09/09/2008

Surprises attendues

L’effet de surprise réveille, fait sursauter ou glace le sang. En littérature, comme au cinéma, la surprise est l’un des principaux ressorts de l’humour, une façon simple de provoquer la peur ou de jouer au chat et à la souris avec un lecteur avide qui demande toujours plus d’extravagance, d’outrance, de bizarrerie. La surprise est un effet plus souvent employé dans la nouvelle, où il faut souvent une chute finale, que dans le roman. Il y a peut-être une raison pour cela. Dans une nouvelle, il est relativement simple de garder en mémoire une série d’éléments qui vont être brusquement modifiés à la fin. La terre tremble, la logique s’enraye, l’univers patiemment élaboré par le lecteur s’écroule. La surprise demande une certaine brièveté formelle, l’irruption de l’inattendu nous oblige à une réflexion à propos des aspects attendus du texte, une réflexion à posteriori, déclenchée par l’émotion soudaine. Cet instant et ce plaisir si éphémères demandent à l’auteur une longue et soigneuse préparation. Dans le roman, la surprise est une composante dramatique classique, comme la découverte d’un lien familial ignoré ou d’un héritage inespéré, rebondissements cousus de fil blanc inspirant de nouvelles péripéties. Rien n’est plus ancien que la surprise, et les effets deviennent trop convenus pour étonner quiconque. Ainsi, une des formes l’ébahissement littéraire à l’âge moderne est la découverte du coupable le plus improbable dans les romans policiers, où il s’agit de deviner la fin « avant le narrateur-détective », ficelle très utile pour maintenir la tension et l’intérêt du lecteur, mais comme toutes les possibilités de surprise semblent être explorées dans ce domaine, le genre est peu à peu tombé en désuétude. Un roman imaginaire, ébauché dans la nouvelle de Jorge Luís Borges ‘Examen de la obra de Herbert Quain’, offre une variante originale de ce procédé : dans The God in the Labyrinth l’inattendu se produit après la résolution de l’énigme, le lecteur comprend que le détective s’est trompé grâce à une dernière phrase : « Todos creyeron que el encuentro de los dos jugadores de ajedrez había sido casual ». Le lecteur acquiert ainsi un avantage impossible sur le narrateur et inverse les rôles, car il devient lui-même pourvoyeur de surprises. Au cinéma, on a vu se développer les dernières années un modèle de coup de théâtre très particulier, où des personnages évoluent dans deux plans de réalité différents (théâtral, onirique) sans s’en apercevoir, jusqu’au retournement de situation final « Twist ending ». Il s’agit d’une variante du procédé utilisé au XVIIe siècle par Corneille (L’Illusion comique) et par Calderón (La Vida es sueño). Dans ces pièces, cependant, une interprétation de l’ensemble est possible dès le départ et la perméabilité des deux mondes est surtout l’occasion de réfléchir aux infinies possibilités de la fiction et à la notion de liberté.


http://www.literatura.us/borges/examen.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Twist_final

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Lièvre surpris, par I. Abbet

Commentaires

Les surprises attendues nous étonneront toujours de ce qui est. "Et pourtant elle tourne!" exprime tant une vérité scientifique qu'un fait concret ainsi qu'une émotion d'étonnement métaphysique sans quoi il n'y aurait jamais eu de questionnement sur le "pourquoi, le comment, le quoi, etc.".

Merci de toujours nous suprendre et de continuer à nous apprendre à voir!

Écrit par : Micheline Pace | 09/09/2008

Dans les années 50, son "siècle d'or", la science-fiction américaine a permis l'échappée dans des mondes où la surprise est le moteur de l'action; mais bien plus qu'au niveau "mécanique" caractéristique du genre, elle se prolonge dans la poésie, le rêve ou la méditation quand un Ray Bradbury est aux commandes de la navette martienne.

Si la rencontre de deux joueurs d'échec n'est jamais fortuite, leur véritable identité peut révéler des surprises: «Dios mueve al jugador y éste, la pieza. ¿Qué dios detrás de Dios la trama empieza, de polvo y tiempo y sueño y agonía?».

Écrit par : Jean-Sébastien Bloch | 10/09/2008

En relisant "Examen de la obra de Herbert Quain" je suis tombée sur cette phrase : "También le parecía que el hecho estético no puede prescindir de algún elemento de asombro y que asombrarse de memoria es difícil." C'est exactement ce que vous dites, la surprise comme moteur de l'action. Cette nouvelle a été moins étudiée que "Pierre Ménard" ou "Le miracle secret". Chacune de ces nouvelles met en scène un aspect différent de l'expérience littéraire, avec un point de vue souvent double, où le narrateur est avant tout lecteur, ce qui nous conduit droit dans le brouillard, mais cela fait partie du jeu. C'est aussi le cas pour "Tlön Uqbar..." ou "La quête d'Averroës".

C'était "The God of the Labyrinth" et non pas in the Labyrinth, je me suis trompée.

Écrit par : Inma Abbet | 10/09/2008

Oui, j'en ai parlé récemment, mais je ne sais plus où...
Mai passez donc lire mon histoire de Tobie et Sarah, c'est stupéfiant.

Écrit par : Jean-Sébastien Bloch | 10/09/2008

"Au cinéma, on a vu se développer les dernières années un modèle de coup de théâtre très particulier, où des personnages évoluent dans deux plans de réalité différents (théâtral, onirique)".
Par exemple? "Roger Rabbit"?

Écrit par : Nagolet | 10/09/2008

Je n'y avais pas pensé, mais RR est plutôt du côté de "L'illusion comique". Il y a une liste de films avec "twist ending" dans l'article de Wikipedia que j'ai mis en lien.

Écrit par : Inma Abbet | 11/09/2008

Excusez-moi, je n'avais pas vu ce lien que mon chat avait glissé sous le tapis en s'amusant.

Maintenant que j'ai trouvé la liste des "twist ending", il me semble qu'il en manque un. C'est un film américain, sorti il y a 5 ou 6 ans. Une famille emménage dans une ancienne et belle demeure et se trouve confrontée à des fantôme agressifs. Tout à la fin, on découvre que les fantômes sont en fait les membres de cette famille, tandis que les "agresseurs" sont les vrais résidents de la maison, de braves vivants qui tentent de se débarrasser des spectres.

Quel est déjà le titre de cet excellent film?

On pourrait également ajouter "Let's twist again", par Chubby Checker, repris en français par Johnny Hallyday sous le titre "Viens danser le twist". En dehors du lumbago que j'ai attrapé l'autre soir en voulant (re)danser là-dessus, il ne me semble pas, toutefois, que l'oeuvre se conclut par une chute fracassante,

Écrit par : Nagolet | 11/09/2008

Il s'agit d'un film américano-espagnol : Les Autres/The Others, sorti en 2001, réalisé par Alejandro Amenábar. Il a été tourné dans un ancien palais près de Santander.

Écrit par : Inma Abbet | 11/09/2008

Comme ce blog offre une tribune à la cuture alternative, à la contre-culture, à l'alterculture et à l'anticulture, je ne saurais abuser de mon influence pour vous recommander cet excellent site, dont l'analyse de "Lets twist again" a de quoi laisser pantois les plus exigeants.

http://www.chezmaya.com/05/3/lets_twist.htm

Écrit par : Antonio Escobar y Mendoza | 12/09/2008

Merci. Dans tous les cas ce blog offre une tribune à la curiosité.

Écrit par : Inma Abbet | 12/09/2008

Oh là! M. Antonio Escobar y Mendoza... Navré de vous avoir importuné. L'alter-clin d'oeil n'a pas l'air d'être agréé dans votre cour. Je me retire sur la pointe des pieds, courbé de honte sous votre regard ulcéré, et vous promets de n'y pas revenir.

Écrit par : Nagolet | 12/09/2008

Il me semble que nous avions déjà parlé d'"escobarderies" dans un autre monde, non ? Vous n'aller pas reproduire chez Inma la Douce le petchi que vous mîtes ailleurs...

Écrit par : Jorge Francisco Isidoro Luis Borges Acevedo | 12/09/2008

M. Jorge Antonio Escobar Isidoro Luis Mendoza y Acevedo,

Je ne comptais pas répliquer, mais vos sarcasmes à répétition m'y contraignent.

Ce n'est pas parce que vous êtes rédacteur en chef du Monde Diplomatique que vous avez le droit de ridiculiser la culture populaire en général et Chubby Checker en particulier. Le site auquel renvoye le lien que vous avez le "bon goût" de nous renvoyer met en scène des chiens martelant un piano sur la chanson "Let's twist again". Votre démarche signe tout le mépris que les "intellectuels" (notez bien les guillemets!) comme vous nourrissent à l'égard des masses laborieuses et de ce qui leur permet d'oublier leur condition. Préférez-vous qu'elles s'enivrent au cabaret?
Que vous a fait Chubby Checker? Ce garçon a accompli son travail, il a rempli sa mission. Et vous? A part nous branquignoler des éditos de gauche et probablement passer l'été à vous vautrer sur un transat au bord de la piscine d'un cinq étoiles du Lubéron, peut-on savoir.. et puis merde, finissez cette phrase vous-même.
Je tiens à m'excuser auprès d'Inma Abbet de cette longue incursion sur son blog, mais il y a des bornes à ne pas dépasser. Surtout qu'après le twist, vous êtes encore capable de critiquer le madison.

P.S. Je vous serais reconnaissant, pour le reste, d'arrêter d'allonger votre nom à chaque intervention. Il y a bien le "copié-collé", mais chez moi, la touche est coincée par une cacahuète depuis le 13 mars. J'attends toujours un technicien de chez Swisscom, mais comme chacun sait, rien ne marche dans ce pays. Je vais de ce pas chez Hubler voir ce qu'il raconte.

Écrit par : Nagolet | 12/09/2008

Allons, monsieur Nagolet, si vous continuez de la sorte, notre mystérieux commentateur finira par vous bouder, comme le fait le grenadier mélancolique qui médite sur les ruines de notre civilisation. Le divertissement est frais et innocent, et vous n'ignorez certainement pas qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misère. Pour votre arachide, la solution la plus simple et aussi la meilleure d'un point de vue esthétique est l'adoption d'un couple d'écureuils. N'oubliez pas de placer des noix et des noisettes et des éclats de noix entre vos touches. Ils ne manqueront pas de produire des poèmes aussi charmant qu'involontaires en les cherchant

Écrit par : Inma Abbet | 13/09/2008

Excusez-moi, Inma, je me suis effectivement laissé emporté mais je ne supporte pas qu'on égratigne cette grande figure du twist qu'est Chubby. Je suis attelé depuis 1963 à la confection sur mon balcon d'une grande statue qui lui rend hommage (plâtre, laiton, résine synthétique) et j'ai déjà assez d'ennuis avec la gérance qui prétend faire venir un camion-grue pour débarrasser ce qu'elle appelle une "cochonnerie". Heureusement, l'AVLOCA est à mes côtés.

Pour ce qui est de cette cacahuète, vous qui êtes une spécialiste de la cuniliculture grâce à Blanchon, pensez-vous qu'au lieu d'un écureuil, un lapin pourrait faire l'affaire?

Écrit par : Nagolet | 13/09/2008

Señor Nagolet y Nagolet, c'est un monument à la ringardise qu'il eût été judicieux d'édifier: en 1963 débutait la Beatlemania, les Rolling Stones sortaient leur premier 45 t., Sheila chantait "L'école est finie" et le petit Stevie Wonder âgé de 12 ans faisait un malheur chez les disquaires.
Le twist, c'est à la Fête du Bois de 1960 que nous l'avons dansé; après, fini et nini.

Écrit par : P.A.R. | 15/09/2008

Je me souviens très bien de cette Fête du Bois 1960.

La maîtresse vous avait déguisé en caneton, avec un grand bec et une petite queue (en Sagex, je précise). Vous vous égosilliez sur "Salade de fruits", "Et vlan! Passe-moi l'éponge" et "Le clair de lune à Maubeuge". Il est un peu facile aujourd'hui de soutenir que vos grands classiques étaient à l'époque les Rolling Stones et Sheila.

De notre côté, peut-être bien que nous dansions le twist avec une ardeur que vous méprisez, mais permettez-moi de vous dire que, déguisés en chenilles et papillons, nous avions une autre classe que cette espèce de groupe coin-couinant dont faisiez partie.

J'espère que vous ne prendrez pas en mauvaise part ces propos un peu vifs, sinon je vais encore me faire gronder par Inma.

Écrit par : Nagolet | 15/09/2008

Je ne saurais vous gronder. Cependant, comme je n’étais pas encore née en 1960, pas plus qu’en 1970, votre Fête du Bois est pour moi aussi réelle que la fête du 17 août 1661 au château de Vaux-le-Vicomte. Maintenant, je sais qu'il y eu aussi dans cette Fête enfantine des jalousies naissantes et des blessures d'amour propre jamais guéries.

Écrit par : Inma Abbet | 15/09/2008

"Maintenant, je sais qu'il y eu aussi dans cette Fête enfantine des jalousies naissantes et des blessures d'amour propre jamais guéries."
Oh combien ! Et surtout entre les différentes personnalités d'un schizo...

Écrit par : Géo | 15/09/2008

Quelle importance d'être né(e) dans les années 40, 50, 60, 70 ou à venir, quand on sait que Laozi a été conçu par sa mère en apercevant un dragon volant alors qu’elle était assise sous un prunier, l'aurait porté pendant quatre-vingts-un ans et que, lorsqu’il naquit enfin avec les cheveux blancs, une comète apparut dans le ciel et neuf dragons sortirent de terre pour le baigner. Ca, c'est des naissances qui en jettent.

Si vous souhaitez participer à une fête à Vaux, je demanderai qu'on vous fasse parvenir un bristol à la prochaine occasion. Mais en ce qui nous concerne, ici et maintenant (beurk), nous pouvons déjà commencer la nôtre: on n'attend plus que BBG, puisque le Voyageur est là.

Écrit par : P.A.R. | 16/09/2008

@Géo, cela s'appelle des noms de plume, ou de scène, pour les acteurs.
Mis à part Kostrowitzky, je suis sûre que vous savez par quels autres noms nous connaissons aujourd'hui des auteurs qui s'appelaient Labrunie, Beyle, Aurore Dupin, Léger ou Cleenewerck de Crayencour...

Écrit par : Inma Abbet | 16/09/2008

Et comme vous en parliez encore récemment, il aussi difficile pour Géo de comprendre des notions en relation avec la culture, que pour Averroès de traduire la Poétique d'Aristote .

Écrit par : La Grande Henriette | 16/09/2008

Là, vous poussez un peu, P.A.R...

Je vous signale que la grande Henriette est furibarde contre vous depuis que vous l'avez traitée d'hétaïre. Elle croit que c'est un buisson de ronces originaire des hauts plateaux boliviens.

En revanche, elle est toujours aussi raide dingue de Geo et de ses embardées stylistiques. Elle ne parle de lui qu'en l'appelant "L'Artificier du Verbe".

Écrit par : Nagolet | 16/09/2008

"@Géo, cela s'appelle des noms de plume, ou de scène, pour les acteurs. "
Tiens c'est marrant, je croyais m'être exprimé sur le blog de David Laufer. A force de discourir avec les personnalités multiples de Qui vous savez, vous perdez votre sens de l'orientation ?

Écrit par : Géo | 16/09/2008

Ce blog va devenir aussi indéchiffrable qu'une pièce de Shakespeare pour le lecteur de base. Pauvre Inma, si elle imaginait figurer un jour au panthéon de la blogosphère, c'était sans compter sur ce public déjanté de baby boomers réchappés de Woodstock.

Je me méfie des buissons ardents depuis le cathéchisme, d'autant plus que l'une des rares cultures possibles sur l'altiplano est la coca. Mais, en ce qui concerne les embardées de Géo, je pencherais plutôt pour les effets du chasselas sur sa conduite automobile au retour d'une soirée du choeur mixte (avec la Grande Henriette?). Et quand "l'artificier du verbe" nous proposera un bouquet final digne des derniers 奥运会, je poserai définitivement la plume (ou son équivalent numérique).

Écrit par : Bla-Bla-Blogueur | 16/09/2008

N'ayez cure, pseudo-BBG, mon égo ne dépend pas de la blogosphère et à ceux qui voudraient tirer quelque vanité de l'activité littéraire je conseillerais de se chercher un autre passe-temps. On écrit toujours pour plaire, c'est certain, mais je ne suis guère attirée par la thérapie de groupe, et le développement d'un style exige un éloignement de soi et des ses petites particularités. C'est pour cela que je m'intéresse depuis un certain temps au pastiche comme exercice de style.

Écrit par : Inma Abbet | 16/09/2008

"Thérapie de groupe": bon sang, mais vous avez donc tout lu ?

Écrit par : P.A.R. | 16/09/2008

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