14/10/2009

Le narrateur peu fiable


A l’opposé du narrateur omniscient, cette figure littéraire désignant un narrateur dont la crédibilité est mise en doute, qui se contredit facilement qui manque sérieusement son objectif, est un artifice rhétorique très intéressant pour introduire le suspense dans le récit. Son origine est incertaine. Il apparaît parfois dans les contes arabes et indiens, comme l’illustrent les Mille et une Nuits (1). Le narrateur n’est pas la voix de l’auteur, bien que la notion de narrateur omniscient implique une certaine autorité, une version unique du récit ; il est davantage une construction romanesque dont la fiabilité tient tout aussi bien au nombre d’éléments subjectifs exposés qu’aux possibilités d’identification lecteur-narrateur. Plus la distance est grande entre la perception du monde les valeurs véhiculées par le personnage et celles du lecteur, moins le narrateur semblera sûr. Cependant, le narrateur peu fiable peut également devenir une source d’identification avec le lecteur, en éveillant la sympathie de celui-ci par l’exposition naïve d’imperfections et de failles.

Lorsque nous nous retrouvons en face d’un narrateur peu ou non fiable (unreliable narrator), il est probable qu’il s’agisse aussi d’une histoire où la folie et l’hallucination jouent un grand rôle. Cela a été très souvent exploité dans le récit fantastique, où le narrateur est soumis avant tout à l’influence d’une ambiance particulière. La littérature gothique avait déjà lié les changements dans la perception à une certaine architecture. Dans les contes de Hoffmann, dans les nouvelles d’E.A. Poe, dans celles de Barbey d’Aurevilly ou de Henry James les exemples sont nombreux (2). Dans tous ces cas, le narrateur peu fiable contribue à créer une atmosphère d’ambivalence et d’incertitude, qui sera appelée bien plus tard Unheimlichkeit ou Inquiétante étrangeté. D’une manière plus générale, le narrateur peu fiable peut aussi représenter un point de vue trop limité, trop étriqué, ou un manque d’informations essentielles à propos de la trame, mais qui révèle une trame alternative souvent en forme de chute.

Au contraire, l’absence de crédibilité du narrateur peut être également due à la pluralité des points de vue, donc à la multiplicité des sources d’information. C’est le cas des les récits où la même histoire est racontée par plusieurs personnages à tour de rôle. Le roman épistolaire se prête assez bien à ce type de récit. ‘Le Cercle de la Croix’, d’Iain Pears en est une bonne illustration : parmi les différents chroniqueurs, deux sont des espions ; leurs récits lacunaires deviennent des omissions volontaires qui épaississent le mystère. Aussi, le manque de fiabilité des narrateurs reflète bien et l’ambiance de flottement au niveau de l’autorité et du pouvoir au lendemain de la Troisième Guerre civile anglaise, et les débuts du discours et de l’expérimentation scientifiques. Dans ces jeux de mensonges, la vérité n’est jamais absente, mais elle est souvent cachée. C’est au lecteur de la faire apparaître, dans l’ironie et la surprise.

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(1) Comme dans ‘Les sept Vizirs’… Pourtant, selon Wayne C. Booth, qui a utilisé pour la première fois l’expression Unreliable narrator dans son ouvrage ‘The Rhetoric of Fiction’ (1961), le narrateur peu fiable est une figure rhétorique éminemment moderne, qui met en lumière le rôle du lecteur dans le récit, ainsi que la stratégie de dissimulation promue par l’auteur et dirigée vers le lecteur afin de produire un effet.

(2) Le personnage de la gouvernante dans ‘The Turn of The Screw’, le narrateur du 'Horla' de Maupassant, pourraient être d’excellents paradigmes de ce type de narrateur.

Commentaires

Je suis un lecteur peu fiable et assez inculte. Je me demande quand se situe cette Troisième Guerre civile anglaise (avec majuscules)? Faute de réponse, je serais enclin à penser qu'elle n'est pas terminée, vu les nombeux flottements et autorités incertaines...
Intéressant. J'ai l'impression que vous venez de dresser un portrait de la blogosphère et plus encore de la médiasphère...

Écrit par : blagueur | 15/10/2009

Bonjour Blagueur, et merci pour votre commentaire.
La majuscule devrait être dans 'Troisième' et pas dans 'guerre', c'est une erreur de ma part, peut-être à cause du nom en anglais 'Third English Civil War', qui a eu lieu entre 1649 et 1652 et qui fait partie d'une série de conflits qui ont eu lieu entre 1642 et 1652 entre les forces de parlamentaires et celles des royalistes et qui portent le nom de 'English Civil War'.
Pour votre deuxième commentaire : il est certain que le principe du narrateur non fiable peut se retrouver dans des domaines autres que le roman, parce qu'il s'agit d'un point de vue 'individualiste' qui n'est pas une autorité en lui-même, donc beaucoup plus libre qu'une figure omnisciente, mais, si nous croyons à son discours, c'est à nos risques et périls.

Écrit par : Inma Abbet | 15/10/2009

Dernière apparition du "unreliable narrator" dans "Les herbes folles", le film d'Alain Resnais qui vient de sortir !

Écrit par : Montclar | 07/11/2009

Bonjour et merci pour votre commentaire. C'est exact, car le narrateur (voix off) et le personnage (Dussolier)sont en concurrence. Cela doit être un principe assez souvent utilisé au cinéma, qui participe ou qui crée le suspense, pouvant aussi représenter la manipulation. Pour en rester à Resnais, le narrateur des 'Herbes folles' me rappelle celui de 'Mon Oncle d'Amérique'.

Récemment, j'ai vu un autre film, 'The Informant', où il est également question de 'unreliable narrator', car l'histoire est racontée du point de vue d'un personnage menteur et manipulateur qui fait constamment référence à d'autres films où le héros est injustement poursuivi.

Écrit par : Inma Abbet | 07/11/2009

Le "Cercle de la Croix" est un signe de piste dans ce genre étonnant tournant autour des diverses perceptions d'une même réalité. Il y a aussi "Le Quatuor d'Alexandrie", un très gros morceau et, bien sûr, "Le Bruit et la Fureur", de Faulkner.
Mais si l'auteur passe suffisamment de temps à développer les événements marquant les parcours croisés des personnages d'un même roman (surtout fleuve, comme "Le Don paisible"), on peut avoir le sentiment de lire plusieurs récits logés sous un même toit.

Écrit par : LaLong | 10/11/2009

J'ai fait l'analyse du texte plausieures fois, maid je n'y ai pas entendu.

Écrit par : Eloise ~ america calling cards | 01/03/2010

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