10/11/2009

Genius loci et jardins de Boboli




La notion de Genius loci (esprit du lieu) se réfère généralement aux aspects distinctifs d’un paysage ou d’un jardin, l’expression ayant perdu sa signification d’origine : à l’époque romaine, le ‘genius’ était un esprit protecteur d’un lieu, représenté le plus souvent au moyen d’une statue. Au XVIIIe siècle, Alexander Pope a fait du ‘Genius loci’ un principe essentiel dans l’architecture du paysage.

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Consult the genius of the place in all;
That tells the waters or to rise, or fall;
Or helps the ambitious hill the heavens to scale,
Or scoops in circling theatres the vale;
Calls in the country, catches opening glades,
Joins willing woods, and varies shades from shades,
Now breaks, or now directs, the intending lines;
Paints as you plant, and, as you work, designs.

(Epître à Richard Boyle)

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Les jardins de Boboli, situés derrière le palais Pitti, ont été réalisés entre le XVI et le XVIIe siècle, construits à l’origine pour Eléonore de Tolède. Ils sont originaux par leur disposition en terrasse sur la colline de Boboli et leurs sculptures florentines et romaines.

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Les jardins sont des lieux solitaires vers midi. Leur Genius loci est ici indéfinissable, mais toujours présent, jardin-écrin tourné vers la ville.

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Commentaires

Définition "rationnelle" du genius loci par Mme Michèle Prats (Directrice de l'Equipement, France), en compagnie de M. Jean-Pierre Thibault.
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"S’il faut définir l’esprit du lieu, ce qui n’est pas facile, on peut le présenter comme la synthèse de différents éléments, matériels et immatériels, qui contribuent à l’identité d’un site. En ce sens, il est unique.

La matérialité d’un site est liée à sa structure géologique, au climat, à la présence éventuelle d’eau, à sa végétation, mais aussi à l’action de l’homme : méthodes culturales, occupation de l’espace, architecture. Cette matérialité s’inscrit dans le temps, dont les strates se superposent ou s’occultent, à l’échelle géologique, comme à l’échelle historique, façonnant ou refaçonnant le paysage. On peut dire que cette matérialité, tout en évoluant dans le temps, est inhérente au site.

Le caractère immatériel du site est, quant à lui, beaucoup plus conjoncturel et dépendant de la conscience que l’on en a:
- l’histoire proche ou lointaine, le mythe, la légende et la perception de ces éléments qui évoluent avec le temps, en fonction des modes, de l’air du temps, mais aussi de l’âge du visiteur;
- la perception du lieu est liée au paysage, à la qualité de la lumière, aux couleurs, aux bruits ou au silence, aux odeurs, à la répartition des masses, des plans, des contrastes, à l’organisation de l’espace. Elle émeut les sens, mais elle parle aussi à la raison et se nourrit de références littéraires, picturales, architecturales, cinématographiques, historiques, mais aussi sensorielles et liées à l’affect personnel;
- l’usage ou les différents usages et leur évolution à travers les âges : agriculture, viticulture, élevage, sanctuaire, habitat, caractère naturel ou urbain, intérêt architectural ou scientifique. Cela se traduit également par le caractère festif, les manifestations culturelles, la vitalité du commerce et de l’artisanat, le cadre de vie, les espaces publics, la qualité de l’accueil, les produits du terroir et la gastronomie;
- l’image voulue ou ressentie peut être spontanée, symbolique, élaborée, commerciale, ciblée, ou encore fondée sur quelques traits particuliers jugés essentiels et portés en exergue."
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Des auteurs, comme Isabelle Trivisiani-Moreau, distinguent encore le "locus terribilis", lieu trouble, caché, obscur, d'origine essentiellement naturelle (à part les labyrinthes et les ruines), du "locus amoenus", lieu agréable et civilisé, proche du jardin clos (hortus conclusus).
Enfin, il faut consulter James Frazer et son "Rameau d'Or" pour savoir à quel type de lieu particulier était destiné telle ou telle pratique magique.

Écrit par : P.A.R. | 10/11/2009

Une recherche sur Google books m’a aidé à trouver quelques éléments pour répondre à votre excellent commentaire. D’abord, un livre de P.R. Hay, ‘Main currents in western environmental thought’ m’apprend que :

‘To speak of a place having a genius loci is to assume a certain constancy through time; to see places as tenacious unities that self-perpetuate while people and historical events come and go. Thus, the essential nature of place changes only slowly, outlasting the people (and the other life components) to be found therein at any given moment. Such a view is in stark contrast to the conventional approach to ‘environment’, where a place is seen to be the sum of the various components (economic, political, cultural) identifiable within finite bounds at a given point of time’

Le genius loci est-il dynamique ou figé dans une forme définitive, propre aux villes éternelles? En me promenant dans Florence, je serais tentée de croire l’esprit du lieu anhistorique et propre à un ensemble architectural (mais, en même temps, Florence est une réalité littéraire qui existe aussi pour les voyageurs immobiles qui ne battent pas ses pavés. Vous me direz si la collision entre le Sichuan intellectuel et le Sichuan réel fait ou non des étincelles. Cela m’amène aux théories de Christian Norberg-Schulz, architecte norvégien qui a aussi écrit à propos du genius loci.

‘L’architecture appartient à la poésie, son but est d’aider l’homme à habiter, mais l’architecture est un art difficile ; faire des villes et des édifices utilitaires n’est pas suffisant. L’architecture existe lorsqu’un « milieu en son entier se rend visible », pour utiliser une définition de Suzanne Langer. En général cela signifie concrétiser le genius loci. Nous avons remarqué que l’on arrive à ce résultat grâce à des édifices qui rassemblent les propriétés d’un lieu et les rapprochent de l’homme. L’acte de base de l’architecture est donc celui de comprendre la « vocation » du lieu ; de cette manière on protège la terre et on fait partie d’une totalité appréhendable.’
Extrait de : ‘Genius loci. Paysage, Ambiance, Architecture’

Écrit par : Inma Abbet | 10/11/2009

J'aime réellement lire vos billets, IA. Ils me donnent une dernière chance d'essayer de comprendre ce que sont ces vieux fossiles de lettreux...
De mon point de vue, je voudrais vous faire part de deux expériences qui me reviennent souvent :
- tous ces gens, pas forcément tarés, qui vous parlent de lieux telluriques où ils viennent se recharger. Les cathédrales, les temples celtes, bla, bla, bla.
Paola Ghilani dans une chapelle (fribourgeoise ???) hier soir à la tv...
Cette personne ne peut avoir un avis méprisable. Il faut donc bien se demandr ce qu'elle trouve dans sa chapelle...bien que je pense qu'elle n'y voit que le reflet de son âme.
- idem pour certains lieux dans les montagnes, pour d'autres catégories de personnes. Moi c'est Anzeinde, et je ne suis pas le seul. C'est le Benidorm des Vaudois. Nils Arestrup dans je ne sais quel film de Reusser...
Mais c'est comme cela. Pas genius loci. Des endroits géniaux ?

Écrit par : Géo | 10/11/2009

Et si ce lieu où règne l'esprit, qu'il soit d'une colline lorraine ou sichuanaise, n'était autre qu'un ailleurs retrouvé ou qu'un chez soi perdu ?

Promenez-vous vingt années durant dans les allées de Bodoli et vous voudrez tout changer. Mais seule l'ombre du Voyageur osera vous dire ce que vous redoutez au fond de vous-même: "Là où tu n'es pas, se trouve le bonheur" (Georg Philipp Schmidt von Lübeck, "Der Wanderer").

Écrit par : P.A.R. | 10/11/2009

Madame Inma n'est pas une "lettreuse". Elle arrive simplement à mettre des mots sur ce qu'elle pense. Et plus les pensées sont subtiles, plus les mots sont rares. C'est pas si compliqué de faire comme elle, mais pour ça il faut lire.
Bonne nuit à tous.

Écrit par : 老龙 | 10/11/2009

@Géo. Merci pour votre commentaire. La position marginale de ce blog est excellente pour dire à peu près ce qu'on veut et échapper aux importuns de ce bois. Je vous retourne le compliment. Vos histoires ne manquent jamais d'intérêt, comme vos souvenirs à propos des explosifs et des amateurs de sports à risques.

Ils ne sont pas forcément tarés, les gens dont vous parlez, mais comme ce qu'ils éprouvent n'est pas descriptible, ils ont toujours l'air idiot (ou prétentieux) lorsqu'ils en parlent. Aussi, l'ineffable est toujours présent dans les 'Pensées' de Pascal et cela n'a jamais cessé de me fasciner. C'est pour cela que je ne dirai pas ce que je cherche à Santa Maria Novella, juste que m'y rends au moins deux fois par année. D'ailleurs ce ne serait pas exact de dire que les cathédrales sont des lieux de recueillement ou de silence. A l'époque médiévale, c'étaient des lieux de vie, où les gens se donnaient rendez-vous pour parler de leurs affaires, comme les personnages du Décaméron, ou comme ce que j'observe encore chaque fois que je vais à Milan. Les commerces en face du Duomo sont ouverts toute la journée du dimanche. La cathédrale aussi. La foule est nombreuse et ceux qui fréquentent la cathédrale fréquentent aussi les librairies, les cafés et les grands magasins du coin (beaucoup de touristes, mais certains cherchent aussi ce qu'ils n'arrivent pas à nommer). Je retrouve aussi cette perméabilité des lieux et des époques en Espagne, et peut-être que les lieux géniaux le sont parce qu'ils n'ont pas d'affectation unique.

Remarquez que la plupart de mes réflexions me rangent définitivement parmi les rats des villes, mais cela pourrait changer un jour, le Valais aidant...

Écrit par : Inma Abbet | 10/11/2009

"C'est pas si compliqué de faire comme elle, mais pour ça il faut lire."
Vous ne sauriez taper plus juste, Nanabozho. Je n'arrive à bien lire que coincé dans des conditions épouvantables. Réjouissons-nous : j'en ai repris pour trois mois.
Mais attention : quand j'ai lu qqch qui me plaît vraiment, je peux me montrer aussi chiant que vous...

Écrit par : Géo | 10/11/2009

Ma madeleine de chez Proust, c'est une glace à cinq boules de parfums différents que mon oncle a commandé pour moi, quand nous sommes venus lui rendre visite à Milan au début des années 50. Au début des années 70, une copine italienne m'a emmené faire la tournée des boutiques de la Via Montenapoleone. Au début des années 80, je suis resté coincé 8 heures dans l'un des deux aéroports de la place, après avoir dû rentrer d'urgence de Californie à cause d'une grève imminente des contrôleurs aériens US (Milan était la seule destination européenne pour laquelle il y avait encore des places disponibles).

Concernant le Rambo de la Gryonne, maintenant, il existe aux USA du papier Q sur lequel des extraits de livres sont imprimés. Je veux bien lui en commander pour satisfaire ses "besoins littéraires", mais je doute qu'il comprenne l'anglais.

Écrit par : P.A.R. | 11/11/2009

Milan n'est qu'à quelques heures de train d'ici et il y a plusieurs trains dans la journée. Il faut prendre une correspondance pour Florence, et au final cela fait 6h30 de train pour passer quelques instants à Santa Maria Novella, mais cela en vaut la peine. Florence est aussi une ville stendhalienne et un lieu génial par son climat et tant d'autres choses. Il y a quelques années, je préférais découvrir les villes du Nord, Hamburg, Copenhague, les villes anglaises.

Écrit par : Inma Abbet | 11/11/2009

Les villes chinoises vont vous terroriser, car les plus petites dépassent le million d'habitants. Elles sont souvent organisées en petites communautés entourées d'un mur, permettant de surveiller les entrées et dissuader les voleurs; cela recrée autant de petits villages ruraux traditionnels. Les vieux quartiers de Pékin sont encore majoritairement habités par d'anciennes familles venues de Mandchourie sous la dynastie Qin, et qui ont donné leur accent si particulier au "pur mandarin" (chuintements et sons rauques). Dans les quartiers neufs de Pékin et d'ailleurs, les immeubles locatifs peuvent compter jusqu'à trente étages et on leur ajoute au final une touche chinoise par un toit en forme de pagode, ou un autre ornement traditionnel. Le Sichuan est une région très verte, en comparaison du reste du pays, et le centre de la ville de Chengdu ressemble à une forêt d'où jaillissent des immeubles gigantesques au faîte perdu dans une brume tenace due à l'humidité. Quant aux petits villages de la campagne du sud-ouest, ils ont un charme fou: rizières en terrasses avec leur pêcheur au chapeau conique, maisons basses, coquettes et discrètes, arbustes de thé aussi disciplinés que les vignobles de Lavaux, troupes de canards trottinant seuls vers une mare, bœuf tirant une charrue, cochons méditant sur les entretiens de Maître Kong...

Est-ce que cela ne s'appelle pas être envoûté par le Genius Loci ?

Écrit par : P.A.R. | 11/11/2009

Vous évoquez là la question du dépassement d'une taille critique. La solution de repli trouvée par les chinois, qui rendent à la ville leurs dimensions humaines normales avec un horizon visible est à mon avis très ancienne et probablement la seule qui ne conduit pas à un cauchemar urbanistique (et social) dans le genre de la banlieue parisienne. Vous remarquerez qu'une partie des problèmes du monde trouvent leur origine dans un quelconque entonnoir citadin, bidonville ou autre.
En ce qui concerne les charmes de la campagne chinoise, je vois encore une fois les effets de l'effet de surprise devant un anachronisme on ne peut plus vivant, comme les pavés florentins qui n'ont pas changé depuis l'époque des derniers Médicis.

Écrit par : Inma | 11/11/2009

"Concernant le Rambo de la Gryonne, maintenant, il existe aux USA du papier Q sur lequel des extraits de livres sont imprimés. Je veux bien lui en commander pour satisfaire ses "besoins littéraires", mais je doute qu'il comprenne l'anglais."
La médecine chinoise semble se révéler aussi inefficace que l'occidentale contre vos malheurs. Vous devenez visiblement de plus en plus aigri. Je n'irais pas jusqu'à dire que cela me déplaît.

Écrit par : Géo | 11/11/2009

J'ai ramené un plein bocal de crapauds séchés, car vous êtes d'un Yang à vous faire pourrir le foie. Ou vous avez été marabouté sur les berges putrides du Fleuve Sénégal, ou c'est la malédiction des Templiers qui se trompe de siècle.

Bien; remontons à l'étage noble. La maison traditionnelle chinoise de la classe aisée ressemblait beaucoup à la villa romaine antique: partie des maîtres, celle des employés selon leur rang, temple, étables, granges, cours et courettes, puits, ruelles, coins et recoins. Le tout entouré d'un mur et fermé la nuit par un porte impressionnante. J'en ai visité une, propriété d'un membre toujours vivant de l'ancienne dynastie Han; mais transformée, depuis la République Populaire, en une sorte de mini-village grouillant de monde, à l'intérieur du village même. La Cité Interdite est bâtie sur le même modèle, mais avec des principes architecturaux plus complexes, matérialisant dans la pierre toute la conception cosmogonique chinoise.

Quant à l'anachronisme, je ne sais pas qu'en penser. Le temps est une notion élastique suivant que l'on se trouve entraîné derrière une civilisation qui a 2009 ans ou une autre qui en a 4704. C'est vrai qu'en Chine les rouages du temps ont patiné ces 400 dernières années; on fera une nouvelle comparaison dans 2695 ans. D'accord, Géo ?

Écrit par : P.A.R. | 11/11/2009

A la demande de Géo, qui souhaite passer à un autre sujet, voici in fine un extrait de "La colline inspirée", de Maurice Barrès.

"... Il est des lieux qui tirent l'âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l'émotion religieuse. Nous y éprouvons soudain le besoin de briser de chétives entraves pour nous épanouir à plus de lumière. Ils nous font admettre insensiblement un ordre de faits supérieurs à ceux où tourne à l'ordinaire notre vie. Ils nous disposent à connaître un sens de l'existence plus secret que celui qui nous est familier. Seuls des yeux distraits ou trop faibles ne distinguent pas les feux de ces éternels buissons ardents. Pour l'âme, de tels espaces sont des puissances comme la beauté ou le génie. Il y a des lieux où souffle l'esprit."

Écrit par : P.A.R. | 11/11/2009

Merci de me communiquer l'adresse où je peux envoyer les crapauds séchés.
(Les anguilles de rizières ont les mêmes propriétés, mais je n'en ai qu'en photo; pas le même résultat, sinon qu'avec un pouvoir d'auto-suggestion puissant).

Écrit par : P.A.R. | 12/11/2009

résultat, sinon qu'avec un pouvoir d'auto-suggestion puissant

Écrit par : Body building products | 14/02/2011

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