27/12/2014

La Grève - Atlas Shrugged

La grève

L'amour de l'argent serait-il, selon vous, la cause de tous les maux? Aimer une chose, c'est la connaître et l'aimer pour ce qu'elle est. Aimer l'argent, c'est accepter et aimer qu'il soit la résultante de ce que vous avez de meilleur en vous, un moyen d'échanger votre travail contre celui des meilleurs d'entre nous. Le fait est que celui qui vend son âme pour des clopinettes, qui crie le plus fort sa haine de l'argent, a de bonnes raisons de le haïr. Ceux qui aiment l'argent sont prêts à travailler pour en gagner. Ils se savent capables de le mériter.

La Grève, p.419¹

À la recherche de John Galt

Qui est John Galt? Question rhétorique exprimant l'absurdité du monde ou signe de reconnaissance pour quelques initiés à l'affût du bouleversement imminent d'une société à laquelle ils ne s'identifient plus, la phrase nous interpelle dès la première page du roman, car elle semble s'adapter aux situations les plus diverses et résumer mystérieusement un processus de déliquescence. Est-ce le nom d'un homme ou celui d'un groupe ? Et pourquoi tout le monde semble soudainement détester la richesse, le travail, l'argent, le mérite, l'esprit d'entreprise, et toutes les valeurs qui avaient cours jusqu'à ce moment dans la vie publique, au point de laisser s'installer un régime autoritaire ?

Les États-Unis, derniers représentants de la liberté politique et économique au milieu d'innombrables et miséreuses « républiques populaires », apparaissent en train de sombrer, lentement, mais sûrement, de succomber à la tentation du collectivisme. C'est cette évolution, et la réponse que lui opposent quelques irréductibles, qui fait l'intrigue de La Grève : l'évolution vers une dystopie, c'est-à-dire une société où les idéalistes et les utopistes ont réussi à transformer la vie quotidienne en cauchemar², n'est pas inéluctable. Au relativisme moral, au culte de la faiblesse et de l'échec, à l'obsession de l'égalité, les héros de La Grève ripostent avec une défense de la raison, et de la créativité, des ressources que l'individu puise dans sa propre volonté pour faire face aux défis de la vie.

L'intrigue se base sur une idée simple, expliquée de manière exhaustive à travers des dialogues où les répliques s'étendent sur des dizaines de pages, et des discours qui ne sont pourtant pas digressifs. Mais au-delà de l'aspect philosophique du roman, de sa place dans l'histoire des idées par l'influence qu'il a eu sur un très large public³, ce qui le rend original est son aspect purement littéraire, la cohérence dans les différentes trames, qui développent des histoires d'amour et de sexe, de solitude et d'ambition, d'exemplarité et de continuation d'une lignée. Il ne sera pas question ici d'objectivisme, ou de l’œuvre d'Ayn Rand en tant qu'essayiste, mais uniquement des motifs romanesques, des temps et des rythmes du récit, et de la complexité de son structure, qui évoque, par les interactions entre les différentes lignes narratives, la notion d'ordre spontané.

Visibilité du déclin

Bien que les mots communisme ou socialisme ne soient jamais écrits dans le roman, le danger représenté par ces totalitarismes est au cœur de La Grève. Le champ sémantique du collectivisme est utilisé abondamment, à travers des expressions comme « humanisme », « progressisme », « altruisme », « égalité des chances », « lutte contre les monopoles » qui servent à la fois de slogans et de justifications d'une politique interventionniste, en désignant, par exemple, le capitalisme ou le libre marché comme responsables des crises, - « le libéralisme a eu sa chance »-, en condamnant toute initiative individuelle cherchant le profit comme « égoïste », voire « antipatriotique ». L'individu doit se sacrifier au profit des autres, non seulement en donnant son argent et ses biens à un groupe mal défini (l'ensemble du pays ? Les gens les plus pauvres?), mais en renonçant à exploiter ses inventions, ses idées... C'est ce qui deviendra « le moratoire sur les cerveaux », dans la dernière phase du renversement des valeurs, avec la célèbre « directive 10-289 ». Le sens de ces mots semble compris de tous à l'avance, les concepts ne sont pas développés, on y fait simplement allusion. Parfois, leur nature purement publicitaire ou opportuniste est mise en avant par le narrateur :

« Le journaliste du compartiment 7 de la voiture 2 avait écrit qu'il est juste et moral d'utiliser la contrainte pour la « bonne cause ». Selon lui, on avait le droit d'employer la force physique -détruire des vies, museler les ambitions, étouffer les désirs, saper les convictions, emprisonner, spolier, assassiner- pour la bonne cause, ou plutôt l'idée qu'il s'en faisait, puisqu'il n'avait jamais défini ce qu'il considérait comme bon. Car ce journaliste se contentait d'affirmer qu'il se fiait à son intuition – une intuition que ne bridait aucune connaissance quelconque, l'émotion étant pour lui supérieure au savoir » (p. 609)

Les dystopies ont toujours eu une dimension linguistique essentielle. Soit la liberté d'expression est bridée ou menacée, soit l'emploi de certains mots devient obligatoire, ou prohibé. Le récit d'anticipation négative, dans sa vision d'un avenir où une partie de la population plus ou moins grande serait dépossédée de toute liberté, met l'accent sur les aberrations lexicales (les mots qui changent de sens) et sur le thème de la censure (voir le rôle du novlangue, dans 1984 de George Orwell, ou, dans une perspective historique, la Lingua Tertii Imperii des nazis analysée par Viktor Klemperer )5. Mais pourquoi ce qu'on dit a une telle gravité, une telle portée dans le portrait d'une société totalitaire ? Il y a certes un objectif de répression et de contrôle de la vie privée à travers la parole ; les idées subversives ont de tout temps été transmises par les journaux, les livres, le théâtre... Mais il y a une autre raison. Il n'est pas de dictature qui ne s'appuie sur une administration tentaculaire, sur une bureaucratie omniprésente, par le biais de registres, formulaires, statistiques, avec autant de dénominations qui donnent aux citoyens une existence de papier déployée en même temps que leur vraie vie. L'État étend son emprise par les mots  (ceux du langage juridique, des lois ), par l'obligation de s'adresser aux administrations dans une langue unique, par la façon dont les choses sont nommées et les noms changent. À cela s'ajoute l'usage déclamatoire et incantatoire de certaines phrases. Ce qui compte est leur pouvoir d'exciter, de galvaniser les foules, en dépit de leur absence de logique ou de sens, de leur pauvreté conceptuelle. Ce qui attire l'attention dans La Grève est la distance entre les mots utilisés pour attaquer le capitalisme et les entrepreneurs et la réalité de ces derniers. 


À propos de La Grève, d'Ayn Rand, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz. Les Belles Lettres / Fondation Andrew Lessman, 2011


21/10/2014

Ne plus jamais dormir

A propos de Ne plus jamais dormir, de Willem Frederik Hermans


        Les romans de Willem Frederik Hermans font partie pour moi de ces livres amis, dans le sens où l’on peut entrer en totale confiance dans leur monde sans repères. Ou dans leurs mondes, car Dans Ne plus jamais dormir, le lecteur suit deux voyages et deux égarements parallèles. Le premier est un périple géographique. Dans les années 1960, l’étudiant en géologie Alfred Issendorf,  se rend en Norvège avec l’intention d’explorer certains cratères ronds du Finnmark, dont il soupçonne l’origine météoritique. Son professeur néerlandais le recommande à un certain Nummedal, à Oslo, qui doit lui fournir des photographies aériennes qui faciliteront sa tâche. Tout semble bien parti pour Issendorf, sauf que le professeur Nummedal se révèle une momie universitaire rivée à son poste qui a largement dépassé l’âge de la retraite ne semble pas très disposé à aider un jeune chercheur étranger. Les vues aériennes se trouvent dans les archives d’une autre ville, où le personnel l’accueille avec le même mélange d’incompréhension et d’indifférence qu’il a vécu à Oslo, et Issendorf doit se résoudre à partir dans le Finnmark, à l’extrême nord du pays, sans les avoir obtenues. C’est dans les paysages solitaires, sous le soleil de minuit, qu’Issendorf fait la connaissance de trois autres étudiants qui effectuent des travaux similaires aux siens. Mais les difficultés continuent, alimentées par les barrières des langues (le protagoniste ne parle pas le norvégien, les conversations se font en anglais et en allemand), et le sommeil devient compliqué lorsque la nuit ne vient jamais et des milliers de moustiques foncent sur les malheureux randonneurs. La lumière traverse les paupières closes. La nature est d’habitude hostile, mais, pour le jeune géologue, elle fait partie d’un défi plus vaste qui a commencé pendant son enfance, lorsqu’il a voulu suivre les traces de son père, mort prématurément, et donner à sa famille une raison de fierté en réalisant une découverte exceptionnelle. Et ce second voyage, intérieur, n’est pas moins passionnant et risqué que le premier, parce que, dans les deux cas, le dépaysement peut être trompeur et les boussoles indiquer la mauvaise direction.


     C’est ainsi qu’Issendorf va suivre divers chemins, basés sur ses principes scientifiques, mais baignés par l’ambiance d’étrangeté qui l’entoure : fatigue et nourriture peu attirante, chaleur et averses, et fardeaux à assumer. Il est souvent question de poids, dans ce roman. Au sens propre, d’abord : le poids des pierres, des sacs à dos, des provisions, le poids qu’un homme peut prendre sur lui et qui symbolise autant sa résistance physique que sa persévérance à l’idée d’atteindre un objectif. Celui qui anime le géologue est l’envie de ne pas paraître faible ou empoté face à ses compagnons, mais aussi le besoin d’égaler et de surpasser l’œuvre paternelle, d’achever quelque chose qui aurait du sens, et ses souvenirs, par association d’idées, le mènent au mythe d’Enée qui porte son père sur ses épaules de Troie à Rome…


     Le voyage vers ses propres motivations, n’est pas non plus reposant pour Issendorf. On y trouve le thème de la rivalité universitaire, la hantise du travail volé, de la concurrence déloyale entre scientifiques, un sujet qui peut alimenter des fausses pistes, parce que les rumeurs de mésentente entre professeurs et de vengeances détournées ne sont jamais confirmées ou démenties totalement. Quelle importance peut prendre un sobriquet ridicule quand il est employé par quelqu’un qui ignore sa signification ? On se perd beaucoup dans ces pages, car on se trompe souvent quand on se livre à des conjectures dans la solitude, ou en compagnie de ceux qu’on ne parvient pas à comprendre.



   

 

 

 

Ne plus jamais dormir, de Willem Frederik Hermans, traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Gallimard, 2009


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23/09/2014

L'Ami barbare

À propos de l’Ami barbare, de Jean-Michel Olivier


 

Les funérailles de Roman Dragomir sont l'endroit où se croisent tous ceux qui ont joué un rôle dans la vie de ce Serbe indocile, amateur de livres, de football et de liberté, de Belgrade à Lausanne, en passant par Trieste et Paris. Ce dernier rendez-vous, célébré selon le rite orthodoxe, est regardé par le défunt qui, depuis son particulier au-delà, salue  chaque personnage, qu’il soit frère, ami ou ennemi littéraire venant lui dire adieu, avec une bienveillance malicieuse. De son point de vue, tout est révolu et présent en même temps. Et les proches, à leur tour, évoquent la vie aventureuse de Roman, à la deuxième personne, en commençant par son enfance à Belgrade dans les années 1930, un temps dont le petit frère, Milan, a gardé des souvenirs doux-amers. Les trois frères Dragomir, qui portaient des prénoms de villes italiennes, comme une anticipation de l’exil, menaient une vie insouciante et rebelle, impatients de devenir adultes, et la ville était leur terrain de jeux. La Seconde Guerre mondiale détruit brutalement tous leurs repères, lorsque le frère aîné, Luca, est assassiné par les Allemands. Pendant la période d’après-guerre, le régime communiste en Yougoslavie devient de plus en plus oppressant, le père de Roman est emprisonné, et l’adolescent trouve une tanière idéale et un point de fuite auprès de la bibliothécaire Natalia Kostelic, dans les infinies possibilités des mondes d’encre et de papier. Ce n’est qu’après l’arrestation de cette dernière et le saccage de son magasin que Roman décide de quitter son pays pour un ailleurs où il sera toujours un barbare venu de l’Est. Le barbare est celui qui parle une autre langue, l’adjectif est néanmoins ambigu, parce qu'il fait autant allusion à la sauvagerie qu’à une sorte d'irrésistible impulsion, à une énergie entraînante. À Trieste, première escale de son errance, il fait la connaissance de Johanna, jeune libraire juive dont il tombe amoureux. Mais les femmes, dans l’univers de Roman, fait de particules littéraires qui se télescopent rarement, restent lointaines et inconnaissables, gardent des secrets pendant des décennies, affectionnent le silence et ne parviennent pas à tutoyer leur amant, établissant ainsi une frontière subtile. Rien n’est figé ou déterminé d’avance, les vies se réinventent et l’Italie sera une étape avant la Suisse, où Roman deviendra éditeur  et ami d’écrivains, toujours entouré de livres, passionné par le football, une forme de communication dépassant les langues et les cultures. Il reste néanmoins pour les autres un étranger en situation d’éternel décalage, confronté à l’étroitesse d’esprit des uns, à la pensée unique des autres, ceux qui sont persuadés d’être dans le camp du bien.


La perspective de Roman est celle d’un témoin de plusieurs époques, d’un observateur de l’absurdité des agitations révolutionnaires, car, après la guerre et le communisme, on revisite avec lui  Mai 68, la chute du Mur de Berlin ou la guerre de Yougoslavie. Inspiré par la vie de  Vladimir Dimitrjevic (1934-2011), fondateur des éditions L’Âge d’Homme, L’Ami barbare est un récit où le tragique côtoie une certaine légèreté, où l’on évoque aussi bien les villes en ruines que les jardins dédiés aux poètes, ou les lieux qui ont façonné la vie culturelle lausannoise, comme le bar à café justement nommé Le Barbare.



 

 

L’Ami barbare, de Jean-Michel Olivier. Editions de Fallois/ L’Âge d’Homme, 2014


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16/09/2014

La Théorie des cordes

À propos de La Théorie des cordes, de José Carlos Somoza


    Une expérience inédite, destinée à explorer les dimensions des « cordes du temps » projette un groupe de scientifiques dans un cauchemar qui les atteint bien au-delà du monde de la physique théorique. Lorsqu’Elisa Robledo est engagée par une obscure organisation gouvernementale pour prendre part à des recherches basées sur la théorie des cordes et destinées à visualiser et enregistrer des images de temps anciens, la jeune physicienne est loin d’imaginer les répercussions de son travail et de celui de ses collègues. Isolée dans un improbable laboratoire situé dans une île de l’océan Indien, l’équipe menée par le professeur Blanes fait des découvertes étonnantes, observe l’ère Jurassique ou la Jérusalem de l’époque du Christ, mais la promiscuité et les conditions particulières du séjour révèlent des antipathies et des tensions parmi les chercheurs. Le fait qu’ils ne connaissent pas les implications politiques du projet ou ses applications possibles dans le domaine militaire contribue à installer une ambiance de peur et de soupçon, où chacun se sent surveillé et sur le point d’être trahi. L’expérimentation se termine brutalement par un accident, qui mène à la dispersion du groupe et, pour Elisa, à un travail beaucoup moins risqué dans une université madrilène. Dix ans plus tard, le projet autrefois appelé « zigzag » hante toujours sa vie quotidienne et semble ne pas avoir pris fin. Quelqu’un, ou quelque chose, contrôle ses désirs et ses pensées. Aussi, ses anciens collègues sont victimes d’agressions inexplicables, et plusieurs en meurent. À l’aide du professeur Blanes et de son ami Victor, Elisa essaie de joindre les scientifiques survivants et de comprendre ce qui est réellement arrivé sur l’île.


     Ce roman, qui mêle des éléments de thriller et de science-fiction assez convenus, comme des filatures et des poursuites, ainsi que des expériences secrètes,  met en scène une variante du thème de l’apprenti sorcier, où la transgression de lois fondamentales entraîne des suites indésirables et dangereuses. Son caractère original se trouve dans l’absence de paradoxes classiques du voyage dans le temps (le paradoxe du grand-père et celui de l’écrivain) : il ne s’agit pas d’intervenir dans une autre époque, mais de s’interroger sur les conséquences imprévisibles d’un événement apparemment anodin. D’une part, l’impossibilité de changer le moindre détail du passé rend l’avenir nécessairement incertain, car ce qui ne peut être modifié ne peut pas davantage être planifié « de l’extérieur » pour obtenir un certain résultat. D’autre part, comme chez Héraclite, « On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c'est une autre eau qui vient à vous ; elle se dissipe et s'amasse de nouveau ; elle recherche et abandonne, elle s'approche et s'éloigne. Nous descendons et nous ne descendons pas dans ce fleuve, nous y sommes et nous n'y sommes pas » ; chaque  idée, émotion, intention prise chez une personne à un moment déterminé est unique et ne peut pas être répétée ou figée dans un éternel présent. Le passé est définitivement un pays étranger, parsemé, dans le roman, d’innombrables failles, qui sont autant de malheurs oubliés reprenant une force inattendue lorsqu’on essaie de les actualiser.   




 

 

La Théorie des cordes, de José Carlos Somoza, traduit de l’espagnol par Marianne Million, Actes Sud, 2007


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24/08/2014

La Folie Baudelaire

À propos de La Folie Baudelaire, de Roberto Calasso.


Une des acceptions du mot folie, probablement issu de feuillie ou feuillée, est celle de maison de plaisance, de maison de villégiature isolée dans la campagne, dont le style palladien ou inspiré de la Renaissance italienne, cherchait à donner aux divertissements du XVIII et XIXe siècles un cadre aussi élégant qu’irréel. C’étaient des espaces de fête et de liberté, propices à l’imagination libertine et au jeu.  Le titre de l’essai de Roberto Calasso ne fait allusion à ces bâtiments légers et tombés dans l’oubli, mais à un autre sens du mot où il s’agit également  d’architecture du plaisir : les extravagantes fabriques de jardin qui, selon Sainte-Beuve, caractérisait l’œuvre de Baudelaire : « M. Baudelaire a trouvé moyen de se bâtir, à l’extrémité d’une langue de terre réputée inhabitable et par delà les confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux, où on lit de l’Edgar Poe, où l’on récite des sonnets exquis, où l’on s’enivre avec le haschisch pour en raisonner après, où l’on prend de l’opium et mille drogues abominables dans des tasses d’une porcelaine achevée. Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d’une originalité concertée et composite, qui, depuis quelque temps, attire les regards à la pointe extrême du Kamtchatka romantique, j’appelle cela la folie Baudelaire. » 


Hôtel de Pimodan

 Il est question, dans cette Folie Baudelaire, de lieux d’art et de littérature, de cadres et  d’images, de peintres et de muses, de journaux et de critiques, de nature et d’artifice, d’amis et d’ennemis, et, bien entendu, de poésie. De tout ce qui permet de cerner et de comprendre le monde baudelairien. Il y a d’abord le Romantisme, ses mythes, surtout celui de la vie de bohème, et ses personnages clés : Chateaubriand, Gautier, Mérimée, Hugo… Certains sont des modèles de style, ou des amis. Pourtant, Baudelaire reste toujours dans les marges de la littérature comme dans celles de la société. Il ne cherche pas, comme Flaubert ou Mérimée, des relations dans les cercles du pouvoir ou des postes pouvant lui assurer la sécurité matérielle. Il déambule dans l’histoire littéraire comme dans les salons picturaux, édifie des châteaux en Espagne, cumule les dettes et les déboires, interroge la bêtise bien enracinée dans son temps, incarnée par se pôles négatifs, le général Aupick et le notaire Ancelle, crée son œuvre en se perdant dans cette géographie de papier et de toile peinte où la dimension temporelle s’efface. Mais il se trouve aussi, dans des lieux réels,  l’empreinte de l’auteur des Fleurs du Mal : l’hôtel Pimodan, où se réunissait le  « club des Hashischins », rappelle la présence de Théophile Gautier ou d’Apollonie Sabatier ; le Louvre, endroit public idéal pour rendez-vous secrets, notamment avec sa mère Caroline ; les lieux d’exil, comme Bruxelles, et même les labyrinthes du rêve, où l’art resurgit sous la forme de bâtiments improbables et d’étranges photographies et dessins encadrés dans un « bordel-musée ».

(Suite)... http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/08/la-folie-baudelaire...

15/08/2014

Paris 1900, la Ville spectacle

À propos de l’exposition Paris 1900, la Ville spectacle, au Petit Palais. Jusqu’au 17 août

 

L’art de l’époque se plaisait dans la diversité et l’audace, dans l’évocation de temps légendaires et de pays exotiques. Le tournant du siècle qui a vu apparaître les premières automobiles, le cinéma, le téléphone était une période de paix, où l’esthétique surannée croisait souvent des rêves futuristes, où les divertissements de masses rencontraient un succès toujours grandissant. C’est au milieu de cette atmosphère optimiste et quelque peu euphorique qu’une cinquième Exposition Universelle est organisée en 1900. Cette manifestation a accueilli plus de 50 millions de visiteurs tout au long de ses 212 jours, cristallisant au passage le mythe de Paris comme lieu de tous les plaisirs et de l’art.


Les nombreux objets et films exposés actuellement au Petit Palais –précisément l’un des vestiges des modifications urbanistiques dues à l’Exposition Universelle- saisissent le Zeitgeist dans ses plus diverses facettes. L’ornementation typique des arts décoratifs ;  la modernité et le progrès technique, incarnés notamment par le cinématographe, mais aussi par la grande roue, la première ligne de métro, la photographie ou les voyages devenus plus confortables ; la place de l’industrie de la mode, présente ici à travers des costumes, accessoires et documents graphiques ; l’importance des plaisirs, ceux du monde de la nuit, avec ses endroits emblématiques –le Moulin Rouge, le Chat Noir-, ses personnages célèbres –les demi-mondaines-, et les milieux de la prostitution ; sans oublier les pièces de théâtre qui ont inspiré les affichistes de l’Art Nouveau.


Les meubles, les bibelots, les motifs peints ou imprimés expriment des tendances artistiques favorisant les lignes courbes, le caractère original des formes. Les supports sont multiples : verre, vitrail, bois, papier, et les œuvres sont signées par Gallé, Majorelle, Mucha, Lalique… Elles offrent surtout l’image d’une nature profondément stylisée.  Les fleurs de l’Art Nouveau ne semblent pousser qu’à l’intérieur, elles sont délicates et parfaites, froides et mystérieuses. Ces qualités, elles les partagent d’ailleurs avec les femmes, d’après artistes et couturiers. La cape brodée de Worth, les créations de Jeanne Paquin et les robes de soirée chatoyantes témoignent de ce goût du raffinement. La féminité, enfermée dans des corsets,  cascades de dentelle et chapeaux démesurés  montre ainsi le triomphe  de l’artifice, ne s’épanouit que dans des ambiances nocturnes, ou des lieux prestigieux. La Parisienne devient en ces années le symbole de l’élégance et une partie indissociable de la légende de la ville. Les femmes de milieux aisés menaient une vie sociale très riche. Leur souvenir est resté, grâce aux peintres, dans les scènes de rue où on les voit marcher, contempler des vitrines, intégrer le paysage de Paris.


Le spectacle est partout, et la mise en scène de la vie mondaine faite de promenades, bals, salons, est un thème récurrent pour les artistes et écrivains. Il y a du désordre et de l’inventivité dans la recherche de la nouveauté et du plaisir, et cela va créer une fable touristique durable. Il y a également une certaine continuité, un lien avec d’autres époques parisiennes marquées par un même foisonnement intellectuel, comme la période romantique.  La profusion, perceptible dans tous les domaines esthétiques est l’une des qualités de cette exposition, même si la présence d’autant d’éléments et projections dans des salles donnent parfois à l’ensemble un côté labyrinthique.

 

 

 

À propos de l’exposition Paris 1900, la Ville spectacle, au Petit Palais. Paris. Jusqu’au 17 août 2014.


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24/07/2014

Renoir

À propos de l’exposition Renoir. Fondation Pierre Gianadda, Martigny. Du 20 juin au 23 novembre 2014.

 

Des textures et des matières qui accrochent la lumière, qui se reflète sur la peau des baigneuses, les cheveux des enfants, un ruban ou des brins d’herbe. Des nuances  de bleu pâle et de vert dans un paysage  éternellement en mouvement, comme bercé par la pluie ou le vent. Des tableaux –et quelques pastels et dessins au crayon- rares, que l’on ne verra pas souvent, car appartenant pour nombre d’entre eux à des collections particulières. Et dans ces œuvres, une petite centaine, le spectateur découvrira les différentes facettes du style de Renoir, exposées de manière chronologique, mais aussi par thèmes. L’art du portrait est ainsi représenté par des œuvres de jeunesse, de style assez classique, comme le portrait de William Sisley, peint à l’époque où Auguste Renoir était l’élève de Charles Gleyre, mais également par des visages mis en valeur par des étoffes chatoyantes, par la délicatesse d’une broderie ou  le dessin d’un chapeau. L’accent est mis sur la féminité, empreinte de raffinement dans des intérieurs à peine esquissés. Une féminité particulièrement épanouie dans les scènes familiales ; Renoir est particulièrement connu par son évocation de l’enfance. On voit ici de nombreuses images de ses fils, ainsi que d’autres enfants, parfois en train de jouer, et des femmes s’adonnant à des tâches quotidiennes.


                           Jean Renoir cousant, 1898



Il y a les modèles dont on surprend le regard et d’autres qui semblent surpris, absorbés dans une activité banale. Les baigneuses appartiennent à cette seconde catégorie ; leurs traits évoquent la sérénité, mais le centre de la toile est toujours le corps et ses gestes qui montrent naturellement une peau laiteuse, opalescente, de longues chevelures blondes ou cuivrées, des formes arrondies en hommage à la maternité, certainement, mais aussi à une tradition classique revisitée.




La douceur, et la variation audacieuse sur un thème ancien, on les retrouve dans les paysages, faits de petites touches ondoyantes, et de points lumineux qui retiennent un instant le regard, suggérant des volumes, des ombres, une ambiance évanescente parfois, un espace sur le point de changer ou de disparaître, emblématique du style impressionniste.


 

 

Renoir. Fondation Pierre Gianadda, Martigny. Du 20 juin au 23 novembre 2014.