23/09/2008

Des voyages et des valises

Partez, il est à cette heure après minuit, laissez-nous dormir et vous en allez.*

Excès de bagage. Avant de partir, il est tentant de prendre avec soi des fragments de vie quotidienne, des livres, des vêtements, des cosmétiques, le tout à profusion, comme s’il était impossible d’en trouver ailleurs. Les valises deviennent ainsi des boucliers dérisoires censés nous protéger du dépaysement. L’excès de bagage peut-être considéré comme un anti-récit de voyage en lui-même, car il y a toute une histoire sensorielle dans les replis des pulls bien chauds qui dorment au fond d’une valise tout au long d’un séjour automnal en Andalousie, un refus du climat et une incompréhension voulue du monde extérieur, comme si sortir voulait aussi dire s’isoler et les objets devenaient des preuves palpables d’introspection. Ce poids dont on se débarrasse volontiers est relativement peu exploité en littérature. La malle ou le coffre sont des objets mystérieux et nostalgiques à souhait, surtout quand ils sont pourvus d’étiquettes exotiques, lointaines traces d’un art de vivre disparu ; le sac à dos tient à la fois de la carapace et de la chrysalide, tandis que la valise moderne n’est énigmatique qu’avec le soupçon d’un contenu dangereux. Les bagages en excès ralentissent les péripéties. Je suis sensible aux récits de détresse, aux voyages sans buts et sans leçons à retenir, sans rencontres bouleversantes ; aux chemins où l’on est seul et on traîne ses vieilles habitudes, inutiles sur place comme ailleurs, au mouvement perpétuel à l’intérieur d’un labyrinthe hostile qui, malgré un décor grandiose ou délicat, est loin du jardin parfaitement délimité, de l’hortus conclusus de l’imagerie médiévale et classique. Le roman de Paul Bowles The Sheltering Sky (Un Thé au Sahara en français) raconte un de ces parcours uniques. Un couple d’artistes en pleine crise, Kit et Port Moresby, traversent l’Afrique du Nord en compagnie d’un de leurs amis, Tunner, qui a eu une aventure avec Kit. Au milieu du désert, Port tombe malade et meurt, laissant Kit seule, qui commence alors à dériver vers le sud à mesure que sa lucidité disparaît, devient un corps laissé à lui-même dans une sorte de léthargie et d’éloignement, subit des viols. Elle finira enfermée dans une maison, où son dernier amant l’a conduite, avant de rentrer à Tanger toute passion éteinte, tout avenir disparu. Dans ce roman, le désert est le catalyseur d’un désastre prévu, un lieu dur, où l’émotion devient vite incongrue, où les habitants sont inhospitaliers et leur comportement un mélange de cruauté et d’indifférence. Pour les personnages sophistiqués de Bowles, le déplacement en milieu désertique ressemble beaucoup à un enlisement.
Au XVIIe siècle, le désert ne possédait pas la connotation géographique ou climatique que nous lui connaissons. Le mot désignait simplement un lieu solitaire, une zone inhabitée qui pouvait tout aussi bien être une forêt. Ainsi, dans Le Misanthrope, Alceste voudrait emmener Célimène dans un désert, c’est-à-dire, loin des ragots, de l’hypocrisie et des jeux de société dont il ne comprend le sens. Le désert était alors un endroit sans les encombrements du paraître, un endroit propice au bonheur.

*Paroles adressées par un paysan anonyme au duc de Bourgogne Philippe le Bon. Celui-ci, égaré dans une forêt près de Bruxelles, frappait à la porte de sa chaumière à une heure indue.

22/09/2008

Encore des loutres, toujours des loutres

Il est curieux de constater que la loutre a relativement peu inspiré les écrivains et les peintres. Vers la fin du Moyen Age elle apparaît dans certaines des enluminures du 'Livre de la Chasse' de Gaston Phébus. A l'époque, la loutre était un animal commun et, au lieu de la chasser tout bêtement, des pêcheurs se sont mis à l'apprivoiser. Il en résultait un animal de compagnie surprenant, capable de capturer les meilleures truites, ce qui facilitait la tâche des pêcheurs. La loutre est aussi présente dans la mythologie scandinave. En anglais, loutre se dit 'otter'; en allemand on parle de 'Fischotter', ce qui fait allusion à ses préférences alimentaires. En espagnol, loure se dit 'nutria', mot qui désigne le ragondin en anglais. En latin 'lutra' serait issu de *utra par croisement avec lutum (boue). Dans *utra on peut retuver le grec ενυδρίο (enydrio)

Article du Littré (1880)

1. S. f. Petit quadrupède carnassier de la famille des martres.
• La loutre est un animal vorace, plus avide de poisson que de chair, qui ne quitte guère le bord des rivières ou des lacs et qui dépeuple quelquefois les étangs (BUFF. Loutre.)
• La loutre, qui sait si bien faire la guerre aux poissons, ne se creuse point de domicile ; mais elle profite habilement des cavités qu'elle rencontre (BONNET Contempl. nat. XII, 30, note 1)
2. S. m. Un loutre, chapeau, manchon, etc. fait avec le poil ou la peau de la loutre.
Cet emploi n'est plus guère en usage aujourd'hui. On dit : casquette de loutre, fourrure de loutre.
HISTORIQUE
XIIIe s.— Plus set d'engien que ne set loutres (Bibl. des chart. 4e série, t. V, p. 469)
XIVe s.— Loutre est une beste qui merveilleusement destruict toutes eaues douces de poissons ; et qui bien le veut prendre à force de chiens, si le chace en mars ou en septembre, que les eaux sont basses et les herbes petites (Modus, f° XLI)— Les espraintes [fiente] de la loutresse sont ung petit plus noires et plus cleres [que celle du mâle] (ib. f° XLI, verso)
ÉTYMOLOGIE
Anc. wallon, loths ; Berry, leûre, loure ; provenç. luria, luiria, loiria ; esp. lutria ; port. et ital. lontra ; du lat. lutra. D'après Varron (L. Lat. V, § 79), lutra est pour lythra, et vient du grec, parce qu'on dit que la loutre coupe les racines des arbres sur les rives ; mais ce mot ne se trouve pas en grec. Bien qu'on ne puisse s'empêcher de rapprocher les noms sanscrit udra et allemand Otter de cet animal, on ne voit pas comment l-utr a aurait pris un l prosthétique.

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Deux strophes d'un poème sur une loutre


I loved your wet head and smashing crawl,
Your fine swimmer's back and shoulders
Surfacing and surfacing again
This year and every year since.
I sat dry-throated on the warm stones.
You were beyond me.
The mellowed clarities, the grape-deep air
Thinned and disappointed.


Seamus Heaney, The Otter 1979


Photo 274.jpg


Deux loutres, par I. Abbet

09/09/2008

Surprises attendues

L’effet de surprise réveille, fait sursauter ou glace le sang. En littérature, comme au cinéma, la surprise est l’un des principaux ressorts de l’humour, une façon simple de provoquer la peur ou de jouer au chat et à la souris avec un lecteur avide qui demande toujours plus d’extravagance, d’outrance, de bizarrerie. La surprise est un effet plus souvent employé dans la nouvelle, où il faut souvent une chute finale, que dans le roman. Il y a peut-être une raison pour cela. Dans une nouvelle, il est relativement simple de garder en mémoire une série d’éléments qui vont être brusquement modifiés à la fin. La terre tremble, la logique s’enraye, l’univers patiemment élaboré par le lecteur s’écroule. La surprise demande une certaine brièveté formelle, l’irruption de l’inattendu nous oblige à une réflexion à propos des aspects attendus du texte, une réflexion à posteriori, déclenchée par l’émotion soudaine. Cet instant et ce plaisir si éphémères demandent à l’auteur une longue et soigneuse préparation. Dans le roman, la surprise est une composante dramatique classique, comme la découverte d’un lien familial ignoré ou d’un héritage inespéré, rebondissements cousus de fil blanc inspirant de nouvelles péripéties. Rien n’est plus ancien que la surprise, et les effets deviennent trop convenus pour étonner quiconque. Ainsi, une des formes l’ébahissement littéraire à l’âge moderne est la découverte du coupable le plus improbable dans les romans policiers, où il s’agit de deviner la fin « avant le narrateur-détective », ficelle très utile pour maintenir la tension et l’intérêt du lecteur, mais comme toutes les possibilités de surprise semblent être explorées dans ce domaine, le genre est peu à peu tombé en désuétude. Un roman imaginaire, ébauché dans la nouvelle de Jorge Luís Borges ‘Examen de la obra de Herbert Quain’, offre une variante originale de ce procédé : dans The God in the Labyrinth l’inattendu se produit après la résolution de l’énigme, le lecteur comprend que le détective s’est trompé grâce à une dernière phrase : « Todos creyeron que el encuentro de los dos jugadores de ajedrez había sido casual ». Le lecteur acquiert ainsi un avantage impossible sur le narrateur et inverse les rôles, car il devient lui-même pourvoyeur de surprises. Au cinéma, on a vu se développer les dernières années un modèle de coup de théâtre très particulier, où des personnages évoluent dans deux plans de réalité différents (théâtral, onirique) sans s’en apercevoir, jusqu’au retournement de situation final « Twist ending ». Il s’agit d’une variante du procédé utilisé au XVIIe siècle par Corneille (L’Illusion comique) et par Calderón (La Vida es sueño). Dans ces pièces, cependant, une interprétation de l’ensemble est possible dès le départ et la perméabilité des deux mondes est surtout l’occasion de réfléchir aux infinies possibilités de la fiction et à la notion de liberté.


http://www.literatura.us/borges/examen.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Twist_final

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Lièvre surpris, par I. Abbet