16/02/2010

L'accent de la sincérité

Suite à un pari imprudemment pris (mais y a-t-il des paris prudents ?) auprès de Pierre le Voyageur, j’avais décidé d’écrire un texte sur Hofwijck, maison de campagne entourée d’eau, autrefois décrite par le poète néerlandais Constantijn Huygens. J’avais oublié un détail qui peut s’avérer gênant, aussi bien pour le blogueur que pour le lecteur : je n’ai jamais visité Hofwijck, ni Voorburg, ni Leyde, d’ailleurs. Evoquer une réalité inconnue n’est cependant pas une tâche étrangère à l’écriture littéraire. De nombreux écrivains-voyageurs en chambre ont toujours trouvé leur inspiration dans les bibliothèques, dans les musées ou les récits légendaires, créant ainsi des atmosphères artificielles qui n’étaient pas moins enchantées pour autant. La quête de la substance authentique du temps passé ne serait-ce qu’un mirage langagier ? Dans ces quelques pages, je vais tenter de répondre à cette question en faisant le point des (rares) artifices à ma disposition. Il s’agit de trouver ce je ne sais quoi qui permet au lecteur de s’imprégner d’une ambiance, de la toucher, ce qu’on peut appeler l’accent de la sincérité.

Faut-il fuir les facilités ? En tout cas il ne faut jamais brider la curiosité, même si elle devient source de déceptions. Le mot Hofwijck sur « Street view » m’envoie dans une rue morne, photographiée pendant ce qui semble être un soir d’automne. La maison que je cherche est inaccessible en voiture. Aussi la vois-je au loin, comme dans les images, gravures anciennes ou photos récentes que je possède déjà. Le mystère reste entier et il convient d’essayer autre chose.

L’iconographie me conduit naturellement vers la peinture, sachant qu’elle aide à la récréation d’un lieu grâce à des notes sensorielles,  à l’impression de profondeur. Une vue réelle de Paris contient des centaines de vues imaginaires qui s’y superposent. Une image renvoie à d’autres images connues. Pour revenir à mon exemple, Hofwijck, c’est aussi un archétype de jardin, tel que la peinture classique le met en scène. Parmi les œuvres représentant la maison de campagne de Huygens, il y a des dessins aux lignes délicates reprenant l’ensemble des plans de la maison et des jardins. Hofwijk de révèle ainsi un lieu à l’architecture élégante, aux lignes tout en finesse, œuvre de Pieter Post d’après l’idée de Huygens lui-même. La maison a été construite entre 1641 et 1643, à une époque où Constantijn Huygens, qui était lié à la Cour de la Haye en tant que premier secrétaire des statshouders Frédéric-Henri, Guillaume II et Guillaume III, cherchait à s’éloigner de l’agitation de l’ambiance de cour, de ce que les Espagnols de la même époque appelaient « el mundanal ruido », c’est-à-dire, le bruit du monde. Cette recherche de solitude s’accompagne souvent d’une exigence de simplicité qui fait plus XVIIIe siècle que XVIIe, dans le sens d’un retour à une « nature » fantasmatique qui devait tout à la littérature.  La vie retirée et solitaire est aussi un idéal antique, souvent repris par la suite (Pétrarque, Montaigne), en tant que milieu privilégié pour le développement intellectuel. Ce Jardin d’Eden (1) serait également un lieu dédié au divertissement, à la musique et à la passion amoureuse.

 La finalité première de Hofwijck devait allier nécessairement agrément et simplicité, ce qui ne peut qu’évoquer les intérieurs d’un Vermeer, avec leur austérité quasi conventuelle dans la décoration, laissant apparaître ci et là, surgissant des pénombres grises, l’orient d’une perle, le bois d’un clavecin, le mordoré d’un tissu. La peinture hollandaise de l’époque nous offre également d’autres exemples de scènes sereines et harmonieuses, des paysages, surtout. Je cite dans le désordre les Joies d’hiver, de Hendrick Avercamp, les intérieurs de Pieter de Hooch et Gerrit Dou, et, bien entendu, toute l’œuvre de Jacob van Ruysdael, l’homme qui signait avec un ruisseau, (2), ses vues de Haarlem, toutes ces terres pâles surplombées par des nuages imposants, cet effet de solitude heureuse. J’inclus également un regard lointain vers Dürer et Altdorfer, dans l’idée d’une relation spatiale qui est peut-être très subjective, mais qui fait partie pour moi de cette association iconographique. Les images des jardins de Hofwijck évoquent également l’homme de Vitruve, dont les auteurs se sont inspirés, et dont la référence à l’harmonie et l’équilibre des proportions est  en adéquation avec les aspects précurseurs du style classique.

La littérature : lire ‘Hofwijck’ de Constantijn Huygens est la première chose à faire. Cependant, je mets cette étape intentionnellement en deuxième partie de mon billet, car les aspects impressionnistes et sensoriels me paraissent dans ce cas beaucoup plus importants pour obtenir l’accent de la sincérité. Ne lisant pas le néerlandais, je cherche une version dans l’une des langues que je connais. Peine perdue, je ne trouve pas une seule. L’Université de Leyde a mis en ligne l’ensemble des  poèmes de Huygens, mais, à ma connaissance, aucune traduction n’est disponible sur le Web (3). Je devrais donc me fier à des citations, des interprétations, des détails historiques largement connus qui permettent de situer l’œuvre dans son contexte. Or le contexte ne fait nullement l’œuvre, il permet de la localiser  mais non pas de comprendre son sens, il permet d’établir ses implications, ses filiations, son champ magnétique. Constantijn Huygens (1596- 1687) n’a pas seulement écrit des poèmes, hollandais ou latins. Il a composé des pièces musicales, joué de plusieurs instruments, écrit en sept langues. Il a également laissé une volumineuse correspondance. Dans l’une de ses lettres, il parle de Hofwijck en ces termes :

 

 Ce qu’il y a de ma façon a esté mis au jour par mon fils aisné, quand je n’ay plus sceu résister à la curiosité de ces amis trompeurs et trompez, qui s’imaginent que j’ay quelque talent en poésie, qu’il importe de ne point enterrer. V. A. y trouvera du sérieux et du folâtre, du physique et du moral, selon la disposition du subject, qui est un petit lieu de plaisance que j’ay à une demie heure d’icy, sur le canal de Leiden. (4)

 

 

 

 

En honnête homme qui ne se pique de rien, Constantijn Huygens intègre ses poèmes dans son expérience quotidienne, dans ses liens avec les principales figures du Siècle d’or néerlandais.  De ces lettres, et de cette époque surgissent de fascinantes figures comme Leonora Duarte, son frère Diego et sa sœur Francisca, issus d’une famille de bijoutiers et diamantaires établie à Anvers, dont la maison était un parnasse musical, littéraire, scientifique… (5)  Des figures comme Utricia Ogle et son mari William Swann, comme Descartes ou l’historien et poète Pieter Corneliszoon Hooft et le cercle de Muiden,  des éléments qui posent le décor d’une société internationale et cultivée, un véritable creuset d’idées et de richesses. Tout cela aide à établir un portrait, certes intellectualisé de Hofwijck, où l’on perd en sincérité ce que l’on gagne en exactitude.

  Afin de trouver l’accent de la sincérité, mes propres impressions et mes propres lectures m’offriront les images de jardins du Nord et du Sud, des trames réelles ou littéraires, des fragments du passé évoluant dans d’autres allées du temps. Mon Hofwijck sera ainsi celui des analogies culturelles additionnées à d’autres domaines personnels, un mirage non seulement langagier, mais aussi graphique, pictural, sensoriel, parsemé de lacunes et d’impasses, à mi-chemin entre le lieu symbolique et le souvenir.  

 

 

 

800px-Hendrik_Avercamp_002.jpg
Ruysdael_thyssen_mnac.jpg
hofwijck_moucheron_s.jpg
Images : Wikimedia Commons

Notes :

(1)   Le nom latin de la maison était Vitaulium, dérivé de vitae aula, ou jardin de la vie. Le nom de Hofwijck renvoie d’ailleurs à une double signification de « hof » et de « wijck ».

(2)  L’expression est de Marguerite Yourcenar, qui affectionnait dans ses essais ces mélanges de références picturales et littéraires appartenant à des époques différentes. C’est ici aussi un exemple d’intertextualité, dans En pèlerin et en étranger. Paris, Gallimard, 1989.

(3)  A l’exception des poèmes religieux, qu’on pouvait lire à cette adresse :

http://www.hull.ac.uk/php/abspjl/Dutch/Huygens/Willig.html

http://www.hull.ac.uk/php/abspjl/Dutch/Huygens/Willig.html

Mais les liens ne fonctionnent plus.

(1)   Aan Prinses Elisabeth van Boheme

(2)  Quelques informations sur la famille Duarte

http://www.essentialvermeer.com/music/duarte.html

 

Livres

Willemien B. Devries: The Dutch Garden in the seventeenth century, 1990 Dunbarton Oaks Trustees for Harvard University

Hanneke Ronnes : Architecture and élite culture in the United Provinces, England and Ireland, 2006 Amsterdam University Pallas Publications

Liens

www.hofwijck.nl

http://www.essentialvermeer.com/history/huygens_b.html

 

Commentaires

Votre beau voyage en chambre a fait remonter un souvenir: du temps que j'étais au gymnase - Collège St-Michel de Fribourg - un professeur de français que nous détestions nous a proposé "Voyage autour de ma bibliothèque" comme sujet de composition. Férus de pensée pure, prêts à tout pour exprimer nos idées toutes faites d'adolescents qui allaient changer le monde par leur intellect, vexés dans notre juvénile amour-propre de nous voir invités à traiter un sujet si enfantin, nous n'avons pas trouvé mieux que de faire la grève du crayon. Vous lire aujourd'hui me confirme que nous avons eu bien tort!

Écrit par : PJR | 16/02/2010

On ne saurait trouver meilleure ilustration de ce qui nous divise, vous des lettres et moi des sciences. Mille fois dans ma vie j'ai essayé de m'imaginer par la lecture le lieu où je devais me rendre ou ce que j'avais à vivre, et mille fois la réalité ne m'a offert aucune correspondance avec le fantasme issu de la littérature. J'ai commencé ma carrière africaine par Tim Buktu, l'endroit de la vieille, que les Français ont maladroitement transcrit Tombouctou. Ce qui, vous en conviendrez, est une sacrée chance, un signe des dieux si l'on y croit. Et il n'existe pas d'endroit aussi mystificateur à ma connaissance sur cette planète. Comme le disent les guides touristiques, on s'attend à la cité aux portes d'or, on tombe sur un triste amas de maison en banco. Djinguereber ou Sankoré vous paraissent aussi fades que la maison de Caillé. Et le temps passe. Vous avez un jour l'idée de demander l'autorisation de monter sur un minaret en construction, que l'on vous accorde.
Vous découvrez les puits en entonnoir, dans lesquels de petites plate-bandes colorées se suivent et forment une vision complétement différente de ce que vous apercevez horizontalement. La couleur émerge de la grisaille du banco. Les jardins suspendus de Tim Buktu ?
J'y ai emmené les quelques personnes qui m'en paraissaient dignes et chacune a fait la même expérience : leur vision de l'endroit en était vraiment transformée.
Vous ne trouverez cela dans aucune littérature et il m'a fallu trois mois pour le découvrir...

Rien qu'à écrire cela fait que je sais que je dois y retourner !

Écrit par : Géo | 16/02/2010

@PJR. La grève du crayon tenait à un truc que beaucoup ignorent: le jeu en termes pédagogiques, loin de transformer une classe d'adolescents ou d'adultes en jardin d'enfants, révèle des atouts très intéressants, mais sa mise en application est très difficile, parce qu'il a besoin à la fois d'un principe intelligent, de règles claires et d'une certaine complicité (ou du moinsd'une certaine acceptation) de tout le groupe. Dès qu'un membre du groupe est largué, ou n'accepte pas les règles, la pagaille s'installe. Donc la réussite est souvent une question de chance, ou de charisme du prof. Cela dit les jeux d'écriture sous contrainte sont captivants. Vous souvenez-vous d'une émission de France Culture qui passait les dimanches il y a une dizaine d'années, dédiée aux pastiches en tout genre (parmi d'autres exercices de style)? Quel était son nom?

Écrit par : Inma Abbet | 16/02/2010

@Géo "Mille fois dans ma vie j'ai essayé de m'imaginer par la lecture le lieu où je devais me rendre ou ce que j'avais à vivre, et mille fois la réalité ne m'a offert aucune correspondance avec le fantasme issu de la littérature." C'est pour cela que je parle de mirage langagier, mais pas seulement. Il s'agit d'un exercice de style : avoir quelque chose à dire sur un livre que je n'ai pas lu et qui parle d'un endroit que je ne connais pas. C'est pour cette raison que j'évoque les ressources de l'analogie. C'est en faisant l'expérience, plus tard, qu'on découvre le caractère unique, d'un point de vue objectif, mais aussi celui de tout un tas d'éléments subjectifs qui s'y associent. Par exemple, pour moi l'Angleterre, c'est une glace mangée au bord de la Cam, c'est une vieille librairie à Oxford et une église encore plus vieille en Cornouailles. Il est bien possible que cette fragmentation finisse par envahir le langage, ne serait-ce que dans le choix de nos expressions.

Écrit par : Inma Abbet | 16/02/2010

@inma
Hélas je n'ai jamais écouté cette émission. Vous évoquez le pastiche comme exercice de style. N'est-il pas pour rester dans le sujet, une subtile manière d'évoquer un lieu qu'on n'a jamais visité? En se glissant dans le style d'un autre, ne tente-t-on pas de se plonger dans un paysage intérieur qu'on ne connaîtra jamais en chair et en os?
@geo
Merci de votre commentaire. Votre Tim Bunktu fait maintenant partie de mon paysage. M'y rendre ne sera peut-être pas nécessaire!

Écrit par : PJR | 20/02/2010

Tim Buktu, pardon.

Écrit par : PJR | 20/02/2010

PJR@ Je crois relever une certaine ambiguité dans votre commentaire. Je n'ai jamais prétendu qu'un littérateur ne pouvait nous restituer une ou des parties des expériences qu'il aurait vécues, je me contente de m'insurger contre ceux qui piquent l'expérience des autres pour la faire leur; le journaliste de guerre qui reste dans les hôtels de Saigon en fumant des whiskies et buvant des montecristos n°4 (aucun rapport avec un fumeur de thé de ces blogs...), le GIEC qui s'approprie des affirmations fantaisistes du WWF sur la fonte des glaciers himalayens, etc...
Cela dit, pour goûter une poire, il faut mordre dedans. Et si vous voulez connaître vraiment Tombouctou, il n'y a qu'un moyen: s'y rendre...

Écrit par : Géo | 20/02/2010

"Cela dit, pour goûter une poire, il faut mordre dedans". Sauf qu'ils sont nombreux, ceux qui ont goûté des poires, mais raconteront l'expérience de manière moins crédible que d'autres qui n'ont mordu que dans des pommes, pour reprendre votre image. Ce que je retiens de tout cela est l'incroyable élasticité du langage. En matière de fiction on doit pouvoir TOUT dire, sans aucun interdit, et le récit de voyage est un genre de fiction comme un autre, comme la biographie ou l'autobiographie, comme le roman. Le problème que vous posez est d'ordre éthique, et la cause est une malheureuse confusion entre fiction et réalité. Combien de fois ai-je vu des documentaires réalisés avec des structures clairement romanesques? C'est cela qui est problématique, pour moi, non pas d'écrire de la fiction sous n'importe quelle forme, mais de prétendre qu'il ne s'agit pas d'une illusion ou d'une interprétation personnelle. D'ailleurs, le problème disparaît si l'on remplace "récit de voyage" par "science fiction" ou "récit fantastique". La liberté y est bien plus importante, dans la recherche d'analogies ou dans la construction de décors.

Écrit par : Inma Abbet | 20/02/2010

Bonsoir Inma

C’est un bel exercice que vous avez fait là avec votre voyage en lieu inconnu, vous employez la syntaxe pour expliquer les variations infinies du langage mais bientôt vous verrez qu’il existe d’autres moyens en dehors de l’imagination pour rentrer en contact avec des espaces- temps inconnus ; )

Si vous avez le temps, jetez un coup d’œil à ce lien :
http://neoconscienceblog.wordpress.com/2008/05/02/ladn-communique-dans-lunivers/

Au premier abord ça peut vous sembler un peu farfelu mais du stade théorique, les physiciens les plus hardis finiront bien par dépasser toutes les limites imposées par notre bon sens, nous sommes ainsi tous connectés et cela n’a rien de spirituel, Ouf merci ! "La quête de la substance authentique du temps passé" sera enfin possible.

En outre si la théorie des cordes est validée et que les 12 dimensions qu’elle prévoit se confirment…alors là ça sera la grande fiesta ! ; )))

Amitiés

Barbie

Écrit par : Barbie Forever | 20/02/2010

Bonsoir Barbie, merci pour votre commentaire.Pour le moment je préfère explorer les immenses possibilités du langage :-). Aussi, j'essaie en ce moment de savoir comment faire bouger les images .gif sur le blog, je pourrais ainsi inclure un lapin dans l'un de mes billets. Je vous tiendrai bien sûr au courant.

Écrit par : Inma Abbet | 21/02/2010

Hofwijk est si bien caché, que je suis passé de nombreuses fois à côté sans deviner son existence. L'humeur du moment est à réfléchir à quel endroit de La Haye on va pouvoir trouver à se parquer, plutôt que d'imaginer une telle construction en-dessous de la voie ferrée et de l'autoroute A12.
L'endroit fait partie de la commune de Voorburg et c'est bien ce que voulait en faire Constantijn, un faubourg de la cour royale perdu dans la campagne. Il veille maintenant comme une enclave du rêve au milieu dans cette société urbaine avancée de Zuid-Holland

Écrit par : Rabbit | 22/02/2010

Je profite de vote présence pour vous annoncer que je mets à votre disposition (à Géo et à vous) l'espace "albums photos", à droite de l'écran pour les images de vos voyages (chameaux, singes etc.), si vous le souhaitez. Il suffirait de m'envoyer les photos avec les légendes adéquates. Elles auraient Blanchon pour voisin, ce qui est plutôt agréable.

Écrit par : Inma Abbet | 22/02/2010

L'accent de la sincérité, le voilà en V.O. baroque:

"Myn sterven weet ick met lang leven niet te weeren ;
Maer, leef il weinigh meer, het Grafschrift wil ik keeren,
En singhen wat ick poot, en rijmen wat ik bouw,
Eer dese keel verschorr’, eer deze pen verouw’.
‚K wil Hofwyck, als het is, ‚k wil Hofwyxk, als ‚t sal wesen,
Den Vreemdelingh doen sien, der Hollander doen lesen."

traduit par Maxime et son père, ça donne:

"Je ne puis repousser ma mort en vivant plus longtemps,
Mais, si je devais vivre un peu moins, je voudrais modifier mon épitaphe
Et chanter ce que je plante et rimer ce que je construis,
Et avant que cette gorge ne se dessèche, et que cette plume ne vieillisse,
Je veux Hofwyck tel qu’il est, je veux Hofwyck comme il sera,
Le montrer à l’étranger, le faire lire à l’Hollandais."

Ce mince opus est placé sous le signe d'un l'épanchement lyrique teinté d'une saine jovialité batave, en dépit des moeurs rigoureuses des successeurs de Willem de Zwijger (Guillaume le Taiseux).

________________________________________________________________________________
So, what do we do avec la ménagerie arabo-chinoise? A quelle adresse l'expédier?

Écrit par : Rabbit | 23/02/2010

Chanson de Roland, version de 1090, laisse CCLXVIII:

3705
Li empereres est repairet d'Espaigne,
E vient a Ais, al meillor sied de France;
Muntet el palais, est venut en la sale.
As li Alde venue, une bele damisele.
Ço dist al rei: «O est Rollant le catanie,
3710
Ki me jurat cume sa per a prendre?»
Carles en ad e dulor e pesance,
Pluret des oilz, tiret sa barbe blance:
«Soer, cher'amie, de hume mort me demandes.
Jo t'en durai mult esforcet eschange:
3715
Ço est Loewis, mielz ne sai a parler;
Il est mes filz e si tendrat mes marches.»
Alde respunt: «Cest mot mei est estrange.
Ne place Deu ne ses seinz ne ses angles
Apres Rollant que jo vive remaigne!»
3720
Pert la culor, chet as piez Carlemagne,
Sempres est morte, Deus ait mercit de l'anme!
Franceis barons en plurent e si la pleignent.

Écrit par : Rabbit | 24/02/2010

Voilà, les corrections ont été réalisées. Aussi, j'ai trouvé une édition en ligne du Songe de Poliphile, et le site me semble d'ailleurs très intéressant.

http://architectura.cesr.univ-tours.fr/Traite/Images/LES1360Index.asp

Écrit par : Inma Abbet | 24/02/2010

Tout est parfait! Nous autres, dans l'Empire du Milieu, n'aspirons qu'au calme et à la sérénité.

A propos de l'Hypnerotomachia, Wiki dit que nous sommes face au Livre des Livres et que nous détenons enfin la clef du Grand Tout. Borges était-il au courant ?
A voir: http://fr.wikipedia.org/wiki/Hypnerotomachia_Poliphili

Pour la traduction de la Chanson de Roland, je veux bien m'en charger. Ce n'est pas plus obscur que ce que l'on peut lire en français contemporain dans certains blogs de 24 Heures.

Écrit par : P.A.R. | 25/02/2010

Oui, vous avez raison pour Borges, c’est quelque chose qui apparaît dans des nouvelles comme « Le Livre de sable », l’idée du livre unique qui contiendrait, outre tous les livres, l’univers en entier, comme le décrit la bibliothèque de Babel. Le songe comme métaphore de la vie, représenté non pas dans une dualité vrai/faux, réel/imaginaire, mais comme un enchâssement ou emboîtement d’illusions où l’on serait incapable de voir le début et la fin est une idée très probablement issue du « Songe de Poliphile » (il faudrait rappeler ici quelque chose à propos du roman médiéval, notamment du « Lancelot en prose », si j’en ai le temps, je dédierai un cycle au songe, une fois sortie du labyrinthe des jardins). Dans la littérature espagnole du XVIIe siècle, l’exemple le plus typique de ce procédé est bien entendu « La vie est un songe », de Calderón.

Sueña el rico en su riqueza,
que más cuidados le ofrece;
sueña el pobre que padece
su miseria y su pobreza;
sueña el que a medrar empieza,
sueña el que afana y pretende,
sueña el que agravia y ofende,
y en el mundo, en conclusión,
todos sueñan lo que son,
aunque ninguno lo entiende.
Yo sueño que estoy aquí
destas prisiones cargado,
y soñé que en otro estado
más lisonjero me vi.
¿Qué es la vida? Un frenesí.
¿Qué es la vida? Una ilusión,
una sombra, una ficción,
y el mayor bien es pequeño:
que toda la vida es sueño,
y los sueños, sueños son.

---------------------------------
Le riche songe, dans sa richesse
Qui lui offre davantage de soucis ;
Le pauvre songe qu’il pâtit
De sa pauvreté et de sa misère ;
Il songe, celui qui commence à réussir,
Il songe, celui qui ambitionne et qui prétend,
Il songe, celui qui insulte et qui offense,
Et dans le monde, en conclusion,
Ils songent, tous, ce qu’ils sont,
Mais personne ne s’en aperçoit

Je songe que je suis ici
Chargé de ces chaînes,
Et je songeai en me voyant
Dans une autre condition, plus flatteuse.
Qu’est-ce donc que la vie ? Une Folie.
Qu’est-ce donc que la vie ? Une Illusion,
Une ombre, une fiction,
Et le plus grand bien devient insignifiant :
Car toute la vie n’est qu’un songe,
Et les songes ne sont que des songes
(Acte II, scène II, Traduction : Inma Abbet)

On peut rapprocher le monologue de Segismundo de ce poème de Jacques Vallée des Barreaux (1599-1673). On y trouve aussi le même pessimisme, qui à l’époque était plutôt compris comme un signe d’affranchissement, de délaissement de l’inutile. Le songe était un topos, comme la brièveté de la vie, le retour à la poussière.

La vie est un songe

Tout n'est plein ici bas que de vaine apparence,
Ce qu'on donne à sagesse est conduit par le sort,
L'on monte et l'on descend avec pareil effort,
Sans jamais rencontrer l'état de consistance.

Que veiller et dormir ont peu de différence,
Grand maître en l'art d'aimer, tu te trompes bien fort
En nommant le sommeil l'image de la mort,
La vie et le sommeil ont plus de ressemblance.

Comme on rêve en son lit, rêver en la maison,
Espérer sans succès, et craindre sans raison,
Passer et repasser d'une à une autre envie,

Travailler avec peine et travailler sans fruit,
Le dirai-je, mortels, qu'est-ce que cette vie ?
C'est un songe qui dure un peu plus qu'une nuit.

Écrit par : Inma Abbet | 25/02/2010

Une génération le sépare de Shakespeare et on retrouve cette ode à la mélancolie puisée au même puits que son aîné:

Macbeth, acte V, scène V

- Seyton
The queen, my lord, is dead.

- Macbeth
She should have died hereafter;
There would have been a time for such a word.
To-morrow, and to-morrow, and to-morrow,
Creeps in this petty pace from day to day
To the last syllable of recorded time,
And all our yesterdays have lighted fools
The way to dusty death. Out, out, brief candle!
Life's but a walking shadow, a poor player
That struts and frets his hour upon the stage
And then is heard no more: it is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing.

Ma propre version (pour faire plaisir à Faulkner)

- Seyton
La reine, Monseigneur, est morte.

- Macbeth
Elle aurait pu mourir plus tard.
A un moment plus propice à une telle nouvelle.
Demain, puis demain et encore demain avancent à petits pas,
de jour en jour, jusqu’à la dernière syllabe écrite au registre du temps;
Et tous nos aujourd’hui n’ont fait qu’éclairer des fous sur le chemin
d’une mort ténébreuse. Moins, moins de lumière !
La vie n’est qu’une ombre itinérante, un pauvre comédien
qui se pavane et geint un moment sur scène et qu’on
n’entend plus ensuite : c’est un conte dit par un idiot,
plein de bruit et de fureur, et qui n'a aucun sens.

Écrit par : Rabbit | 25/02/2010

Magnifique! Aussi, pour la Chanson de Roland, est-ce que vous vous débrouillez en Ancien Français? Je vais introduire justement plus de thèmes médiévaux dans mon blog. La perspective d'une prochaine sortie en bateau est en train de provoquer un regain d'activité dans ce blog.

Écrit par : Inma Abbet | 25/02/2010

En vieil françoys, le XIe s. est nettement plus hard que le XIIe. Je peux le traduire, mais pas en chinois: il faut connaitre ses limites. Ces jours-ci, je me penche sur des cartulaires bourguignons en train de muter entre le latin de cuisine et le Francique domestique.
En bateau médiéval, fichtre ! Mais je me méfie: c'est Géo qui est chargé de nous faire ramer ?

Écrit par : P.A.R. | 25/02/2010

It needs a deep understanding. Thanks for sharing the post!

Écrit par : mattress | 16/11/2010

Another great read! Thanks! Im always looking out for your next blog, they seem to get better and better :) thankyou!
Sathi2000

Écrit par : sathi2000 | 01/01/2011

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Torah B.
Skin Analyst for Atopic Dermatitis

Écrit par : Eczema | 22/01/2011

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"Vous souvenez-vous d'une émission de France Culture qui passait les dimanches il y a une dizaine d'années, dédiée aux pastiches en tout genre (parmi d'autres exercices de style)? Quel était son nom?"

Elle existe toujours Inma : Des papous dans la tête! C'est un régal, quand littérature rime avec humour.
http://www.franceculture.com/emission-des-papous-dans-la-tete.html-0

Vos commentateurs et vous-même y seraient comme des poissons dans l'eau!

Écrit par : Ambre | 27/01/2011

thank you very muh for the post!

Écrit par : fiona | 09/02/2011

Les commentaires sont fermés.