19.01.2012

Maisons et pères oubliés

A propos de La Maison où je suis mort autrefois, de Keigo Higashino et de Tonbo, de Aki Shimazaki.
Les histoires parallèles ont le charme des voyages dans le temps où les « si » ne relèvent plus du regret mélancolique ou de la frustration, mais des portes d’entrée vers un passé aussi énigmatique qu’envahissant. C’est le cas, à mon avis, pour ces deux brefs romans japonais, histoires de pères et de fils, où ces derniers mènent des enquêtes difficiles et troublantes sur les premiers, où la recomposition d’une histoire n’est jamais sans risques, même si elle apporte toujours davantage de liberté à celui qui se montre assez courageux pour la réaliser.

La Maison où je suis mort autrefois

Sayaka n’a aucun souvenir de sa vie avant l’âge de cinq ans. Sur ses photos d’enfance, elle ne sourit jamais, et sa vie d’adulte semble plutôt désastreuse. A la mort de son père, elle apprend que celui-ci se rendait souvent dans une maison isolée dans les montagnes. A l’aide d’un ami, elle s’y rend et retrouve une partie de sa mémoire, mais ses propres souvenirs ne s’insèrent pas dans le puzzle qu’elle vient de découvrir : des horloges toutes arrêtées à la même heure, des objets de la vie quotidienne éparpillés, comme si les habitants de la maison avaient disparu tous en même temps, et surtout le journal d’un enfant qui décrit des rapports familiaux tendus. Sayaka et son ami comprennent qu’il est arrivé quelque chose d’étrange et de violent, vingt ans plus tôt, et tentent de revivre le passé à partir du mystère posé par la maison elle-même, où des transformations difficilement inexplicables ont été faites. [SUITE]

15.01.2012

Visions de la ville assiégée

A propos de Cadix ou la diagonale du fou, d’Arturo Pérez-Reverte

Il est des curiosités historiques qui méritent bien d’être renflouées de l’oubli où elles ont sombré, et le roman historique est une bonne occasion de faire ce que les manuels scolaires préfèrent ignorer. Le point de vue d’Arturo Pérez-Reverte sur le siège de Cadix (1810-1812) est à ce titre révélateur d’une démarche intellectuelle cherchant à dégager l’histoire de toute fadeur politiquement correcte, de la transformer en matière littéraire ambigüe et chatoyante, à travers des personnages et des situations incertains, à travers ce qui aurait pu être et n’a pas été, mais qui a pourtant laissé des traces. Et l’incertitude ne manque pas précisément dans cette histoire où se déroulent, en arrière-plan, également, les travaux précédant la Constitution de 1812. Le portrait d’une cité libérale (ce qui, dans l’Espagne de l’époque, tenait davantage de l’anomalie), pris dans des temps intéressants, ne laisse de côté aucune dimension de la vie urbaine et se complique en outre d’une trame énigmatique destinée à ajouter d’autres aspects inquiétants à la ville tournée vers la mer. [SUITE]

02.01.2012

De l'étoffe des rêves

Êtes-vous en train de rêver que vous interprétez les rêves ?

Ces propos de Sun Kaisi développent en écho, sur le mode de l’entretien infini, les pensées et les désirs de Zhang Chao. Des paradoxes venant taquiner, interroger ou déchiffrer la substance du rêve se déploient dans l’un des plus célèbres recueils de « propos détachés » de la fin du XVIIe siècle chinois, où l’auteur ajoute les opinions de ses amis et autres lettrés à la suite de son propre discours, dans une discussion à plusieurs voix poétiques, tantôt légère, tantôt grave. On rend ainsi à chacun ce qui lui appartient et leur conversation demeure plaisante et singulière à travers le temps (précisément parce que le songe se situe hors du temps) pour ceux qui aiment retrouver la trace du papillon de Zhuangzi, des métaphores du règne végétal appliquées aux affaires quotidiennes, à l’amour et l’amitié, ainsi que la présence obstinée de la lune dans un paysage intellectuel fait d’encre délavée et de scepticisme mêlé de sensualité. (SUITE)

23.12.2011

Apparition & Disparition

Le récit d’une perturbation dans les routines quotidiennes d’un homme seul nous emmène très probablement vers une réflexion sur les conséquences de l’oubli. Shimura ne reçoit jamais de visites, mais ses objets personnels sont déplacés en son absence, tandis que des aliments sont prélevés dans son frigidaire presque chaque jour. Afin de résoudre cette énigme, Shimura place une webcam dans sa cuisine qu’il peut surveiller depuis don travail. Il finira par apprendre qu’une femme vit chez lui à son insu depuis un an. Reste à savoir comment et pourquoi.


En lisant le roman d’Eric Faye Nagasaki, je ne peux que penser aux effets inattendus d’une amnésie, voulue ou non, d’une destruction de pans entiers du passé communément acceptée, qui trouverait cependant de curieuses résistances. La modernité, l’histoire, la solitude, la crise économique, voire les allusions littéraires empreintes d’étrangeté (un récit d’Edogawa Ranpo,  « La Chaise humaine » où  un homme vivrait à l’intérieur d’un canapé), se laissent explorer et dérouler comme un écheveau de vraies-fausses pistes qui mènent à des conclusions rassurantes sans en finir totalement avec le mystère. Parce que le mystère découle à la fois de l’inattention et (SUITE)

12.12.2011

Myriade et Microcosme

 

Personne ne sait à quoi ressemblent en réalité les villes, car les livres et les cartes postales entretiennent sans cesse le mythe romantique des ruines, des lieux solitaires propices à la méditation. Il n’y a jamais personne, dans cet imaginaire façonné par des iconographies anciennes et nouvelles. Et, pourtant, qui s’est jamais promené seul à Venise, avec ou sans carnaval, avec ou sans Acqua alta ? (il paraît qu’avec l’acqua alta c’est encore pire en ce qui concerne la foule). (1) La qualité, la texture des foules est un sujet rarement évoqué dans la description d’une ville. C’est peut-être le côté insaisissable des myriades urbaines qui ne laisse guère le temps aux idées reçues de s’y installer. Mais une réalité mouvante peut être dite autrement, par exemple, en libérant des souvenirs personnels du microcosme d’un quartier shanghaien. C’est  la démarche de Wang Anyi dans A la recherche de Shanghai, essai sur l’évolution de la ville où il est avant tout question de ses habitants.

En tant qu’interprétation personnelle, sensuelle et chatoyante, la vision de l’auteur s’attache aux changements, infimes mais constants, entraînés par le passage des saisons, par une promiscuité forcée dans des ruelles aux arrière-boutiques sombres et aux immeubles qu’on devine sur le point de s’écrouler. La vie shanghaienne du passé et du présent est frugale, avec toutefois des aspects complexes ; ces derniers (la situation politique, les guerres, les modes) se manifestent souvent de manière indirecte, mais réussissent à modeler les rapports de voisinage, l’urbanisme ou la pratique de différents métiers. [SUITE]

 

28.11.2011

Livres lus, III

En ces temps, j’ai plus envie de parcourir la campagne environnante que les rayons des bibliothèques, encore perplexe face à l’idée (devenue réalité entretemps) de vivre au-dessus de Sion. Le besoin d’apprivoiser un espace encore flou pour moi  ne me fait pourtant pas délaisser des lectures brèves, qui m’ont réservé quelques surprises. Celles des gens « sans activité », par exemple, comme l’Emily de La Dame blanche. J’ai généralement horreur des biographies, pour toutes les indiscrétions qu’elles peuvent contenir et distiller, surtout quand le biographié n’est plus là pour se défendre ou rétablir sa vérité. Cela dit, le texte de Christian Bobin La Dame blanche, autour de la mystérieuse parce que discrète personnalité d’Emily Dickinson, est suffisamment stylisé, gommé, éclairé d’une lueur incertaine pour ne ressembler en rien à une vulgaire biographie, mais davantage à une photographie surexposée, à un portait sensoriel et sensible d’un personnage presque légendaire, d’une quasi inconnue de son vivant, sauf par sa passion des fleurs et des jardins. [SUITE]

05.09.2011

Lectures d’été : Le Cygne Noir (où l’on apprend qu’il est possible de tout prédire, sauf l’avenir)

Mieux vaut tard que jamais, puisque la traduction française était déjà sortie il y a un certain temps, quelques soirées sont suffisantes pour lire Le Cygne noir, de Nassim Nicholas Taleb, où se croisent, dans un grand hall d’aéroport, la bibliothèque d’Umberto Eco, la guerre du Liban, l’épineuse question du statut social des chercheurs, la vaste plaisanterie des prix Nobel d’économie, l’arrogance épistémique, les auteurs français méconnus en France et les prévisions basées uniquement sur des modèles de type courbe en cloche.

Le fil conducteur du Cygne Noir (métaphore désignant les événements imprévisibles qui devraient creuser des failles dans toute théorie de la connaissance sérieuse -ce n’est pas parce que tous les cygnes connus sont blancs qu’il n’en existe pas de noirs-) est le principe d’incertitude. Il peut être appliqué ... [SUITE]