25/03/2008

Lieux de passage



Les voyageurs du temps jadis ont souvent laissé de la Suisse l’image d’un paradis fruste, fait de campagnes solitaires et de villes encore médiévales, d’un lieu dont on admire le calme, la simplicité des mœurs et les traditions démocratiques, mais où personne n’envisage sérieusement de passer sa vie. Pendant l’âge d’or du Grand Tour, ancêtre du tourisme d‘aujourd‘hui, qui commence au XVIIIe siècle, de nombreux jeunes aristocrates britanniques, mais aussi des écrivains et des artistes français, et allemands affluent vers l’Italie. Ils y cherchent l’inspiration de l’art antique et les souvenirs de la Renaissance dans des longs voyages qui marquent aussi leur entrée dans l’âge adulte. Pour se rendre dans la péninsule, la Suisse devient un passage obligé. Certains de ces auteurs voyageurs garderont l’image d’un pays arriéré, mais impressionnant par ses paysages montagnards ; d’autres, en revanche, développeront un mythe helvétique qui ira rejoindre d’autres lieux du rêve romantique ou héroïque, comme l’Espagne et la Grèce, des no man‘s land de la nostalgie. Aussi, celui qui a le plus contribué à la construction de ce mythe, l’Allemand Friedrich Schiller, ne s’est jamais rendu en Suisse. Mais le décor est déjà là, prêt à l’emploi, formant une iconographie connue, un lieu commun, au sens littéral. Au XVIIIe siècle, Goethe parcourt Genève, la vallée de Chamonix et le Valais, en admirant la nature et en détestant les villes, qu‘un citadin habitué au goût néo-classique trouve laides. Le jeune Edward Gibbon, qui n’est pas encore l’historien de l’empire romain, s’installe à Lausanne en 1753, où son père l‘a envoyé pour parfaire son éducation. Il n’est pas un touriste, car il se sent vite chez lui dans cette petite ville, il y revient à plusieurs reprises pour des longs séjours, où il écrit son œuvre. Gibbon met en scène l’achèvement littéraire sous l’influence d’un décor parfaitement équilibré : « Ce fut dans la nuit du 27 juin 1789 que, dans mon jardin, dans ma maison d’été, j’écrivis les dernières lignes de la dernière page. Après avoir posé ma plume, je fis plusieurs tours sous un berceau d’acacias, d’où la vue domine et s’étend sur la campagne, le lac, les montagnes. L’air était tempéré, le ciel serein, le globe argenté de la lune était réfléchi par les eaux, et toute la nature silencieuse » (1). Cette idéalisation de la Suisse, considérée comme un pays libre et épargné par la modernité, se poursuivra jusqu’au XIXe siècle. Le Romantisme aimera le côté moyenâgeux et sauvage des paysages, les châteaux et les tombeaux célèbres ; les poèmes de Wordsworth, de Hölderlin, de Byron et de Lamartine reflètent l‘invention d‘un paysage aussi subjectif qu‘irréel. Victor Hugo et Alexandre Dumas préféreront les anecdotes pittoresques. Stendhal parlera d’amours sages et d’impatience. Le XIXe siècle développera d’autres mythes, comme celui du progrès, et l’idylle helvétique sera tourné en dérision. Pourtant, des vestiges de l’ancienne image de la Suisse comme lieu clos sur lui-même, en dehors du temps, réapparaissent dans un roman comme "La Montagne Magique", qui se passe en Suisse, c’est-à-dire nulle part. Le cadre du roman de Thomas Mann réunit pourtant tous les éléments qui ont frappé les voyageurs pendant deux siècles : la montagne est un lieu initiatique, d’exil et de passage, primitif mais cosmopolite, étranger et proche en même temps, beau mais inaccessible.


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(1) Edward Gibbon, 1796. Sur ce sujet, on peut lire : "Le Voyage en Suisse. Anthologie des voyageurs français et européens de la Renaissance au XX e siècle". par Claude Reichler et Roland Ruffieux : Robert Laffont/ Bouquins.

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