11/05/2016

Devant une fenêtre

Mystérieux tableaux
 
1 Devant une fenêtre
 
 
 
   Comme une représentation simultanée de la vie extérieure et intérieure, de l'activité et du repos, de l'ouverture et de l'introspection, les figures féminines devant des fenêtres sont des motifs classiques de la peinture depuis l'époque où celle-ci met en scène la vie quotidienne de manière réaliste, dans des maisons qui ne sont ni des palais ni des églises, dans des cafés et des ateliers. Si le sujet de la fenêtre apparaît à la Renaissance, il se multiplie chez les peintres hollandais du XVIIe siècle. Chez Vermeer, la liseuse montre un profil délicat, surtout intéressée par sa lettre. Du monde qui se trouve dehors, presque rien ne transparaît, seulement la lumière qui se reflète sur les carreaux de verre. Les œuvres de Pieter de Hooch et de Pieter Janssens Elinga comptent également des exemples de figures féminines vues de dos, à contre-jour, mais le regard est ailleurs : dans l'accomplissement de tâches ménagères ou de jeux de société. La fenêtre est dans ces cas un élément du décor et de la perspective, voire une ombre dorée sur un mur ; elle n'est pas encore un horizon suggéré dans le tableau. Précédant de quelques années (ou de quelques décennies) de Hooch et Vermeer, Jacob Vrel a également peint quelques scènes intimistes où les fenêtres jouent un rôle essentiel. Chez cet artiste, dont on sait peu de choses, les logis modestes et curieusement vides hébergent des femmes qui semblent observer ce qui se passe dans la rue, ou faire signe à d'autres personnages, comme dans cette toile où une femme assise sur une chaise en train de basculer vers l'avant s'adresse à une petite fille qui se trouve de l'autre côté, représentée par un petit visage blême, baigné par une clarté lunaire. Ces ouvertures dans l'univers domestique de la peinture hollandaise créent avant tout l'illusion d'un lieu plus vaste lorsqu'il s'agit de peindre des pièces exiguës et sombres, donnant du relief aux meubles et aux objets, mais elles évoquent aussi une zone plus vaste et inaccessible, un ailleurs invisible transcrit en ombres et reflets qui n'est pas un élément narratif.
 
   Lorsque la peinture romantique s'empare du motif de la femme à la fenêtre, elle en fait une mise en abyme. C'est le cas du portrait, par Antoine Duclaux, de la Reine Hortense à Aix les Bains où l'on peut distinguer deux espaces picturaux d'importance égale. La pergola sous laquelle se trouve la reine, où l'on voit aussi une chaise et un petit chien, et le paysage idyllique des montagnes, au fond. La fenêtre est l'élément central du tableau et le regard du spectateur suit ce qui devrait être le regard du personnage. Chez Caspar David Friedrich, -Femme à la fenêtre-, l'espace est fragmenté en zones éclairés et sombres, mais le paysage apparaît du moins partiellement devant le personnage. Le rectangle de lumière raconte la ville, la campagne, un paysage fluvial qui laisse entrevoir des arbres et le mât d'un voilier, une lumière vive qui contraste avec la pénombre et ce qu'on devine du silence de l'atelier du peintre, qui était la pièce d'origine, comme semble l'indiquer le tableau de Georg Friedrich Kersting, Caspar David Friedrich dans son atelier (1811). Le contraste, dans ce cas entre le lieu de travail sobre et ce que l'on entrevoit de la nature à l'extérieur, est une constante dans ce thème pictural. Un contraste accentué par l'attitude du personnage représenté. L'absence de l'expression du visage, en gardant celle du corps, rend la scène énigmatique et propice à de nombreuses possibilités d'interprétation. L'artiste a-t-il exprimé la nostalgie et le désir d'être ailleurs du personnage ? Le confort du foyer et l'idée de voir sans être vu ? La curiosité et l'envie de savoir ce qui se passe dans la rue ? La peinture du XIXe siècle exploite souvent ce thème, parfois avec des personnages masculins, comme chez Gustave Caillebotte ou dans la célèbre aquarelle représentant Goethe à la fenêtre de sa maison romaine sur le Corso (1787), de Johann Heinrich Wilhelm Tischbein, ou encore dans les intérieurs pâles et glaciaux de Vilhelm Hammershøi. Dans tous les cas, ce motif se caractérise par l'absence de tout message explicite. Le point de vue du spectateur est celui de l'imagination, de l'hypothèse qui vient combler et compléter ce qui pourrait être raconté. On peut aussi penser à la vision que Baudelaire avait de telles scènes, mais regardées du côté de la rue, dans son poème en prose justement intitulé Fenêtres.
 

 

Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
Charles Baudelaire, Petits Poèmes en prose, Les Fenêtres
 
Pieter Janssens Elinga, Femme lisant
 
Jacob Vrel, actif vers 1654-1670?, Femme à la fenêtre faisant signe






Caspar David Friedrich, Femme à la fenêtre (1822)

 

Vilhelm Hammershøi, La très haute fenêtre, 1913
 
Goethe à la fenêtre de sa maison romaine sur le Corso (1787), 
de Johann Heinrich Wilhelm Tischbein

 

Antoine Duclaux, La Reine Hortense à Aix les Bains, 1813

 

Inma Abbet

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06/04/2016

Signac. Une vie au fil de l'eau

à propos de l'exposition Signac. Une vie au fil de l'eau à la Fondation de l'Hermitage, Lausanne

Les enseignements et les effets du mouvement impressionniste ont été riches et durables, ouvrant la voie à des styles qui prolongent la réflexion sur la couleur, la forme et la représentation de la réalité, sur les propriétés de la lumière et l'importance du point de vue du spectateur. L'un de ces styles sera appelé, d'après le critique Félix Fénéon, néo-impressionnisme, mais deviendra aussi connu sous les noms de chromo-luminarisme, d'impressionnisme-luminisme, de peinture optique (des expressions utilisées par Georges Seurat), et surtout de divisionnisme. Dans cette effervescence expérimentatrice et créatrice des années 1880, de nombreux peintres ont gardé des aînés impressionnistes un goût certain pour la lumière naturelle et ses variations selon le moment de la journée, mais le traitement de la clarté et la façon dont celle-ci crée ou suggère les éléments du paysage vont être renouvelés.

Avec Seurat, l'un des principaux acteurs de l'école néo-impressionniste, Paul Signac (1863-1935), était également son théoricien. Ses connaissances sur la couleur s'inspiraient notamment des travaux du chimiste Eugène Chevreul : « Ces lois de la couleur peuvent en quelques heures s’apprendre. Elles sont contenues dans deux pages de Chevreul et de Rood. L’œil guidé par elles n’aurait plus qu’à se perfectionner. Mais, depuis Charles Blanc, la situation n’a guère changé. On n’a rien fait pour propager cette éducation spéciale. Les disques de Chevreul, dont l’usage amusant pourrait prouver à tant d’yeux qu’ils ne voient pas et leur apprendre à voir, ne sont pas encore adoptés pour les écoles primaires, malgré tant d’efforts dans ce sens qu’a faits le grand savant. C’est cette simple science du contraste qui forme la base solide du néo-impressionnisme. » (1) Dans la définition d'un art se réclamant du développement des sciences et qui cherchait « le mélange optique de pigments uniquement purs », « la séparation des différents éléments », « l'équilibre de ces éléments et leur proportion » et « le choix d'une touche proportionnée à la dimension du tableau », Signac revendiquait l'héritage de Delacroix dans sa préférence pour les coloris brillants et l'éblouissement, dans son rejet des teintes terreuses et grisâtres ; il reconnaissait aussi les apports de la peinture impressionniste. Ainsi, au lieu d'être mélangées, les couleurs devaient apparaître juxtaposées et il reviendrait au spectateur de composer et de recomposer les différentes nuances et tonalités en s'éloignant du tableau. Dans ces techniques, il y a le souvenir des hachures de Delacroix et des virgules impressionnistes. Des touches qui sont parfois considérées -à tort- des points. « Hachures, virgules, touches divisées sont trois moyens conventionnels identiques, mais accommodés aux exigences particulières des trois esthétiques correspondantes (...) ». La forme des touches n'est pas figée, ce qui compte est leur couleur et leur position dans le tableau pour obtenir davantage de lumière, et Signac a appliqué ces idées à son sujet de prédilection : l'univers maritime et fluvial.

Et c'est ce qui révèle à Lausanne cette exposition, issue d'une collection privée, ayant pour thème et fil conducteur la passion de l'artiste pour la mer. Au fil de l'eau et des voyages, on trouve des ports et des installations portuaires, les ponts de Paris ou de Venise, mais aussi Rotterdam et Constantinople le Mont Saint-Michel, les bateaux et les villes vues depuis la mer, sans oublier les activités propres à ces lieux, pour beaucoup déjà industrialisés. Autant d'occasions propices à d'infinies variations lumineuses interprétées aussi bien à la peinture à l'huile qu'à l'encre de Chine, dans de grands lavis préparatoires, ou encore l'aquarelle, que l'artiste commence à utiliser à partir des années 1890, lorsqu'il s'installe à Saint-Tropez, et qu'il continue d'employer jusqu'à la fin de sa vie, dans la série des cent Ports de France. Les paysages méditerranéens offrent des contrastes appuyés et un choix chromatique original et surprenant. Les aquarelles montrent l'évolution d'un trait qui s'adapte à la description de l'environnement, des touches qui suggèrent le mouvement des voiles, le vent ou les vagues. Par ailleurs, une partie de l'exposition est dédiée aux bases théoriques du néo-impressionnisme concernant l'optique, et on y découvre également des œuvres d'autres peintres néo-impressionnistes comme Maximilien Luce, Théo van Rysselberghe, Camille Pissarro et Henri-Edmond Cross. Entre inspiration et quête d'une définition précise de la lumière et de la couleur.


Signac. Une vie au fil de l'eau, du 29 janvier au 22 mai 2016. Fondation de l'Hermitage, Lausanne


(1) Toutes les citations entre guillemets sont extraites de l'ouvrage de Paul Signac, D'Eugène Delacroix au néo-impressionnisme, Paris, H. Floury, 1921

 

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16/03/2016

La Fabrique des parfums. Naissance d'une industrie de luxe

 

à propos de : La Fabrique des parfums. Naissance d'une industrie de Luxe, d'Eugénie Briot
 
   L'histoire du parfum met en lumière de nombreuses richesses culturelles, des significations, relevant aussi bien de l'histoire de la médecine et de la pharmacopée traditionnelle que de celle des mœurs, aussi bien de l'histoire de l'art que de la religion ou de la littérature, pour beaucoup tombées dans l'oubli. L'élément olfactif accompagne toute activité humaine mais, souffrant encore d'une image d'objet superflu, de caprice vaniteux et raffiné, le parfum reste la plus mystérieuse et ambivalente des substances. La Fabrique des parfumsnous propose d'explorer ce monde à la fois connu et méconnu en suivant différentes pistes, des traces dans l'histoire qui permettent, sinon de reconstituer l'évanescente nature du parfum, du moins de considérer son impact et son rôle à un moment de son histoire ou, tout en restant un article luxueux, il commence à être fabriqué en série et vendu dans le monde entier, au point de devenir un symbole d'une élégance très française, souvent associé à la haute couture. Les traces, on les trouve dans l'Ancien et le Nouveau Testaments, dans la littérature et les textes de lois, mais aussi dans les rapports des Expositions universelles, la publicité, les manuels de bonnes manières, les brevets ou les documents commerciaux, concernant les débuts de l'industrialisation de la parfumerie.
 
Les parfums jouaient un rôle dans la prophylaxie et l'hygiène jusqu'au XIXe siècle, avant d'être davantage des produits de luxe. On croyait autrefois que les épidémies étaient dues aux mauvaises odeurs. De ces croyances dérivent des expressions comme « peste » ou « pestilence » pour désigner la maladie, contre laquelle les extraits de racines, de fleurs et d'herbes aromatiques devaient être efficaces. En même temps, comme pour toute préparation thérapeutique, la notion de parfum n'était jamais loin de celle de poison. Ainsi, la légende tenait Catherine de Médicis pour instigatrice de nombreux empoisonnements, dont celui de Jeanne d'Albret, par le biais de gants parfumés. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle, grâce à la découverte des bacilles et de leur rôle dans les épidémies, et à l'amélioration de l'hygiène dans les villes que l'odeur cesse d'être considéré comme le signe distinctif de la contagion (et de l'empoisonnement). Mais si plus personne ne croit à l'influence des odeurs sur la santé physique, il en va autrement du psychisme. La littérature confirme ce glissement du parfum en tant que médicament vers le parfum en tant que substance énigmatique et puissante par sa capacité d'évocation, et également par sa nature venimeuse. Et dans la poésie ou le roman, il ne s'agit pas de parfums fabriqués de manière artisanale ou industrielle, mais de fragrances florales ou, notamment comme motif romantique, de parfum exotique. Le XIXe siècle sera aussi celui des « sels » et des eaux de Cologne utilisées pour réveiller les élégantes évanouies, ou tout simplement des odeurs entêtantes, reprenant l'ancien thème du poison, comme chez Barbey d'Aurevilly, qui décrit superbement dans Les Diaboliques l'éternelle ambiguïté de ce qui est à la fois symbole d'une nature domestiquée et paisible (les fleurs de serre) et instrument de meurtre (le poison indécelable qui « dissout les liens de la vie plus qu'il ne les rompt »).
 

 

22/02/2016

La Huitième Reine

À propos de La Huitième Reine, de Bina Shah
 
La connaissance d'un pays est une entreprise improbable, une plongée dans un labyrinthe de complexité et de répétitions trompeuses qui ne peut être abordée que par le récit, ou plutôt par les récits : ceux de la fiction, mais aussi ceux de la chronique, des arts et du témoignage. Le roman de Bina Shah nous ouvre ainsi de nombreuses pistes, à l'intérieur même de l'intrigue, pour appréhender le Sindh, l'un des quatre régions pakistanaises, dans son histoire récente et son actualité tragique. Des brins de connaissance se trouvent aussi bien dans les fiches Wikipédia que dans les faits d'armes des Anglais, les poèmes ou les affiches électorales. Le Sindh n'est pas seulement l'une des régions les plus peuplées du pays. C'est aussi un monde où les structures féodales survivent non seulement dans les mémoires. C'est le pays des saints soufis et des seigneurs rebelles à la colonisation britannique, et c'est aussi le pays de la famille Bhutto. Un des fils conducteurs du roman sera ainsi le retour de Benazir Bhutto au Pakistan en 2007, et sa dernière campagne pour reconquérir le pouvoir dans une ambiance délétère. Ce bout d'un parcours personnel, intéressant en soi, met en lumière la quasi impossibilité de tout changement d'un système politique lorsque la guerre est à la fois à l'intérieur et à l'extérieur, depuis si longtemps qu'elle ressemble davantage à une ancienne coutume. Et en-deçà de la guerre et de la géopolitique, il y a des désirs d'émancipation et d'évolution individuels qui se heurtent aussi souvent à l'omniprésence de l'armée qu'à la menace islamiste, à divers risques d'arbitraire et à une insécurité constante.
 
Ali Sikandar est journaliste dans une chaîne de télévision à Karachi. Il est aussi étudiant, et amoureux de la belle Sunita, relation qui demeure cachée en raison de la différence de religion dans le couple. Pourtant, le poids des traditions ne semble pas insupportable dans le milieu où Ali évolue – son patron est une femme, ses amis fréquentent des plages et des lieux de divertissement de style occidental...- mais son mode de vie ne fait que souligner son déclassement, et son besoin de cacher ses origines féodales, qui se révèlent tantôt un défaut, tantôt un privilège. Ali est souvent, au sens propre comme au figuré, perdu dans la foule. Il suit les manifestations et l'actualité des élections pour des raisons professionnelles, mais il cherche à s'extraire des courants dominants et des pièges du collectif, tout en défendant une démocratie menacée. Il s'intéresse aux contradictions qui caractérisent la vie quotidienne dans sa ville et son pays : une justice fragile, des mœurs où règne l'hypocrisie, et un antiaméricanisme paradoxal, car ceux qui critiquent les États-Unis et les sociétés occidentales en général sont les premiers à vouloir y émigrer... La rue ne lui apporte guère de réponses, et la figure de Benazir Bhutto, à la fois lointaine et incontournable, est un rappel de sa propre histoire familiale, du rôle joué par les grands propriétaires terriens et les descendants des Pir. Le passé et le présent se mélangent dans de multiples reflets, les possibilités de connaissance se trouvent partout, éclatées, et les légendes empreintes de mysticisme, comme celles des sept reines, sont parfois un moyen plein de justesse pour comprendre le réel.
 

 

La Huitième Reine, de Bina Shah, traduit de l'anglais (Pakistan) par Christine Le Bœuf. Actes Sud, 2016
 

29/12/2015

En d'autres mots

 

à propos de En d'autres mots, de Jhumpa Lahiri

Y a-t-il un instant où une langue étrangère cesse de l'être ? Où peut bien aboutir l'immersion dans une culture choisie, l'appropriation véritable d'autres mots, d'autres tournures, d'autres pensées ? Ce sont quelques-unes des questions qui sont posées dans ce récit autobiographique dédié à l'exploration d'une passion singulière pour la langue italienne qui se manifeste chez une romancière nord-américaine d'origine indienne. Une passion qui la mènera à un profond changement dans son style de vie, car elle partira s'installer à Rome avec mari et enfants, et aussi à une transformation dans son métier d'écrivain. Lorsque la langue est la clé d'un monde inconnu qui ne demande qu'à être découvert, cela vaut bien un long apprentissage, la présence et le soutien de différents professeurs, l'usage et la composition de dictionnaires personnels, l'attente, le rêve et inévitablement la possibilité du découragement et de la déception. Un tel défi ne peut que séduire une artiste de l'écrit, et c'est sa mise en œuvre que nous propose Jhumpa Lahiri dans ce livre.

Suite : http://inma-abbet.blogspot.ch/2015/12/en-dautres-mots.html

Vue de Chemin le 24-12

cheminhiver.jpg

Vue de Chemin en hiver, Pastel à la cire sur papier, 2015

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20/11/2015

Le Kimono de neige

à propos de Le Kimono de neige, de Mark Henshaw
 
Les confidences entre deux hommes âgés, deux voisins vivant seuls sans le Paris de 1989 tracent des lignes ténues entre l'imaginaire et le vécu. L'ancien inspecteur de police Jovert et l'ancien professeur de droit Omura semblent avoir peu en commun, sauf peut-être leur solitude et la disposition identique de leurs appartements, ainsi qu'une expérience frustrée de la paternité. À l'occasion d'un accident qui rend ses déplacements difficiles, Jovert fait la connaissance du professeur Omura, Japonais amoureux de la France. Omura apprécie la compagnie de son voisin et lui parle de sa vie au Japon, une vie très discrète, en marge de tout événement dramatique et de toute passion. Seule l'évocation de sa fille Fumiko, adoptée dans des circonstances inhabituelles paraît renfermer un mystère. Pourtant, un personnage flamboyant et flambeur se dégage de son récit ; son ami d'enfance Katsuo Ikeda, qui aurait eu une vie riche en aventures, péripéties et disparitions. Katsuo agit là où l'énigmatique Omura se contente d'observer. Le premier se montre séducteur, ambitieux, sciemment immoral et aimant les plaisanteries cruelles, mais il devient également un écrivain à succès, un esthète à la recherche de femmes aimées qui se dérobent. Les portraits féminins se succèdent, sous le regard d'un Omura qui préfère afficher une certaine neutralité, tout en affirmant des principes moraux solides et en avertissant Katsuo de la tragédie qui ne manquera pas de se produire. De l'autre côté, l'inspecteur Jovert délie aussi le fil de ses souvenirs, en Algérie, où il a passé une bonne partie de sa vie, où le monde d'autrefois se manifeste encore sous forme de lettres. Un parallélisme troublant s'établit entre les deux hommes, car tous les deux s'efforcent de tenir le passé à l'écart et en même temps de le faire resurgir dégageant quelque chose qui ressemble à une culpabilité secrète, dans une ambiance étrange, marqué par le motif répété de la neige et de la glace. Le récit se construit, au-delà de la parole, par des images et des sons dont on ignore la signification : les pas dans les rues glacées, le bruit d'une machine à écrire entendu dans l'escalier, une scène dramatique entraperçue qui retourne très tôt au silence, et un kimono d'un blanc neigeux... Un roman original dans sa construction, fait de différentes histoires emboîtées les unes dans les autres et d'époques mélangées, oscillant entre le récit familial et le thriller psychologique.
 

 

Le Kimono de neige, de Mark Henshaw, traduit de l'anglais (Australie) par Aurélie Tronchet, Christian Bourgois Éditeur, 2015