09/11/2009

Artistes de l'autre côté

L’Autre côté (Die Andere Seite, 1909) est le titre du premier et unique roman d’Alfred Kubin. Il raconte l’aventure d’un voyageur égaré dans une cité idéale, nommée Perle, quelque part au Pays des Rêves, ville qui se transforme peu à peu en vision de cauchemar. La fascination de l’étrange et du fantastique est une des clés de l’œuvre de cet écrivain et dessinateur qui illustra entre autres, les œuvres de Dostoïevski et d’Edgar Poe. Le monde graphique de Kubin est ancré dans le quotidien, dans la vie et les paysages ruraux, tout en restant vaguement terrifiant pour les questions qu’il évoque en silence. L’usage de l’aquatinte dévoile des atmosphères délavées, rappelant tout aussi bien l’absurdité poétique d’une comptine que le souvenir d’un rêve incompréhensible.

Le rêve, précisément, était pour Alfred Kubin le chemin qu’il devait suivre en tant qu’artiste, point de vue à la fois entièrement subjectif et accordé à des préoccupations typiques de son époque, qui est celle de l’exploration de l’inconscient :
Beaucoup de mes dessins essayent de retenir des rêves. Au réveil il n’en reste souvent que des bribes dans ma mémoire. Ces débris, ces petits morceaux, sont alors mes seuls repères. Considérons le rêve comme une image. En tant qu’artiste, je voudrais dessiner consciemment de la même façon que le rêve lui-même compose et je n’ai trouvé de véritable satisfaction que lorsque je me suis décidé comme lui à assembler ces fragments qui n’apparaissent que timidement pour former une entité. (1)

Le songe évoque une logique et un sens insoupçonnés. Parce qu’il est fragmenté, le sens qui ressort de la vie onirique ne peut être interprété, mais seulement transcrit dans le trait, dans l’ombre, dans l’agencement, par exemple, d’une chambre solitaire survolée par un animal étrange, oiseau ou chauve-souris (Der Vampyr im Schlafzimmer). L’art suggère, reconstitue la sensation du rêve, ses implications dans la vie quotidienne, sa vérité ambivalente, et les techniques picturales participent à cette reconstitution, qui développe une vision du monde où l’imagination (Einbildungskraft) joue un grand rôle.

Tout comme celle de Kubin, l’œuvre de Mervyn Peake, dont la Maison d’Ailleurs, à Yverdon expose des dessins qui illustrèrent des œuvres comme Alice au Pays des Merveilles, De l’autre côté du miroir, L’Ile au Trésor ou les Contes des frères Grimm, élabore des mondes fabuleux, où le familier côtoie le bizarre. Je viens de finir la lecture de Gormenghast, deuxième volet des aventures de Titus d’Enfer (Titus Groan, soixante-dix-septième seigneur de Gormenghast). Un enfant est né et a été élevé dans l’indifférence de ses parents, évoluant dans un château labyrinthe qui donne son nom au roman, entouré de personnages étranges et mystérieux. Les allées et venues de Titus, ses aventures, laissent une place importante à la description, qui impose un rythme particulier, à une perspective englobant tous les sens, à la fois picturale et narrative où les références à la lumière sont nombreuses. L’obscurité de la demeure de Titus englobe ses habitants livrés à des rituels incompréhensibles, des personnages à l’allure moyenâgeuse ou romantique, comme sa sœur Fuchsia :
(Sa robe cramoisie flamboyait de ce rouge singulier que l’on trouve plus souvent sur les tableaux que dans la nature. Le cadre de la fenêtre qui environnait non seulement sa personne, mais, derrière elle, l’impalpable pénombre, renfermait un chef-d’œuvre) (2). L’extérieur est féerique, baigné par une lumière changeante et crépusculaire : (La seconde de ces « îles » inondées de lumière semblait flotter juste au-dessus de la première, car le ciel et la terre n’étaient qu’un même rideau de nuit. En réalité, elle en était très éloignée, mais la superposition ne donnait pas le sentiment de la distance) (3).

Il y a dans ce roman, à mon avis, un trompe-l’œil littéraire qui trouve un écho dans la peinture, dans la précision des traits qui font penser à des gravures, dans un croisement de légendes, de livres et de rêves, dans un environnement situé en marge de l’espace et du temps, un lieu où se déploie le bestiaire fantaisiste que, dans l’art médiéval, complétait traditionnellement l’image du monde. Aussi, dans les aventures de Titus, l’humour est toujours présent, tantôt grotesque, tantôt onirique. Il accompagne la quête de Titus à travers de nombreux faux-semblants, à travers le désordre qui menace toujours le château. L’humour est lié à l’imaginaire, au désordre, à une réalité fragmentée qui marque la fin de l’enfance.

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Citations
(1) Le travail du dessinateur, par Alfred Kubin
(2) Gormenghast, par Mervyn Peake, éd. Phébus
(3) Id.


Sites
http://www.galerie-altnoeder.com/kubin.html
http://www.mervynpeake.org/
http://www.ailleurs.ch/
(Mervyn Peake, l'oeuvre illustrée. Du 4 octobre 2009 au 14 février 2010)

Commentaires

Merci de ressusciter Mervyn Peake et son Titus. Plus touffu tu étouffes, mais quelle jouissance de lecture!

Écrit par : PJR | 09/11/2009

Oui, Mervyn Peake, je l'ai pas mal lu, et c'était très beau. J'ai un peu regretté toutefois que son univers imaginaire semblât clos sur lui-même, notamment parce qu'il est décadent, et n'offre plus de perspectives. Il y a une forme d'esthétisme, chez Peake, qui empêche même Titus d'essayer de percer à jour les apparences fabuleuses, et d'y déceler les forces qui animent le monde. Il avait aussi écrit un joli petit roman où le héros voyait des ailes d'ange lui pousser : à la fin, il partait dans le ciel. Même le fantastique advenait de façon mystérieuse.

Écrit par : rm | 09/11/2009

Bonjour,

@rm, c'est dans 'Mr Pye',où le héros recevait des ailes :-)
L'esthétisme, oui, et c'est l'un des aspect qui m'attirent le plus dans son style, le fait que le roman me fasse tour à tour penser à une enluminure, à un conte de fées, ou à une histoire moderne, je trouve que cela participe à l'ambiance mystérieuse et enrichit les différentes trames, comme celle de Steerpike (Finelame dans la version française), qui est l'ennemi de Gormenghast. Titus finit par vaincre Steerpike, mais quitte ensuite le château et son monde fermé.

Écrit par : Inma Abbet | 09/11/2009

"que le héros recevait"...

Écrit par : Inma Abbet | 09/11/2009

Madame,

Vous dites:
"Le monde graphique de Kubin est ancré dans le quotidien, dans la vie... restant vaguement terrifiant pour les questions qu’il évoque en silence."
Puis, plus loin:
"... rappelant tout aussi bien l’absurdité poétique d’une comptine que le souvenir d’un rêve incompréhensible."

Heureusement que mon quotidien et ma vie ne sont pas aussi "encré" de noir que les dessins de Kubin. Ceux-ci sont fascinants, mais je ne partage pas votre analyse: le "vaguement" est "de trop" lorsque vous dites que ses dessins sont vaguement terrifiants. Ils sont beaucoup plus près du cauchemar que du rêve. Et je n'ai jamais raconté à des enfants le genre de comptines qui auraient pu être illustrées par les dessins de Kubin... Pas ceux que j'ai vus le plaisir de voir, en tout cas!

kubin n'est pas bien loin d'un Jérôme Bosch (sans la couleur) et parmis les modernes, je dirais... un Hans Ruedi Giger.

Dommage que Kubin (1877-1959) n'aie pas rencontré Lovecraft (1890-1937). Le premier eût parfaitement illustré les oeuvres du second. Les oeuvres de lovecraft sont rarement des comptines, ou alors je n'ai pas la notion de ce qu'est une comptine!

... Mais merci pour vos billets. Si ils sont mauves, ils ne sont jamais une guimauve émolliente de l'esprit.

Ici, je ne persifle pas et je signe. / Père Siffleur

Écrit par : Père Siffleur | 09/11/2009

Bonjour PS, merci de votre commentaire.
J'ajouterais que le monde de l'enfance peut être aussi terrifiant, et que les contes de fées, dans leurs versions les plus anciennes, étaient plutôt des contes à faire peur. Les enfants (et les adultes) adorent les histoires qui font peur, qui leur font découvrir un monde plein de dangers. Il suffit de voir le succès actuel de toute une littérature à propos de vampires, qui se décline en livres, films, séries tv...

Écrit par : Inma Abbet | 09/11/2009

Oui, c'est vrai, je ne me souvenais plus de cet ennemi absolu et irréductible de Gormenghast; il incarnait vraiment le mal. Et "Mr Pye", excellent, merveilleux roman: c'était le nom. Peake était un aussi un bon poète:

I sometimes think about old tombs and weeds
That interwreathe among the bones of Kings
With cold and poisonous berry and black flower

Il avait quand même une philosophie pessimiste, un peu comme Lovecraft, quoiqu'il aimât plutôt évoquer les choses belles et poétiques qui s'en étaient allées ou qui s'en allaient que le résultat ultime de leur départ!

Écrit par : rm | 09/11/2009

Difficile, en effet de transposer un rêve, qui a pour théâtre un univers à n dimensions sur une feuille de papier limitée à 2. Raison pour laquelle le rêve restera le modèle original de toute oeuvre artistique, de toute pensée philosophique ou mouvement politique.

Dans "Titus d'Enfer", la topologie du monde du château lorgne du côté des architectures impossibles de M.C. Escher: d'une part parce que la description est impossible à caser dans un panorama horizontal et, d'autre part, parce que les échelles respectives du bâtiment, de la montagne, ou du village des sculpteurs n'utilisent pas la même base. J'y vois une mosaïque de plans de toutes tailles défiant la pesanteur et reliés les uns aux autres par des passages réservés aux initiés.

Les villes effroyables de H.P. Lovercraft ont des tailles plus saines, quoique cyclopéennes, et il n'y a que les maisons maudites à être bâties selon des perspectives interdites par la raison.

Écrit par : LaoLong | 09/11/2009

@rm, je me demande si ce pessimisme n'est pas inhérent à toute la littérature que l'on pourrait qualifier de 'fantastique' et aussi de science-fiction, dans le sens où il s'agit d'évoquer quelque chose de sinistre ou de redoutable; même si à la fin une vérité finit par s'imposer, l'exploration des miroirs sombres laisse des traces. Je me souviens du premier recueil de nouvelles fantastiques que j'ai lu, des titres comme 'The Ghost Coach' d'Amelia B. Edwards (mais en espagnol), puis les 'Nouvelles Extraordinaires' d'Edgard Poe (aussi en espagnol) et les Ghost Stories de M.R. James (le premier livre que j'ai lu en anglais). Les ambiances brumeuses, mélancoliques, le mystère, l'évocation du passé, c'était tout ce qui me séduisait au départ. Puis j'ai compris que ces histoires posaient des questions morales et philosophiques assez complexes, et que l'invraisemblable et le paradoxe ont parfois des valeurs de symbole. Dans un autre genre, je me souviens d'un roman de C.S. Lewis qui recréait le mythe de Psyché. Il y avait un fond de réalité dans l'histoire et, en même temps, elle n'était pas, à mon avis, tout bêtement transposable à une autre époque ou à un autre contexte, car l'histoire était indissociable d'une atmosphère, d'un rythme lié aux épreuves, de la connaissance et de l'image que chaque lecteur possède du mythe, cela pour dire qu'un environnement étrange et flou peut-être aussi parfaitement structuré.

@LaoLong, merci pour votre commentaire. Votre référence à l'oeuvre de M.C. Escher pour les architectures oniriques m'enchante. Dans tout cauchemar, il y a toujours un danger de chute qui annonce le réveil. Les châteux doivent être ainsi non seulement impossibles et inaccessibles au marcheur, mais également vertigineux et prêts à s'écrouler.

Écrit par : Inma Abbet | 09/11/2009

Nín zhen hão, xièxie ! Le pinyin est tellement plus user friendly.

En chemin, je pensais aux différentes conception de décor entre Fantasy et SciFi: le chtonien et l'ouranien. Toute le monde aime frissonner en déclouant un cercueil, je le reconnais; mais qui sait apprécier le délice d'une rêverie solitaire sur les ruines de l'antique civilisation martienne vit une autre aventure.

Écrit par : LaoLong | 09/11/2009

Alors vous avez saisi mon commentaire avant que je ne l'enfouisse sous le tapis de peur de dire une quelconque énormité.
Mais je le redis, vous serez toujours bienvenu dans ce blog.
Pour le problème des débris architecturaux, il y a, à mon avis, un problème de scénographie et d'atrezzo. L'antique civilisation martienne, il faut l'inventer de novo, sans aucune référence ni aucun souvenir. Pour les ruines celtes ou gothiques, en revanche, il y a tout un tas d'éléments bon marché qu'on peut recycler au besoin.

Écrit par : Inma Abbet | 09/11/2009

Suite à une lecture sur la représentation romanesque de la nature au XVIIe s., j'ai découvert le "genius loci" ou génie du lieu. Maintenant, j'en vois partout; tout paysage naturel est une composition savante avec un message à interpréter. J'attends donc avec impatience de pouvoir voyager dans l'espace pour vérifier si la réalité en est plus "géniale" que le rêve.

En aparté: laolong signifie "vieux dragon", c'est dire si la ménagerie évolue dans un genre surprenant.

Écrit par : LaoLong | 10/11/2009

Inma, je pense que le matérialisme moderne s'accompagne fréquemment d'une forme de pessimisme foncier, mais en fait, la science-fiction peut aussi créer des mondes merveilleux de beauté, de splendeur, et d'ailleurs, dans certains écrits imités des "1001 Nuits", Lovecraft l'a fait (dans son cycle de Kadath, ainsi que dans certains poèmes): même si, sous ces mondes, des entités maléfiques se préparent toujours à tout dévaster, en soi, ces mondes fabuleux de Lovecraft ont même des divinités positives, comme les chats d'Ulthar. Asimov a aussi créé des avenirs qui à certains égards étaient fabuleux, et il croyait bien en l'évolution humaine.

Écrit par : rm | 10/11/2009

Bonjour,

Je n'avais pas encore vu votre blog ici. C'est sympathique de pouvoir mettre un visage. En plus ce blog est bien intéressant. Cool.

Bien à vous.

Écrit par : hommelibre | 10/11/2009

Cela dit, la description de quelques paysages, dans "Titus", peut prendre une dimension lyrique rare dans ce genre littéraire, si on veut le comparer au "Seigneur des Anneaux". On aussi présenté Mervyn Peake en qualité de poète, ce qui est perceptible; mais je me demande si le mélange des genres a profité au triomphe de ses divers talents.

Aha ?!?! il est né en Chine ?!?! ......

Écrit par : P.A.R. | 12/11/2009

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