01/03/2011

Sur un ancien dresseur de pierres

 

Au-delà de la nostalgie que peut inspirer un jardin créé il y a quelques siècles, au-delà de l’impression d’harmonie spontanée et coulant de source qu’il offre au promeneur, quelques textes, certains très anciens, posent les bases d’une architecture végétale bien structurée mais aux développements imprévisibles, mêlant technique picturale, référence spirituelle et soucis pratiques, mettant ainsi en évidence le caractère polysémique du jardin. Parmi ces ouvrages, le Traité du jardin (园冶)Yenyuan de Ji Cheng est probablement le meilleur exemple de réflexion sur le sens du paysage et sur l’importance des éléments naturels déjà sur place. Dans les dernières années de l’ère Ming, Ji conçoit au moins trois jardins (dont un très célèbre à l’époque, pour un certain Zheng Yuanxun) en tant que maître-jardinier dresseur de pierres. Sa carrière semble avoir été brève, à peine une dizaine d’années, avec probablement une situation financière peu brillante. Son traité, publié sous les auspices de Ruan Dacheng en 1633, tombe dans l’oubli pendant trois siècles, peut-être comme conséquence de la chute et du discrédit associé son mécène, personnage considéré ministre félon pour l’histoire officielle des Ming, peut-être aussi par la complexité d’un texte dense de références poétiques, historiques, picturales… Et pourtant, le Yenyuan se montre riche en conseils d’aménagement faits pour respecter le sol, les sources, la flore d’origine qui le rendent intemporel : « Les notes pures des brises et de la lune doivent être mises en valeur, il ne faut pas commettre de crime contre la montagne et la forêt ».

Une des clés du jardin d’après Ji est l’emprunt, l’adaptation au paysage existant, ce qui détermine le choix de l’endroit où les conditions de relief, de points d’eau et de solitude seront propices et où l’artifice aura une fonction inattendue de trompe-l’œil. La situation idéale du jardin est la montagne boisée, où plusieurs niveaux favorisent les perspectives harmonieuses et donnent l’illusion de l’espace étendu ; « forment spontanément des scènes naturelles et n’imposent pas des travaux considérables ». Cependant, un tel site n’est pas souvent disponible et le concepteur de jardins doit parfois façonner ses paysages dans des lieux urbains, où le paulownia, le saule et les murs d’enceinte contribuent à créer une ambiance intime : « Malgré le voisinage du commun et du populaire, la clameur n’est plus, aussitôt la porte close ». L’atmosphère naturelle qui définit un jardin réussi est minutieusement calibrée. Rien n’est laissé au hasard pour donner précisément un aspect hasardeux. En outre, le jardin n’est pas seulement composé d’arbres et d’allées fleuries. Il comprend également des bâtiments aux parois peintes, des terrasses et des kiosques, des étangs et des cascades, parfois des collines artificielles… Les différentes pierres décoratives sont choisies avec beaucoup de soin, tout comme le tracé du pavage ou les motifs des fenêtres aux panneaux ajourés. Dans cette beauté synesthésique, tout doit tendre à l’équilibre, qui n’est pas néanmoins synonyme d’immobilité, car il éveille l’imagination chez le maître des lieux ou le visiteur : « La vue d’une scène suscite des impressions extraordinaires, chaque développement suggère un univers de sentiments. À travers la gaze légère, l’anneau d’émeraude ; entre les branches graciles des saules, des bourgeons entr’aperçus ».

Ce dialogue fait d’échanges constants entre la nature et l’art exposé dans le Yenyuan nous rappelle que tout ce l’architecte peut souhaiter se trouve déjà dans l’environnement existant, que toute intervention sur le paysage doit être uniquement au service de la mise en valeur de formes reconnaissables, en revisitant et en adaptant des motifs classiques. À trois siècles de distance, c’est aussi l’une des leçons de l’œuvre étonnante de Christopher Alexander, qui dans « The Nature of Order » réfléchit à propos de la nature de l’espace et développe, entre autres, les notions de symétries organiques locales, d’unicité, d’utilisation de l’essentiel, par exemple, lorsqu’il est question de jardins ; leur structure obéit à un développement progressif des plantes, modifiant le paysage. C’est une structure vivante : This living structure in a garden is very different from the kind of structure typically created by 20th century landscape design or landscape architecture. It is a kind of wildness which exists in a semi-cultivated form, backed by built material, helped by structures that entice natural life into existence (p.233).

Ji Cheng, Le Traité du jardin, Editions de l’imprimeur, Collection Jardins et Paysages. 1997, Traduit du chinois par Che Bing Chiu.

Christopher Alexander, The Nature of Order, An Essay on the Art of Building and the Nature of the Universe, The Center for Environmental Structure, 2005

Commentaires

Je ne suis pas très jardin pour ce qui est d'y travailler, même si j'ai le privilège d'en avoir un pour lequel mon épouse est aux petits soins. Sans doute suis-je de nature trop impatiente pour me plier facilement au rythme des saisons. Mais votre billet donne envie de s'essayer à cet art qui ne cède jamais à la volonté humaine. J'ai pensé aussi aux Affinités Électives, où j'ai toujours vu les plans d'aménagement du parc comme l'image en miroir des relations entre les personnages. Banal sans doute, mais qu'importe.
Amicalement.
PJR

Écrit par : l'Acratopège | 01/03/2011

les affinités électives sont passionnantes, je n'y avais pas pensé, mais j'y reviendrai peut-être. Après-tout le roman de Goethe se veut une application, dans les relations amoureuses, d'un principe de chimie, donc les ouvertures à d'autres domaines sont à mon avis possibles.

Écrit par : Inma Abbet | 02/03/2011

Si 园 (yuán) tout seul peut être traduit par "jardin", c’est avant tout pour coller à la réalité de ce que nous, occidentaux, concevons par l’idée de jardin.
Pour un Chinois, il faudrait compléter le signe 园 par un autre, pour préciser que le message s’oriente du côté de la culture de "végétaux utiles ou d’agrément" (Le Robert): culture maraîchère, potagère, arboriculture ou floriculture.
Car, selon son accompagnement, 园 peut tout aussi bien exprimer le concept de "champ d’action", de "domaine d’activité" ou de "sphère d’influence": soit, un espace ou "lieu plus ou moins déterminé où l’on veut situer quelque chose" (Le Robert); ainsi, 乐园 correspond à l’idée de "paradis" ou "espace heureux".
Finalement, 园 se rapproche assez bien de la notion de jardin en tant que représentation du monde visible et invisible, qu’Inma nous a fait découvrir dans différents billets.

Écrit par : Rabbit | 02/03/2011

Je vais faire vite! Hier soir j'avais écrit un commentaire sans doute trop long et lorsque j'ai cliqué pour l'envoyer, pfuitt, erreur 404! Aaaarrrgggrrr. je n'ai pas eu le courage de le recommencer.
Je disais que en matière de jardins j'aimais beaucoup les jardins à l'anglaise parce qu'ils semblent sortis tout droit de la nature alors que, bien entendu, ils sont très entretenus pour obtenir ce résultat.
Il semblerait quer les jardins chinois réussissent aussi cette alchimie, du moins les architectes ou les habitants qui en révèlent la beauté, vous nous le dites : "L’atmosphère naturelle qui définit un jardin réussi est minutieusement calibrée. Rien n’est laissé au hasard pour donner précisément un aspect hasardeux."

J'aime tous les jardins, dès qu'ils ne sont pas trop rigoureux et ce sont des hâvres de paix dans les mégapoles.

Écrit par : Ambre | 02/03/2011

Savez-vous que Puyi, le dernier empereur de Chine, après "rééducation" sociale est devenu jardinier? Après tout, un jardin est aussi un empire miniature.

Écrit par : Rabbit | 02/03/2011

Il y a de nombreuses "hiérarchies" dans le métier de jardinier qui est certes un noble métier. De nos jours ils s'appellent "paysagistes" et ils ont des "petites mains" pour mettre leurs créations artistiques en oeuvre. Je me demande même si ces paysagistes mettent parfois leur mains dans la terre.(0_0)

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jardinier

Écrit par : Ambre | 03/03/2011

Vos commentaires sont très intéressants. Si le jardin est l'empire miniature, le labyritnthe constitue la carte de l'empire à l'échelle 1:1 imaginée par Borges...

@Ambre, c'est comme dans le monde de la mode. Lorsqu'on voit les créations de tel ou tel styliste je me demande toujours s'il sait coudre. Peut-^etre qu'il se contente de concevoir les lignes générales de la collection, laissant ensuite le travail matériel à d'autres équipes, mais à la base je pense qu'ils savent tous couper et coudre des vetements.

Excusez l'absence de circonflexes et autres fautes, j'ècris avec un clavier italien aujourd'hui ;-)

Écrit par : Inma | 03/03/2011

Votre comparaison avec le monde de la Haute Couture est judicieuse. C'est tout à fait cela : les créateurs donnent les grandes lignes, leurs croquis, à des "premières mains", (les "petites mains" c'est la troisième étape) qui savent savent au quart de tour ce que souhaite le "maître". Puis le concepteur reprend la "dernière main", celle qui fera que l'oeuvre est aboutie. Idem pour les architectes de jardins et autres bâtisseurs de cathédrales...

Écrit par : Ambre | 03/03/2011

C'est un paradoxe construit sur un argument diagonal: du Géo tout craché ! Comment peut-il dire que son commentaire a été coupé, puisque je puis le lire....

Écrit par : Rabbit | 04/03/2011

Ceci su, on ne répétera jamais assez que le carte n'est pas le territoire et que, d'après Laozi, les plus qualifiés pour rendre compte de ce territoire, ce sont encore les aveugles, les sourds et les muets. Pour Nietzsche ce sont les musiciens, les poètes pour Umberto Eco, les jardiniers pour Inma Abbet et pour Ambre: les golfeurs. Mais tout ça me fatigue terriblement et je vais aller me réfugier au fond de ma caverne, avec Géo.

Écrit par : Rabbit | 04/03/2011

J'ai enlevé les deux commentaires précédents parce qu'ils n'étaient pas de Géo, d'après l'adresse IP, qui désigne un usager situé ailleurs en Europe centrale. J'ajoute que cette adresse n'est pas non plus celle de Rabbit.

Je répète aussi mon commentaire, que j'ai enlevé par inadvertance. J'ai banni l'adresse IP du faux Géo.

Écrit par : Inma | 04/03/2011

En utilisant la messagerie QQ (c'est bien son nom, mais ça se prononce Kiou-Kiou), je peux envoyer mes commentaires depuis la Chine. L'adresse IP n'est pas le problème et le faux Géo est géo-graphiquement plus proche que vous ne le pensez.

Écrit par : Rabbit | 04/03/2011

Quoi qu'il en soit, merci à vous, Inma. J'admire beaucoup vos billets mais je n'y interviens plus. J'ai un désagréable sentiment d'étalage de culture un peu gratuit de la part d'autres intervenants.

Écrit par : Géo | 04/03/2011

Il y a aussi des parasites sur http://inma-abbet.blogspot.com/ ? Si la réponse est négative, une migration hors de la zone d'influence de l'usurpateur s'impose. C'est la raison pour laquelle j'avais fait autrefois ce choix.

Écrit par : Rabbit | 04/03/2011

Merci pour le Conseil Rabbit. Cela dit, je savais déjà que je pouvais envoyer des messages des Etats-Unis ou de Chine, techniquement ce n'est pas un problème. C'est un problème de motivation, en revanche: si le faux Géo a tout intérêt à déguiser le lieu où il se trouve (l'arc lémanique, par exemple), le vrai n'en a aucun. Donc, tout message extravagant doté d'une adresse extravagante et signé Géo sera aussitôt banni.

Mais bien entendu, je fermerai dorénavant les commentaires ici et on continuera le dialogue sur inma-abbet.blogspot.com

Écrit par : Inma Abbet | 04/03/2011

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