27/04/2008

Ma journée bernoise (I)


Aujourd’hui, à Berne, malgré le printemps qui arrive, j’ai préféré passer mon temps dans la pénombre des musées. Le Historisches Museum présente, jusqu’au 24 août 2008, une grande exposition consacrée à Charles le Téméraire, une exposition qui comprend, entre autres, des armures, des tableaux, des manuscrits, des tapisseries murales, des bijoux et des pièces très rares, comme le livre de prières du Téméraire. Les différents objets ont été prêtés par de nombreux musées, comme le Kunsthistorisches Museum de Vienne, le Louvre, la Bibliothèque Royale de Belgique ou la collection Getty. Certaines des pièces provenant du butin de Morat se trouvent dans des musées et des collections Suisses. Le « siècle bourguignon » me fascine depuis mon premier voyage en France, à Dijon, précisément. Ce monde évoque pour moi le brocart d’or, les étoffes damassées, les entrelacs et les labyrinthes, les fleurs et les fruits stylisés, les miroirs convexes de Van Eyck, les enluminures des livres d‘heures, les retables dorés, le paradis des licornes et des lapins, la beauté émouvante du gothique flamboyant. S’il y a bien exubérance et foisonnement, notamment dans les motifs des tapisseries murales aux mille fleurs, dans l’émaillage et le sertissage des objets liturgiques, l’art du Moyen Âge finissant ne tolère aucun excès, bien au contraire ; dans toutes ces complications, il y a un projet sous-jacent, une idée cohérente. L’expression de la douleur chez une Crucifixion de Van der Weyden laisse apparaître des géométries complexes, de savantes harmonies chromatiques. Les œuvres révèlent une maîtrise absolue du détail et une grande richesse symbolique, mais aussi l‘art de contenir les passions. Des tapisseries représentent des récits inspirés de l’histoire antique ; des éléments chrétiens viennent s’y mêler, sans oublier les références à l’actualité et à la vie de la cour, une cour fière de son goût et de sa culture. Dans la peinture, l’art du portrait adopte les nouveautés venues d’Italie : le paysage en arrière-plan, l’observation de la nature, les éléments allégoriques, les traits de la vie quotidienne, l’individuation, la profondeur.

Charles de Bourgogne, duc qui se rêvait empereur, a vécu entouré de ces objets, ou d’autres objets semblables. Les fastes des fêtes bourguignonnes avaient un rôle diplomatique ; le luxe était un échantillon de la puissance ducale, de sa capacité à entretenir des armées. La vie de Charles le Téméraire (on l’a affublé de ce surnom romantique bien après sa mort, ses contemporains l’appelaient plutôt le Hardi ou le Travaillant) (1), se déroule entre 1433 et 1477, à une époque où les batailles et la société toute entière demeuraient encore féodales, mais elles n‘allaient pas le rester longtemps. Le changement s‘insinuait, avec l‘essor des villes italiennes et celles du nord, comme Florence, Bruges ou Bruxelles, les cités où se trouvait la richesse issue du commerce et des premières banques. La brève vie de Charles le Téméraire sera rythmée par les guerres, les sièges, les révoltes et les traités de paix, et il mourra sur le champ de bataille, devant Nancy, après les célèbres défaites de Grandson et de Morat, où les confédérés obtiennent un fabuleux butin : l‘or et les bijoux seront vendus, mais les étoffes précieuses, les tapisseries, les manuscrits enluminés demeurent encore des témoins de ce qui a été la fortune bourguignonne. De cette époque violente, seule la beauté reste. Le duché de Bourgogne, construit aux dépens du royaume de France et du Saint Empire sur le modèle de l’ancienne Lotharingie de l’héritage carolingien, ne pouvait se maintenir longtemps sans inquiéter ses puissants voisins. C’était aussi un ensemble de territoires instables où tout projet de cohésion se révélait impossible. Il cultiva néanmoins les alliances avec les Habsbourg en négociant le mariage de sa fille unique avec le futur empereur Maximilien.


26/04/2008





(1) Philippe de Commynes, conseiller du Téméraire et futur traître, décrit ainsi le caractère de Charles de Bourgogne dans ses mémoires :
« (…) car à la vérité, il avoit de bonnes et vertueuses parties en luy. Nul prince ne le passa jamais de désirer nourrir grans gens, et les tenir bien reiglés. Ses bienfaictz n'estoient point fort grands, pour ce qu'il vouloit que chacun s'en ressentist. Jamais nul plus liberallement ne donna audience à ses serviteurs et subjectz. Pour le temps que je l'ay cogneu, il n'estoit point cruel; mais le devint peu avant sa mort (qui estoit mauvais signe de longue durée). Il estoit fort pompeux en habillemens, et en toutes aultres choses, et ung peu trop. Il portoit fort grand honneur aux ambassadeurs, et gens estranges. Ilz estoient fort bien festoyés et recueillis chez luy. Il désiroit grande gloire, qui estoit ce qui plus le mettoit en ses guerres que nulle autre chose; et eust bien voulu ressembler à ces anciens princes, dont il a esté tant parlé après leur mort; hardy autant que homme qui ait régné de son temps. »

Commentaires

Bonjour Madame ou Mademoiselle,

Ce n'est pas banal qu'une jeune personne s'intéresse ainsi au Duc de Bourgogne, puis-je vous demander si vous n'aviez pas avec vous un appareil photo ?

Je suis assez féru de son histoire, non pas pour lui personnellement, mais pour avoir parmi ses chevaliers au moins deux ancêtres directs de la mère de mon gd-père paternel (père & fils).
Ils sont cités par un autre chroniqueur du Duc (cf Les chevauchées de Messire Jehan de Haynin), lui-même aussi de ses chevaliers et qui était aussi leur cousin direct.
L'un d'eux et son frère aîné furent mêmes successivement châtelains de Péronne à l'époque même de l'entrevue de Péronne, qui aboutit à l'enfermement de Louis XI !

Si vous aviez autres choses, c'est toujours interessant.
(vous avez mon URL, allez-y donc, je suis tranquille car il y a prescription)
Très courtoisement,
Alain-Gérard

Écrit par : AGdH | 27/04/2008

Bonjour Inma, mon escapade bernoise à moi, je l'ai passée aussi en partie dans la pénombre du Musée des Beaux-Arts, visitant l'exposition de notre artiste national, Ferdinand Hodler. Magnifique, bouleversante rétrospective!

Son symbolisme est toujours là pour nous apprendre à voir. L'ensemble de ces oeuvre nous étonne à chaque seconde, nous révélant l'invisible dans une matérialité qu'on croirait familière.

Au plaisir de vous lire bientôt!

Écrit par : Micheline Pace | 27/04/2008

Bonjour et merci de vos commentaires.
@Alain-Gérard : Pas de photos malheureusement. L'éclairage des salles ne l'aurait d'ailleurs pas permis, étant assez faible, sûrement à cause de la fragilité des pièces comme les manuscrits. En revanche, à cette adresse il y a quelques images des objets exposés. http://www.karlderkuehne.org/
La même exposition pourra être vue à Bruges, au Groeninge Museum, du 27/03 au 21/07, en 2009.

@Micheline : Excellent, j'irai la voir lors de mon prochain passage à Berne. Ma deuxième visite était pour le Klee Zentrum, et trois musées dans une seule journée eut été lassant.

Écrit par : Inma Abbet | 28/04/2008

A propos de l'évènement, il s'est tout de même trouvé un commentateur pour reconnaître que l'issue des batailles de Morat et Grandson n'était pas très favorable pour le Pays de Vaud.

Écrit par : Pierre-André Rosset | 28/04/2008

Un article du Temps de samedi expliquait les différentes opinions qu'on a eues de ces événements dans le canton de Vaud. Ca m'a donné envie d'y aller et votre blog, dans lequel je reconnais ma propre sensibilité, achève de me convaincre. Merci.

Écrit par : david laufer | 28/04/2008

Mes derniers billets ont reçu beaucoup de commentaires et je vous remercie. Cela m'encourage à écrire plus souvent.

Écrit par : Inma Abbet | 28/04/2008

Oui, j'arrive trop tard, encore une fois.
Selon mes sources, le duché de Bourgogne a été créé pour touver un job à Robert, petit-fils d'Hugues (dit Capet), tant en voulant relever les vestiges du royaume burgonde. Mais après trois générations, les rivalités féodales et successorales à l'intérieur du duché (où s'était encore créé le libre comté de Bourgogne, la "Franche-Comté") ont fait capoter le projet. Les seigneurs étaient devenus brigands et pillards, s'attaquant même aux biens de l'Eglise; si bien que deux ducs successifs ont été envoyés par le Pape aux Croisades (où ils sont morts) pour faire pardonner leurs excès. Comme la situation dégénérait complètement, le roi de France (également Capétien direct, donc un parent) en a profité pour confisquer le duché et le ramener dans la couronne. Comme il y avait eu des mariages entre les Capétiens de Bourgogne, les familles impériales d'Allemagne et les comtes de Savoie, il fallait agir avant qu'un autre candidat se présente. Le duché été reformé par les Valois et a perduré jusqu'à Charles, puis récupéré par Louis XI également Valois.
Moralité: il ne faut jamais compter sur la famille.

Écrit par : P.A.R. | 22/09/2008

Rien à voir cependant, (et vous me corrigerez si je fais erreur) avec Ernest VII, dit le Bracaillon?

Écrit par : Nagolet | 22/09/2008

Ernest VII était issu d'une mariage morganatique, ancillaire et consanguin de Guillaume Ier avec Marguerite, fille d'Eudes III, oncle de sa belle-soeur Sibylle de Chalon. Raison pour laquelle son cousin Hugues II a pris sa place, le relèguant à la fonction de chasseur de loutres.

Si vous avez encore d'autres questions comme ça pour fâcher Inma.....

Écrit par : P.A.R. | 22/09/2008

On y vient donc.
Hugues II, dit la Pèdze, a bel et bien fini garde-champêtre. Et c'est de son inclination pour Huguette Troupiau, fille de cuisine trop souvent présentée à tort comme un souillon, que je descends, notamment via le passe-plats.
Je n'ai pas la chance, moi, d'être de noble extraction et de rouler en Bentley. Nous sommes hobereaux de lits en bergères et de canapés en hôtels deux étoiles, mais notre famille a au moins la fierté de s'être hissée à la force du poignet et du pédalier jusque dans les strates supérieures de la société de Peyres-Possens. Pour le reste, tout prolétaire que je sois, je n'ignore pas qu'au temps de Mme de Staël on ne portait déjà plus culotte d'organdi et perruque poudrée mais redingote et pantalons golf.
Et toc! Merci, Inma, de rappeler ces quelques évidences à notre ami.

Écrit par : Nagolet | 22/09/2008

Vouloir devenir le Julien Sorel de Peyres-Possens est votre droit le plus strict. Pourtant, quelques précisions doivent être ajoutées à mon dernier commentaire, car vous ne semblez pas prendre trop au sérieux les délicieuses complications de la frivolité et vous faites flèche de tout bois lorsqu’il s’agit d’empêcher une certaine Bentley de sillonner les terres de vos ancêtres supposés. Qu’en savez-vous au juste de votre extraction ? Vous ignorez sans doute qu’on vous a affublé d’un nom d’emprunt (emprunté à qui ?) pour cacher vos origines aussi nobles que mystérieuses. Et on a fait la même chose avec vos ancêtres, et avec tous les habitants de ***, votre véritable lieu de naissance, de sorte que plus personne ne sait qui est qui et à quel moment et où. Mais je n’en dirai pas plus, à vous de vous plonger dans la poussière des archives et dans les indices et autres jeux de piste que les quotidiens gratuits peuvent vous fournir. Pour en revenir à mon sujet, la mode a certainement changé à la fin des années 1790, mais les Me’veilleuses et autres Inc’oyables n’ont représenté qu’une effervescence flamboyante dont les gens de goût se sont vite lassées. Après, comme toujours, il y a eu des retours timides à des splendeurs et des ridicules anciens, le tout dans un esprit de curiosité littéraire et picturale, de nostalgie bariolée et festive qu’on appelle Vintage.

Écrit par : Inma Abbet | 22/09/2008

Tout à fait d'accord.

Et si notre excellent Monsieur Nagolet pouvait faire un tour des fermes environnantes pour dénicher quelques meubles authentiques d'époque Directoire et Consulat (éviter le style "Retour d'Egypte"), cela permettrait d'augmenter ma collection et ses talents de brocanteur seront dûment récompensés.

Je possède un important stock d'articles d'ameublement et de décoration en plastique jaune, noir ou orange de style "Atomium" (comme on peut en voir dans les BD belges de la fin des années 50), que j'échangerais volontiers.

On se téléphone.

Écrit par : P.A.R. | 23/09/2008

P.A.R.@ Vous n’êtes pas sans ignorer que Mme de Staël entretenait les pires relations qui soient avec ce petit morveux prétentiard de Bonaparte. Toute importation de tabourets, guéridons, dressoirs, poufs, youpalas et gazinières de style Napoléon 1er a donc été strictement prohibée pendant des décennies dans un rayon de trente lieues, douze perches, trois verstes et deux anoraks autour de Coppet.
Du point de vue de ces fournitures, notre région est ainsi une région sinistrée. Vous le savez très bien ! Et me lancez le défi de vous approvisionner en riant probablement sous cape.
Mon Dieu, mon Dieu… Ce que vous pouvez être gamin!

Écrit par : Nagolet | 23/09/2008

Merci, en revanche, à Inma, d’explorer mon arbre généalogique pour y trouver des racines aristocratiques. Le doute est effectivement permis. Certains experts, et je parle de ceux qui sont à la pointe de la généalogie, m’attribuent une ascendance du côté de Lucette II, dite la Crouille, et de Riquet XVII de Vuiteboeuf, dit le Pouët, encore qu’un doute subsiste de par la liaison qu’entretint Lucette avec Aloïs de Vugelles-La Mothe, dit le Botzard (*).

Ces supputations sont cependant démenties par les Archives cantonales. Pour elles, cette brochette de vieilles canailles appartient sans conteste à la lignée directe de notre ami le collectionneur de Bentley traficotées.

Dès que j’en sais plus, je vous fais signe.

(* Serais-je le dernier à connaître le sens du mot « botzard » ?)

Écrit par : Nagolet | 23/09/2008

Botzard est une expression qui n'est plus utilisée de nos jours que dans la région située entre Semsales et La Verrerie: vous savez où se trouve Vugelles-La-Mothe ?

Cela dit, ces mêmes expressions permettent de mieux vous situer dans l'espace et dans le temps, selon un principe de radiogonométrie. Dans notre p.c., nous plantons des petits drapeaux sur une carte en fonction de l'origine géographique des termes que vous employez, pendant qu'une équipe s'active à décrypter vos messages.

Une autre équipe composée de sociologues, de radiesthésistes, d'historiens des religions et de linguistes orientaux décide de l'engagement sur le terrain à partir de l'interprétation des décrypteurs.

L'étau se resserre...

Écrit par : P.A.R. | 24/09/2008

Tonnerre! Mais c'est John le Carré à Vugelles-La Mothe!
Le titre du prochain thriller est tout trouvé: "Nom de code Botzard".

Écrit par : Nagolet | 24/09/2008

Bonjour Inma Labelle,

C'est assez bizarre de recevoir ainsi votre réponse après tant de temps (Inma Abbet | 28.04.2008); j'en suis quand même ravi de l'avoir à présent bien que la lumière n'était pas à l'ordre du jour pour de quelconques photos.

Soyez en tout cas très sincèrment remerciée de votre gentillesse.

Je découvre enfin qu'on vous mêne la vie dure ; ne vous prenez pas la tête à vous faire du mal ou de la peine pour quelqu'un qui se veut Tout, sauf ce qu'il n'est pas et ne le sera jamais ... à vous écrire de la sorte !

J'avoue à présent avoir eu deux ancêtres (père et fils) directs de mon sosa 9 (mère de mon gd-père paternel) parmi les seigneurs nobles venus du Hainaut et qui étaient chevaliers de ce trop fougueux Duc de Bourgogne, Charles dit le Travaillant et ne vous en ai pourtant pas pourri la vie comme ce mal-appris s'en est permis.

Un de leurs très proches cousins (Jean de Haynin) fut même présent tout au long de chevauchés auprès du père de Charles et fut longtemps écrivain jusqu'en 1470; c'est enfin le premier à user du terme "Wallon" pour les habitants du Hainaut. L'un des miens de cette famille qui furent alors châtelains de Péronne a même tenut le Roi de France, le sombre et jaloux Louis XI, un certain temps prisonnier en son donjon peu avant la révolte de Liège.
Mais c'est de l'histoire ancienne ; il en va ainsi, ça va et vient ; il n'y a ni gloire ni honte à avoir à descendre ou pas de telle ou telle personne.

Ne vous en faites surtout pas, imaginez celui qui vous crée ces vexations tel un "vil gueux" façon "Jacquouille la Fripouille" ; riez en bien de ma part ; et trouvez-vous un petit Prince à vous, choyez-le, gardez-le et il fera bien plus pour vous que ne le fera jamais ce genre de "Loulou" de "pseudo aristo" à la noix.

J'ai été sincèrement très heureux de votre petit mot gentil ; tout le monde n'est pas si vil que ça, heureusment ! Merci encore & bonne chance !

Courtoisement,

PS Merci de cette info : http://www.karlderkuehne.org/ je m'y rends de suite !
Je ne pourrais cependant pas aller à Bruges, au Groeninge Museum du 27/03 au 21/07/2009, vivant en un village enoleillé et frontalier avec l'Espagne ... On ne peut tout avoir ...

Écrit par : AGdH | 12/12/2008

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