12/11/2007

Le philosophe et la mélancolie

"L'OEuvre au Noir" est le roman d'un seul personnage, d'un seul point de vue, celui du médecin et alchimiste Zénon, tour à tour bâtard inadapté, étudiant assoiffé de savoir ou savant hétérodoxe et persécuté. Un personnage complexe, dont les traits ont été empruntés à plusieurs figures de l'art et de la science du XVIe siècle, qui traverse, tout au long de l'intrigue, une forêt d'apparences trompeuses et une suite de champs de bataille, où les querelles politiques et les guerres de religion laissent apparaître les questions insolubles de la solitude et de l'angoisse devant la mort.

 

"L'OEuvre au Noir" est aussi le roman de l'esprit partagé entre espoir et tristesse. Le monde ouvert de la Renaissance, qui ressemble à un paradis de richesses nouvelles facilement atteignable va progressivement se rétrecir. Les voyages deviendront des fuites en avant. Le monde de Zénon est déjà celui de Fabrice à Waterloo. Un monde dominé par des courants de pouvoir qui agissent en réseau ou entrent en collision, où la violence peut être occasionnelle, hasardeuse, et de ce fait rarement compréhensible. Le rêve de l'homme nouveau et des découvertes scientifiques se transformera en souvenir improbable entre les quatre murs de la cellulle de Zénon. Le regard du philosophe, qui a une fois rencontré un miroir aux multiples facettes, se tourne vers l'intérieur. Nulle passion n'habite Zénon, sinon celle du savoir, (1) qui s'épanouit dans les conditions les plus difficiles et représente, sur le mode du désenchantement et du scepticisme, le triomphe de l'intelligence dans un monde bête et méchant. L'OEuvre au Noir est un rêve de liberté absolue ; liberté de voyager dans une Europe ravagée, de penser et de s'exprimer, de croire et de ne pas croire, d'abandonner la terre d'origine, de tout délaisser, même la vie devenue insupportable.

 

Chez Zénon, il y a aussi la figure allégorique de la mélancolie. La célèbre gravure de Dürer inspira d'ailleurs Marguerite Yourcenar le titre d'une nouvelle publiée dans les années 1930, "D'après Dürer", qui contient tous les éléments (mêmes personnages, même époque, même intrigue) de ce qui deviendra plus tard "L'OEuvre au Noir". Des références picturales (Bosch, Brueghel, Cranach l'Ancien) font également partie du roman. Elles sont présentes dans les descriptions des paysages flamands. Elles créent chez le lecteur une impression de déjà vu, un cadre à la fois exotique et connu. Et on connaît aussi le soin que Marguerite Yourcenar mettait à définir l'arrière-plan intellectuel et culturel de ses personnages. Pour obtenir un effet de vraisemblance, l'auteur fait appel aux sources littéraires, mais aussi aux documents d'archives, aux expressions anciennes lorsqu'il s'agit de reconstituer la langue du XVIe siècle... Ainsi, la mélancolie est un trait d'époque, un état d'esprit qui rappelle la culture classique. Mais la théorie des passions peut cacher, dans "L'OEuvre au Noir", un thème intemporel. La responsabilité individuelle du scientifique, qui apparaît souvent dans l'oeuvre de Marguerite Yourcenar. Pour l'auteur, engagé en faveur de la défense de l'environnement à une époque où l'écologie n'était pas encore devenue un combat politique, la société a tout à craindre des "apprentis sorciers" (2) et la mélancolie est, pour Zénon, l'expression du pessimisme devant le mauvais usage que l'homme fait de la connaissance.

 

 

(1) "J'ai parcouru au moins une partie de cette boule où nous sommes; j'ai étudié le point de fusion des métaux et la génération des plantes; j'ai obsevé les astres et examiné l'intérieur des corps. (...) Je sais que je ne sais pas ce que je ne sais pas; j'envie ceux qui sauront davantage, mais je sais qu'ils auront, tout comme moi à mesurer, peser, déduire et se méfier des déductions produites, faire dans le faux la part du vrai et tenir compte dans le vrai de l'éternelle admixtion du faux." Zénon dans "L'OEuvre au Noir".

(2) "Mais j'avoue que la race étant ce qu'elle restera sans doute jusqu'à la fin des siècles, il est mauvais de mettre les fols à même de renverser la machine des choses et des furieux de monter au ciel. Quant à moi, et dans l'état où le Tribunal m'a mis, (...) j'en suis venu à blâmer Prométhée d'avoir donné le feu aux mortels." Zénon dans "L'OEuvre au Noir".

22:51 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (8)

Commentaires

Pardonnez-moi de descendre à l'étage de la mécanique de l'oeuvre, mais Marguerite Yourcenar utilise deux fois l'expression: "en Alger" dans ce livre. S'agissant d'une académicienne en devenir et d'un aspect tout particulier de notre langue (au sujet duquel j'ai déjà sacrifié quelques gigas avec des correspondants divers), peut-on suivre son exemple et jusqu'où ?

Écrit par : Rabbit | 21/11/2007

Je me réjouis de vous lire de nouveau, Rabbit! Comme le sujet est bien intéressant, je voudrais ajouter quelques mots au débat sur l'emploi des prépositions. Je ne peux dire rien de nouveau, pourtant. L'usage des archaïsmes dans l'Oeuvre au Noir correspond chez Yourcenar à une volonté de restituer la langue de l'époque, surtout dans les dialogues, de ne pas employer des mots entrés dans le dictionnaire après le XVIIIe siècle. Cela vaut pour "en Alger", mais aussi pour "belgique", parmi d'autres archaïsmes intentionnels. Tout cela se trouve dans un petit texte, "Ton et langage dans le roman historique". Sinon, jusqu'au XVIIe siècle, il était courant d'employer "en" pour les noms de villes, en concurrence avec "à" depuis le Moyen Âge. Grevisse donne des exemples du XXe siècle, où la préposition "en" imite l'usage occitan (en Arles, en Avignon). Aussi, il me semble que "en Alger", dans l'Oeuvre au Noir, ne désigne pas seulement la ville mais l'Algérie, par analogie, lieu très important dans la vie et l'oeuvre de Cervantes, dont certains des romans ont inspiré l'épisode d'Alger dans l'Oeuvre au Noir.

Écrit par : inma | 22/11/2007

Patience et longueur de temps....
Enfin, j'ai ma réponse, merci inma. Il y a quelques années, j'avais posé la même question sur un forum et chacun y était allé de son interprétation. D'autant plus que j'avais entendu des Hollandais francophones (et néanmoins cultivés) dire: "en Amsterdam". Vous apportez une réponse définitive; je puis ranger ce dossier et trouver le repos.
Et ça m'apprendra à chercher dans "Le Bon Usage" ce qui doit s'y trouver.

Écrit par : Rabbit | 22/11/2007

L'oeuvre au noir, pour qui le lit à l'adolescence, marque durablement. Si on taquine un peu la plume et qu'on rêve d'écrire un roman, c'est souvent cet exemple qui revient en tête: l'érudition, l'intrigue, l'imaginaire, la langue. Aujourd'hui pourtant, en relisant quelques lignes, cet aspect super-érudit qui va trouver le mot exact pour chaque pièce de vêtement ou article de cuisine, je le trouve pesant et pour tout dire prétentieux. C'est un roman, que diable, pas un glossaire! Mais vous avez raison d'insister sur la mélancolie. Il y a eu au Grand Palais à Paris, en 2005, une expo absolument remarquable intitulée La mélancolie. L'oeuvre de Dürer y figurait en bonne place et votre rappel de cet élément me fait remonter L'oeuvre au noir en flèche dans mon estime. De pouvoir parler de cet état d'esprit - à l'origine strictement médical - d'une façon aussi détaillée ne pouvait être le fait que d'un grand roman.

Écrit par : david laufer | 23/11/2007

Robert Burton a fait quelque chose de très étrange de son "Anatomie de la Mélancolie", où il commence par s'épancher sur son tempérament pour dériver sur une satyre du temps dans le goût de "l'Eloge de la Folie" d'Erasme.
Un peu comme Montaigne, qui dit dans son adresse au lecteur: "Ainsi lecteur, je suis moy-mesme la matière de mon livre: ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en un subject si frivole et si vain".

Écrit par : Rabbit | 27/11/2007

Le rapprochement entre l'adresse au lecteur de Montaigne et la notion de Mélancolie est intéressante. Il n'y a pas de mélancolie sans introspection, sans réflexion sur soi. L'innocent divertissement de Montaigne aurait pu être considéré comme dangereux, tout comme l'imagination, ainsi que le rejet du groupe, la recherche de lieux solitaires ou le repli sur soi. La mélancolie éveillait la méfiance des médecins qui la considéraient comme une maladie depuis l'Antiquité, et les temps modernes n'y changeront rien. En même temps, le caractère mélancolique était à l'origine de l'activité créatrice, de l'inspiration des poètes... Déjà Charles d'Orléans la revendiquait. Ensuite il y a eu Nerval, Verlaine et tant d'autres. L'ambiguité de l'artiste perçu à la fois comme un malade et un élu s'est poursuivie jusqu'à aujourd'hui, où le personnage de l'artiste traîne derrière lui toute une série d'attitudes (ou de poses, ou de rumeurs) qui le définissent comme tourmenté, excentrique ou suicidaire.

Écrit par : inma | 28/11/2007

Elaine N. Aron, thérapeute américaine, fait une brèche dans ce tableau clinique (sinistre autant que classique) en définissant les caractères spécifiques du tempérament hypersensible, sous-estimé dans les classements et répertoires connus jusque-ici (à part Jung).
En bref, ce sont des personnes qui utilisent plus le cerveau droit, ce qui les rend intuitifs et créatifs; ils ont un QI supérieur à la moyenne et une faculté étonnante à percevoir les subtilités de l'environnement; ils ont une grande capacité de concentration et enregistrent beaucoup plus d'informations que les autres personnes; leur empathie envers les autres est également très développée; ils sont davantage intellectuels et s'intéressent aux arts, à la philosophie et aux sujets profonds.
Le revers de la médaille est que cette sensibilité exacerbée peut provoquer certains handicaps, dans le domaine social notamment.
Cela dit, toute ressemblance avec des personnes.................

Écrit par : Rabbit | 28/11/2007

Et la suite ?

Écrit par : Rabbit | 17/12/2007

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