16/02/2015

L'homme sans empreintes

 

à propos de  L'Homme sans empreintes, d'Eric Faye

 

 

   Un écrivain énigmatique qui empruntait de multiples identités, sa veuve et sa dernière amante. Des biographes obsédés par leur difficulté à définir le portrait précis de celui qui a tout fait pour brouiller les traces de son passé. Entre ces personnages se tisse un réseau de demi-vérités, un jeu de masques, où chacun s'invente des fragments de vie ou s'approprie celle d'un autre. Dans un pays imaginaire appelé le Costaguana, situé en Amérique centrale, le romancier B. Osborn vient de mourir. Il était connu par son goût du secret, ce qui semble un exercice compliqué ayant atteint un certain niveau de célébrité. Peut-on se faire oublier lorsqu'on publie des romans à succès, adaptés au cinéma ? L'expression populaire « rançon de la gloire » prend ici tout son sens. B. Osborn paie un prix très élevé pour conserver l'anonymat désiré. Il est en permanence aux aguets, redoutant aussi bien les journalistes que de légendaires persécuteurs qu'il aurait semés jadis en Allemagne ; l'une de ses ruses consiste à se faire passer par son propre agent littéraire, un dénommé Stig Warren, Américain d'origine suédoise, qui correspond avec les éditeurs et signe des contrats à la place d'un Osborn perpétuellement souffrant ou empêché. C'est sous l'apparence de Warren qu'il épouse Aurelia, une jeune traductrice du pays. La disparition d'Osborn / Warren ne signifie pourtant pas la fin des questions, mais le début d'une autre enquête. Peut-être parce qu'il a vécu plusieurs vies et que la mort est pour les siens un nouveau départ vers un lieu inconnu.

 

   Aurelia, la veuve de B. Osborn reçoit chez elle une femme qui se fait appeler Rebecca Donegal, encore un pseudonyme et une fausse identité : celle d'une chercheuse en littérature d'une université américaine. En réalité, Rebecca est une archéologue installée au Costaguana, ayant voué toute sa vie à l'étude de géoglyphes tracés sur le sol, vestiges uniques d'une civilisation disparue. La reconstitution d'une histoire à l'aide de morceaux épars est sa passion, et elle s'y adonne auprès des proches de son ancien amant, sans dévoiler son propre rôle. Rebecca trouve pourtant chez la veuve une interlocutrice méfiante. Peu à peu, le lecteur comprend que cette dernière est davantage que la gardienne jalouse de l’œuvre et du souvenir de l'écrivain. Il y a eu une complicité dans la supercherie, mais Rebecca ne parvient à distinguer des vérités dans un édifice de mensonges si patiemment bâti. Sa seule piste est la biographie écrite par un certain Aguila Mendes, qui s'est autrefois lancé à la poursuite de l'écrivain, au point de le terroriser et de le faire fuir. (SUITE)

12/02/2015

Nous l'appelions Em

 

 

À propos de Nous l'appelions Em, de Jerry Pinto

 

   Les fragments d'une vie de famille inhabituelle, parce qu'éprouvée par un trouble difficile à comprendre, la bipolarité, sont ici rassemblés dans un récit qui prend de multiples directions. Il y est question de maladie psychique, de traumatismes liés à la pauvreté et l'exil, de conservatisme social qui laisse peu de place aux aspirations personnelles, d'amour et de maternité. Au centre de cette histoire, le personnage d'Imelda, surnommée Em par ses enfants. Em habite un quartier modeste et tranquille de Bombay, avec son mari Augustin, dit Monsieur Hmm, et ses deux enfants, le narrateur et Susan, qui commencent leurs études universitaires. Augustin gagne bien sa vie, aime sa femme, mais celle-ci est atteinte d'un mal étrange, qui la fait osciller entre la lucidité et le délire. Em est tour à tour qualifiée de bipolaire, ou de maniaco-dépressive, mais elle-même se définit comme « folle ». Cependant, rien n'est davantage flou que ces étiquettes, qu'elles soient savantes ou injurieuses, et le rôle du narrateur sera de s'intéresser à ses racines familiales pour tenter d'expliquer la souffrance qui les frappe tous et qui modifie leur perception du monde.

 

   Sa recherche est éparpillée, autant dans la chronologie que dans les thèmes, aussi désordonnée que la vie quotidienne d'Em et les siens. Les dialogues sont nombreux ; ils soulignent les phases euphoriques d'Em, lorsqu'elle ne tient pas en place, et raconte des histoires scabreuses portant sur des méthodes contraceptives surannées, sur sa vie sexuelle et sur se rêves brisés. Parfois, le discours est parasité par des idées fixes, des jeux de mots, des répétitions ou des digressions, et surtout par une constante impression d'étrangeté issue de la façon distanciée dont Em s'adresse à ses enfants, comme s'il s'agissait de deux adultes qu'elle vient de rencontrer.

 

   Les conversations avec Em pouvaient ressembler à des déambulations dans une ville inconnue, où tout chemin emprunté était susceptible de bifurquer brusquement, vous entraînant avec lui. Il fallait sans cesse s'efforcer de retrouver la route principale si on espérait arriver quelque part. (pp. 36-37)

(SUITE)

11/02/2015

San Michele

à propos de San Michele, de Thierry Clermont

 

 

Les étrangers à Venise n'ont qu'une envie, qui n'a rien de secrète : être des Vénitiens, faire partie de la ville, s'inscrire dans son histoire et se fondre dans ses paysages. Parfois, la vie à Venise ne suffit pas à ces amoureux exigeants, assoiffés de poésie, d'images et de notes. Ils ne se résignent pas à être des touristes indifférents, des voyageurs érudits ou des hôtes de marque. Pour ces conquérants discrets, qui peuvent être aussi bien des artistes célèbres que des personnages légendaires, il y a San Michele, l'île cimetière de la lagune, seule demeure leur permettant de rester définitivement à Venise. Une île des morts où les monuments funéraires évoquent un monde d'hier, toujours décadent et toujours presque miraculeusement maintenu à flot, fait de luxueuses chambres d'hôtel, de promenades nocturnes en gondole et de suicides romantiques, où se croisent le souvenir d'artistes et écrivais, comme Ezra Pound, Robert Browning, Joseph Brodsky, Stravinski, Luigi Nono ou Henry James, mais aussi celles de centaines d'anonymes. Des enfants décédés en bas âge, des jeunes gens dont la tombe rappelle leurs goûts et leurs passions, voire des statues dont nul ne sait si elles représentent quelqu'un ayant réellement vécu ou une figure romanesque, doublement fantomatique. À la fois guide d'une Venise insolite et récit de fiction, -et illustré par de nombreuses photographies de l'auteur- San Michele nous entraîne dans des lieux ombragés, davantage singuliers que tristes, où les morts résistent à l'oubli.

 

À l'écart du bruit et de la foule, le narrateur se laisse guider par une femme aimée, Flore, -une « Muse tragique »- qui lui échappe constamment au gré d'étranges caprices et obsessions mystiques, tout en lui laissant découvrir par lui-même les tombeaux les plus originaux ou les plus énigmatiques. Et, parmi eux, celui de la Princesse Sonia, jeune voyageuse russe, qui se serait suicidée, suite à un chagrin d'amour, habillée de soie rose. Ce drame aurait eu lieu au début du XXème siècle, pendant le carnaval, et le conditionnel s'impose, car ce fait divers glisse rapidement dans la légende, impossible à vérifier ; se non è vero, è ben trovato(SUITE)

27/12/2014

La Grève - Atlas Shrugged

La grève

L'amour de l'argent serait-il, selon vous, la cause de tous les maux? Aimer une chose, c'est la connaître et l'aimer pour ce qu'elle est. Aimer l'argent, c'est accepter et aimer qu'il soit la résultante de ce que vous avez de meilleur en vous, un moyen d'échanger votre travail contre celui des meilleurs d'entre nous. Le fait est que celui qui vend son âme pour des clopinettes, qui crie le plus fort sa haine de l'argent, a de bonnes raisons de le haïr. Ceux qui aiment l'argent sont prêts à travailler pour en gagner. Ils se savent capables de le mériter.

La Grève, p.419¹

À la recherche de John Galt

Qui est John Galt? Question rhétorique exprimant l'absurdité du monde ou signe de reconnaissance pour quelques initiés à l'affût du bouleversement imminent d'une société à laquelle ils ne s'identifient plus, la phrase nous interpelle dès la première page du roman, car elle semble s'adapter aux situations les plus diverses et résumer mystérieusement un processus de déliquescence. Est-ce le nom d'un homme ou celui d'un groupe ? Et pourquoi tout le monde semble soudainement détester la richesse, le travail, l'argent, le mérite, l'esprit d'entreprise, et toutes les valeurs qui avaient cours jusqu'à ce moment dans la vie publique, au point de laisser s'installer un régime autoritaire ?

Les États-Unis, derniers représentants de la liberté politique et économique au milieu d'innombrables et miséreuses « républiques populaires », apparaissent en train de sombrer, lentement, mais sûrement, de succomber à la tentation du collectivisme. C'est cette évolution, et la réponse que lui opposent quelques irréductibles, qui fait l'intrigue de La Grève : l'évolution vers une dystopie, c'est-à-dire une société où les idéalistes et les utopistes ont réussi à transformer la vie quotidienne en cauchemar², n'est pas inéluctable. Au relativisme moral, au culte de la faiblesse et de l'échec, à l'obsession de l'égalité, les héros de La Grève ripostent avec une défense de la raison, et de la créativité, des ressources que l'individu puise dans sa propre volonté pour faire face aux défis de la vie.

L'intrigue se base sur une idée simple, expliquée de manière exhaustive à travers des dialogues où les répliques s'étendent sur des dizaines de pages, et des discours qui ne sont pourtant pas digressifs. Mais au-delà de l'aspect philosophique du roman, de sa place dans l'histoire des idées par l'influence qu'il a eu sur un très large public³, ce qui le rend original est son aspect purement littéraire, la cohérence dans les différentes trames, qui développent des histoires d'amour et de sexe, de solitude et d'ambition, d'exemplarité et de continuation d'une lignée. Il ne sera pas question ici d'objectivisme, ou de l’œuvre d'Ayn Rand en tant qu'essayiste, mais uniquement des motifs romanesques, des temps et des rythmes du récit, et de la complexité de son structure, qui évoque, par les interactions entre les différentes lignes narratives, la notion d'ordre spontané.

Visibilité du déclin

Bien que les mots communisme ou socialisme ne soient jamais écrits dans le roman, le danger représenté par ces totalitarismes est au cœur de La Grève. Le champ sémantique du collectivisme est utilisé abondamment, à travers des expressions comme « humanisme », « progressisme », « altruisme », « égalité des chances », « lutte contre les monopoles » qui servent à la fois de slogans et de justifications d'une politique interventionniste, en désignant, par exemple, le capitalisme ou le libre marché comme responsables des crises, - « le libéralisme a eu sa chance »-, en condamnant toute initiative individuelle cherchant le profit comme « égoïste », voire « antipatriotique ». L'individu doit se sacrifier au profit des autres, non seulement en donnant son argent et ses biens à un groupe mal défini (l'ensemble du pays ? Les gens les plus pauvres?), mais en renonçant à exploiter ses inventions, ses idées... C'est ce qui deviendra « le moratoire sur les cerveaux », dans la dernière phase du renversement des valeurs, avec la célèbre « directive 10-289 ». Le sens de ces mots semble compris de tous à l'avance, les concepts ne sont pas développés, on y fait simplement allusion. Parfois, leur nature purement publicitaire ou opportuniste est mise en avant par le narrateur :

« Le journaliste du compartiment 7 de la voiture 2 avait écrit qu'il est juste et moral d'utiliser la contrainte pour la « bonne cause ». Selon lui, on avait le droit d'employer la force physique -détruire des vies, museler les ambitions, étouffer les désirs, saper les convictions, emprisonner, spolier, assassiner- pour la bonne cause, ou plutôt l'idée qu'il s'en faisait, puisqu'il n'avait jamais défini ce qu'il considérait comme bon. Car ce journaliste se contentait d'affirmer qu'il se fiait à son intuition – une intuition que ne bridait aucune connaissance quelconque, l'émotion étant pour lui supérieure au savoir » (p. 609)

Les dystopies ont toujours eu une dimension linguistique essentielle. Soit la liberté d'expression est bridée ou menacée, soit l'emploi de certains mots devient obligatoire, ou prohibé. Le récit d'anticipation négative, dans sa vision d'un avenir où une partie de la population plus ou moins grande serait dépossédée de toute liberté, met l'accent sur les aberrations lexicales (les mots qui changent de sens) et sur le thème de la censure (voir le rôle du novlangue, dans 1984 de George Orwell, ou, dans une perspective historique, la Lingua Tertii Imperii des nazis analysée par Viktor Klemperer )5. Mais pourquoi ce qu'on dit a une telle gravité, une telle portée dans le portrait d'une société totalitaire ? Il y a certes un objectif de répression et de contrôle de la vie privée à travers la parole ; les idées subversives ont de tout temps été transmises par les journaux, les livres, le théâtre... Mais il y a une autre raison. Il n'est pas de dictature qui ne s'appuie sur une administration tentaculaire, sur une bureaucratie omniprésente, par le biais de registres, formulaires, statistiques, avec autant de dénominations qui donnent aux citoyens une existence de papier déployée en même temps que leur vraie vie. L'État étend son emprise par les mots  (ceux du langage juridique, des lois ), par l'obligation de s'adresser aux administrations dans une langue unique, par la façon dont les choses sont nommées et les noms changent. À cela s'ajoute l'usage déclamatoire et incantatoire de certaines phrases. Ce qui compte est leur pouvoir d'exciter, de galvaniser les foules, en dépit de leur absence de logique ou de sens, de leur pauvreté conceptuelle. Ce qui attire l'attention dans La Grève est la distance entre les mots utilisés pour attaquer le capitalisme et les entrepreneurs et la réalité de ces derniers. 


À propos de La Grève, d'Ayn Rand, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz. Les Belles Lettres / Fondation Andrew Lessman, 2011


21/10/2014

Ne plus jamais dormir

A propos de Ne plus jamais dormir, de Willem Frederik Hermans


        Les romans de Willem Frederik Hermans font partie pour moi de ces livres amis, dans le sens où l’on peut entrer en totale confiance dans leur monde sans repères. Ou dans leurs mondes, car Dans Ne plus jamais dormir, le lecteur suit deux voyages et deux égarements parallèles. Le premier est un périple géographique. Dans les années 1960, l’étudiant en géologie Alfred Issendorf,  se rend en Norvège avec l’intention d’explorer certains cratères ronds du Finnmark, dont il soupçonne l’origine météoritique. Son professeur néerlandais le recommande à un certain Nummedal, à Oslo, qui doit lui fournir des photographies aériennes qui faciliteront sa tâche. Tout semble bien parti pour Issendorf, sauf que le professeur Nummedal se révèle une momie universitaire rivée à son poste qui a largement dépassé l’âge de la retraite ne semble pas très disposé à aider un jeune chercheur étranger. Les vues aériennes se trouvent dans les archives d’une autre ville, où le personnel l’accueille avec le même mélange d’incompréhension et d’indifférence qu’il a vécu à Oslo, et Issendorf doit se résoudre à partir dans le Finnmark, à l’extrême nord du pays, sans les avoir obtenues. C’est dans les paysages solitaires, sous le soleil de minuit, qu’Issendorf fait la connaissance de trois autres étudiants qui effectuent des travaux similaires aux siens. Mais les difficultés continuent, alimentées par les barrières des langues (le protagoniste ne parle pas le norvégien, les conversations se font en anglais et en allemand), et le sommeil devient compliqué lorsque la nuit ne vient jamais et des milliers de moustiques foncent sur les malheureux randonneurs. La lumière traverse les paupières closes. La nature est d’habitude hostile, mais, pour le jeune géologue, elle fait partie d’un défi plus vaste qui a commencé pendant son enfance, lorsqu’il a voulu suivre les traces de son père, mort prématurément, et donner à sa famille une raison de fierté en réalisant une découverte exceptionnelle. Et ce second voyage, intérieur, n’est pas moins passionnant et risqué que le premier, parce que, dans les deux cas, le dépaysement peut être trompeur et les boussoles indiquer la mauvaise direction.


     C’est ainsi qu’Issendorf va suivre divers chemins, basés sur ses principes scientifiques, mais baignés par l’ambiance d’étrangeté qui l’entoure : fatigue et nourriture peu attirante, chaleur et averses, et fardeaux à assumer. Il est souvent question de poids, dans ce roman. Au sens propre, d’abord : le poids des pierres, des sacs à dos, des provisions, le poids qu’un homme peut prendre sur lui et qui symbolise autant sa résistance physique que sa persévérance à l’idée d’atteindre un objectif. Celui qui anime le géologue est l’envie de ne pas paraître faible ou empoté face à ses compagnons, mais aussi le besoin d’égaler et de surpasser l’œuvre paternelle, d’achever quelque chose qui aurait du sens, et ses souvenirs, par association d’idées, le mènent au mythe d’Enée qui porte son père sur ses épaules de Troie à Rome…


     Le voyage vers ses propres motivations, n’est pas non plus reposant pour Issendorf. On y trouve le thème de la rivalité universitaire, la hantise du travail volé, de la concurrence déloyale entre scientifiques, un sujet qui peut alimenter des fausses pistes, parce que les rumeurs de mésentente entre professeurs et de vengeances détournées ne sont jamais confirmées ou démenties totalement. Quelle importance peut prendre un sobriquet ridicule quand il est employé par quelqu’un qui ignore sa signification ? On se perd beaucoup dans ces pages, car on se trompe souvent quand on se livre à des conjectures dans la solitude, ou en compagnie de ceux qu’on ne parvient pas à comprendre.



   

 

 

 

Ne plus jamais dormir, de Willem Frederik Hermans, traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Gallimard, 2009


http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/10/ne-plus-jamais-dormir.html

23/09/2014

L'Ami barbare

À propos de l’Ami barbare, de Jean-Michel Olivier


 

Les funérailles de Roman Dragomir sont l'endroit où se croisent tous ceux qui ont joué un rôle dans la vie de ce Serbe indocile, amateur de livres, de football et de liberté, de Belgrade à Lausanne, en passant par Trieste et Paris. Ce dernier rendez-vous, célébré selon le rite orthodoxe, est regardé par le défunt qui, depuis son particulier au-delà, salue  chaque personnage, qu’il soit frère, ami ou ennemi littéraire venant lui dire adieu, avec une bienveillance malicieuse. De son point de vue, tout est révolu et présent en même temps. Et les proches, à leur tour, évoquent la vie aventureuse de Roman, à la deuxième personne, en commençant par son enfance à Belgrade dans les années 1930, un temps dont le petit frère, Milan, a gardé des souvenirs doux-amers. Les trois frères Dragomir, qui portaient des prénoms de villes italiennes, comme une anticipation de l’exil, menaient une vie insouciante et rebelle, impatients de devenir adultes, et la ville était leur terrain de jeux. La Seconde Guerre mondiale détruit brutalement tous leurs repères, lorsque le frère aîné, Luca, est assassiné par les Allemands. Pendant la période d’après-guerre, le régime communiste en Yougoslavie devient de plus en plus oppressant, le père de Roman est emprisonné, et l’adolescent trouve une tanière idéale et un point de fuite auprès de la bibliothécaire Natalia Kostelic, dans les infinies possibilités des mondes d’encre et de papier. Ce n’est qu’après l’arrestation de cette dernière et le saccage de son magasin que Roman décide de quitter son pays pour un ailleurs où il sera toujours un barbare venu de l’Est. Le barbare est celui qui parle une autre langue, l’adjectif est néanmoins ambigu, parce qu'il fait autant allusion à la sauvagerie qu’à une sorte d'irrésistible impulsion, à une énergie entraînante. À Trieste, première escale de son errance, il fait la connaissance de Johanna, jeune libraire juive dont il tombe amoureux. Mais les femmes, dans l’univers de Roman, fait de particules littéraires qui se télescopent rarement, restent lointaines et inconnaissables, gardent des secrets pendant des décennies, affectionnent le silence et ne parviennent pas à tutoyer leur amant, établissant ainsi une frontière subtile. Rien n’est figé ou déterminé d’avance, les vies se réinventent et l’Italie sera une étape avant la Suisse, où Roman deviendra éditeur  et ami d’écrivains, toujours entouré de livres, passionné par le football, une forme de communication dépassant les langues et les cultures. Il reste néanmoins pour les autres un étranger en situation d’éternel décalage, confronté à l’étroitesse d’esprit des uns, à la pensée unique des autres, ceux qui sont persuadés d’être dans le camp du bien.


La perspective de Roman est celle d’un témoin de plusieurs époques, d’un observateur de l’absurdité des agitations révolutionnaires, car, après la guerre et le communisme, on revisite avec lui  Mai 68, la chute du Mur de Berlin ou la guerre de Yougoslavie. Inspiré par la vie de  Vladimir Dimitrjevic (1934-2011), fondateur des éditions L’Âge d’Homme, L’Ami barbare est un récit où le tragique côtoie une certaine légèreté, où l’on évoque aussi bien les villes en ruines que les jardins dédiés aux poètes, ou les lieux qui ont façonné la vie culturelle lausannoise, comme le bar à café justement nommé Le Barbare.



 

 

L’Ami barbare, de Jean-Michel Olivier. Editions de Fallois/ L’Âge d’Homme, 2014


http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/09/lami-barbare.html

16/09/2014

La Théorie des cordes

À propos de La Théorie des cordes, de José Carlos Somoza


    Une expérience inédite, destinée à explorer les dimensions des « cordes du temps » projette un groupe de scientifiques dans un cauchemar qui les atteint bien au-delà du monde de la physique théorique. Lorsqu’Elisa Robledo est engagée par une obscure organisation gouvernementale pour prendre part à des recherches basées sur la théorie des cordes et destinées à visualiser et enregistrer des images de temps anciens, la jeune physicienne est loin d’imaginer les répercussions de son travail et de celui de ses collègues. Isolée dans un improbable laboratoire situé dans une île de l’océan Indien, l’équipe menée par le professeur Blanes fait des découvertes étonnantes, observe l’ère Jurassique ou la Jérusalem de l’époque du Christ, mais la promiscuité et les conditions particulières du séjour révèlent des antipathies et des tensions parmi les chercheurs. Le fait qu’ils ne connaissent pas les implications politiques du projet ou ses applications possibles dans le domaine militaire contribue à installer une ambiance de peur et de soupçon, où chacun se sent surveillé et sur le point d’être trahi. L’expérimentation se termine brutalement par un accident, qui mène à la dispersion du groupe et, pour Elisa, à un travail beaucoup moins risqué dans une université madrilène. Dix ans plus tard, le projet autrefois appelé « zigzag » hante toujours sa vie quotidienne et semble ne pas avoir pris fin. Quelqu’un, ou quelque chose, contrôle ses désirs et ses pensées. Aussi, ses anciens collègues sont victimes d’agressions inexplicables, et plusieurs en meurent. À l’aide du professeur Blanes et de son ami Victor, Elisa essaie de joindre les scientifiques survivants et de comprendre ce qui est réellement arrivé sur l’île.


     Ce roman, qui mêle des éléments de thriller et de science-fiction assez convenus, comme des filatures et des poursuites, ainsi que des expériences secrètes,  met en scène une variante du thème de l’apprenti sorcier, où la transgression de lois fondamentales entraîne des suites indésirables et dangereuses. Son caractère original se trouve dans l’absence de paradoxes classiques du voyage dans le temps (le paradoxe du grand-père et celui de l’écrivain) : il ne s’agit pas d’intervenir dans une autre époque, mais de s’interroger sur les conséquences imprévisibles d’un événement apparemment anodin. D’une part, l’impossibilité de changer le moindre détail du passé rend l’avenir nécessairement incertain, car ce qui ne peut être modifié ne peut pas davantage être planifié « de l’extérieur » pour obtenir un certain résultat. D’autre part, comme chez Héraclite, « On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c'est une autre eau qui vient à vous ; elle se dissipe et s'amasse de nouveau ; elle recherche et abandonne, elle s'approche et s'éloigne. Nous descendons et nous ne descendons pas dans ce fleuve, nous y sommes et nous n'y sommes pas » ; chaque  idée, émotion, intention prise chez une personne à un moment déterminé est unique et ne peut pas être répétée ou figée dans un éternel présent. Le passé est définitivement un pays étranger, parsemé, dans le roman, d’innombrables failles, qui sont autant de malheurs oubliés reprenant une force inattendue lorsqu’on essaie de les actualiser.   




 

 

La Théorie des cordes, de José Carlos Somoza, traduit de l’espagnol par Marianne Million, Actes Sud, 2007


http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/09/la-theorie-des-cordes.html