18/05/2009

Éloge de la rêverie

Une étude canadienne (1) met l’accent sur le rôle de la rêverie dans la réflexion. Le mind wandering, activité préférée des daydreamers et autres bayeurs aux corneilles stimulerait certaines régions du cerveau et faciliterait ainsi la résolution de problèmes complexes, car « Quand on rêve éveillé, on peut ne pas atteindre son objectif immédiat (par exemple la lecture d'un livre ou suivre les cours en classe) mais l'esprit prend le temps de régler des questions plus importantes, comme la promotion de sa carrière ou ses relations personnelles ». (2) Puisque nous passons en moyenne un tiers de notre vie à rêvasser, cela ressemble à une bonne nouvelle.

Pourtant, la rêverie, aussi bien dans le langage courant que dans la littérature de fiction, est davantage associée à une oisiveté malsaine et à un irrémédiable décalage avec la réalité. Le verbe rêvasser, attesté depuis la fin du XIVe siècle, et affublé du suffixe péjoratif –asser (on rêvasse comme on traînasse), avait en ancien français le même sens que rêver, c’est-à-dire divaguer, ou délirer et, selon son étymologie, le sens primitif de rêver était « vagabonder » ou « rôder ». (3) Quant à rêverie, expression déjà utilisée au XIIIe siècle, elle désigne tout aussi bien le délire que la folie, voire l’ivrognerie pendant tout le Moyen Age. Il faut attendre les Essais de Montaigne pour que la rêverie prenne le sens de « activité de l’esprit qui médite, qui réfléchit ». (4) Aussi, parmi les sens attribués à ce mot par Littré il y a ceux de « délire causé par une maladie ou par la fièvre», d’« état d’esprit occupé d’idées vagues » ou, à une époque plus tardive, de « produit de l’action de rêver, de méditer ». Les différents usages de « rêver » et « rêverie » à l’époque médiévale et classique révèlent une éternelle méfiance envers les dangers de l’imagination lorsqu’elle est évasive, désordonnée et créatrice d’illusions.

La rêverie, lorsqu’elle fait partie de la fiction, surtout dans les romans de la seconde moitié du XIXe siècle et du XXe siècle, apparaît également comme un danger, associée aux langueurs romantiques, souvent féminine et entraînée par les mauvaises lectures, comme chez Emma Bovary. La rêverie et ses risques, mais aussi son côté séduisant apparaissent également dans l’œuvre de Barbey d’Aurevilly, où le rêve éveillé est associé à une histoire d’amour cachée, et à l’ambivalence sur ses origines, comme dans L’Ensorcelée, où l’illusion rêveuse sert à mettre en place une atmosphère mystérieuse, et dans Les Diaboliques, où la rêverie de l’auditoire clôt les récits et les questions posées offrent différentes possibilités d’interprétation. Dans tous ces exemples, la rêverie peut conduire à une deuxième version du récit : « Le conteur avait fini son histoire, ce roman qu'il avait promis et dont il n'avait montré que ce qu'il en savait, c'est-à-dire les extrémités. L'émotion prolongeait le silence. Chacun restait dans sa pensée et complétait, avec le genre d'imagination qu'il avait, ce roman authentique dont on n'avait à juger que quelques détails dépareillés. » (5)

Aussi, la rêverie romanesque peut représenter un enfermement progressif, et une rupture volontaire des entraves et des conventions temporelles dans un processus intellectuel très vaste, ainsi qu’on le voit dans La Montagne Magique (6). Dans le roman de Thomas Mann, elle est notamment un excellent prétexte pour donner une grande liberté au le récit, qui est enfin délié des contraintes du narrateur omniscient et de la chronologie, et qui permet des digressions et des divagations sur le corps, sur la peinture, la poésie ou l’histoire, dans une somme où le lecteur peut s’égarer sans guide, mais qui enrichissent le texte en lui apportant les points de vue parallèles, le relativisme de la connaissance et des références et allusions culturelles. La rêverie littéraire est aussi, par son refus de toute forme figée, un incroyable déclencheur d’idées inattendues, qui apparaissent plus tard, peut-être quand on croit réfléchir et on se souvient simplement de tout ce à quoi on pense quand on ne pense à rien.

Regarder les lumières, sur l’autre rive du lac, et ne penser à rien. Vraiment ? Alors qu’en coulisses s’effondrent ensemble le présent et les certitudes de l’avenir dans le calme et l’indifférence. Le rêveur est attiré par les horizons troublés, par les moments de répit incertains, qui sont autant de points de fuite indispensables pour construire une perspective.

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(1) http://www.pnas.org/content/early/2009/05/11/0900234106.a...

(2) http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/medecine/d/quand...

(3) Michel Stanesco : Jeux d’errance du chevalier médiéval. Aspects ludiques de la fonction guerrière dans la littérature du Moyen Age flamboyant. E. J. Brill.

(4) (source : Trésor de la Langue Française)

(5) (Le Dessous de cartes d’une partie de Whist )

(6) Thomas Mann, Der Zauberberg, La Montagne magique, trad. Louise Servicen. Ed. Fayard.

01/05/2009

La chapelle de l'Arena


Le noble padouan Enrico degli Scrovegni craignait probablement les tourments de l’enfer et c’est pour racheter les péchés de son père Reginaldo degli Scrovegni, usurier notoire qui occupe une certaine place dans l’œuvre de Dante, (1) qu’il commanda à Giotto di Bondone, en 1305, les fresques de la chapelle, voisine de son palais, qui porte son nom à Padoue. Une chapelle destinée à l’expiation, à rétablir un équilibre perdu à l’aide d’un thème et de motifs familiers au public médiéval. Le thème de la rédemption d’un seul personnage est, à cette époque, abondamment illustré dans l’art. Il suffit de citer les nombreuses représentations de Marie Madeleine ou la place de la quête chevaleresque ou du pèlerinage expiatoire dans la société et la littérature du Moyen âge. L’usure étant considérée comme une faute d’une extrême gravité, la beauté de la chapelle devait être d’autant plus impressionnante.

La chapelle Scrovegni, dite aussi chapelle de l’Arena, déroule, du sol au plafond, différents épisodes tirés des Evangiles et de la vie de la Vierge et de ses parents, culminant dans la grande scène du Jugement Dernier qui sépare les bienheureux des damnés. Les fresques sont disposées de telle manière que le spectateur voit se déployer sous ses yeux toute l’histoire en même temps, exemple vertigineux de synchronie, de capture de scènes à un moment précis, où la couleur sert de repère. L’architecte Giotto a pu prévoir la direction du regard de plusieurs observateurs simultanés en présentant les mêmes objets sous des angles différents. A l’époque où la chapelle Scrovegni fut achevée, c’est-à-dire ans les premières années du Trecento, la technique de la fresque était à son apogée en Italie et le goût de l’époque prônait un incroyable foisonnement de couleurs rappelant le vitrail et de formes d’une grande délicatesse.

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Si le dessin conserve certains traits gothiques, notamment dans les représentations de l’architecture ou dans les proportions, d’autres motifs font leur entrée, comme les perspectives, audacieuses pour l’époque et destinées à détailler un nombre maximal d’éléments de la réalité, au point qu’elles peuvent paraître surchargées d’arbres, de rochers, les angles et les lignes de biais qui donnent une impression étrangement moderne alors qu’ils correspondent à une perspective qui n’a pas été encore théorisée et reste intuitive. Les effets recherchés étaient la profondeur géométrique, mais aussi, à travers le jeu des ombres, l’expression des visages. Giotto est l’un des premiers artistes à avoir représenté l’émotion, non seulement présente dans le regard, mais transmise au corps tout entier. La douleur ou l’émerveillement se laissent deviner sous les plis des manteaux et remplacent par leur expressivité les connaissances anatomiques. Il suffit de regarder une position recroquevillée suggérant l’accablement, une accolade évoquant tantôt la fatigue, tantôt la compassion, un geste de la main décelant le début d’un mouvement ou une prolongation des mots de la conversation. La mise en place d’un certain naturalisme dans la description, dans les attitudes, permet aussi l’introduction d’éléments profanes au milieu des personnages sacrés, ce qui préfigure l’art de la Renaissance. Ainsi, on verra Scrovegni lui-même, dont la figure est à l’échelle de celle de la Vierge et des Saints, des mélanges qui rendent l’exemple et la mise en garde devant la faute aussi frappants que possible. La rédemption, thème éternel, lie l’anticipation de la modernité à l’iconographie médiévale. Les différentes formes de la culpabilité et le pardon final peuvent être suivis à travers des scènes très dramatiques, où les couleurs ont gardé leur brillance, sûrement à l’aide d’habiles restaurateurs et aux nombreuses contraintes imposées aux visiteurs d’aujourd’hui, qui ne peuvent admirer les fresques que pendant une quinzaine de minutes, dans le froid de la climatisation censée protéger les peintures et qui permettent, malgré tout, une expérience inoubliable.

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Pour en savoir plus :

La mesure de de la réalité, Alfred W. Crosby Jean-Marc Mandosio, Éditions Allia, 2003

(1) Canto XVII 43-78

Image : Wikimedia Commons