31/03/2012

Rouge & Burnand à Aigle

L’un a connu de son vivant un succès durable en France, et ses tableaux se retrouvent actuellement dans des musées du monde entier, l’autre est resté plus près de ses paysages des Alpes vaudoises. Tous les deux ont évolué dans la période charnière entre l’épuisement de l’impressionnisme et l’éclosion des différentes variantes d’art moderne, mais en restant à l’écart des avant-gardes, des mouvements et des tendances. Tous les deux ont également cultivé un style réaliste dans de nombreux portraits, vues montagnardes et scènes de genre. Eugène Burnand et Frédéric Rouge ont façonné une mémoire collective à l’aide de sujets familiers et de subtilité technique, faisant des chasseurs, pêcheurs et paysans les acteurs principaux d’un univers paisible et grave, où les gestes de la vie quotidienne et du travail apparaissent simplement, sans filtres et sans arrière-plan culturel, sauf dans les scènes d’inspiration historique ou religieuse. Leurs œuvres ont été souvent reproduites, reconnues, peut-être en réponse au profond enracinement tellurique de ces deux peintres. Leurs parcours artistiques, avec leurs parallélismes et divergences sont actuellement mis en perspective au château d’Aigle jusqu’au 4 novembre, ainsi qu’au Musée Burnand, à Moudon. [SUITE]

27/03/2012

Éblouissements

Quand on contemple un être aimé, on le trouve tellement adorable qu’on le regarde toujours plus intensément. N’arrive-t-il pas alors que notre vue se brouille et que nous ayons l’impression de ne plus le voir ? (p. 29)

Ne plus voir ce qu’on voudrait voir, supprimer les fulgurances de la mémoire, dont la persistance et l’intensité sont insupportables et les remplacer par une « tristesse modérée ». Les Pissenlits, roman inachevé de Yasunari Kawabata, est traversé par cette idée des limites de la perception dès lors que l’enjeu devient à la fois désirable et douloureux. Inéko souffre d’une étrange maladie appelée « cécité devant le corps humain ». Il lui arrive de voir disparaître, d’abord des objets, puis des parties du corps de son amant, Hisano. Pour Inéko, la perception des choses, anodines ou importantes, n’est jamais fiable, elle est faite de tonalités d’arc-en-ciel et d’irisations. La mère d’Inéko décide de la faire enfermer dans un hôpital psychiatrique, craignant que l’escamotage de ces parcelles de réalité ne déclenche un jour une réaction violente chez sa fille. L’hôpital est situé dans une petite ville et les patients peuvent faire un signe d’adieu à leurs familles en faisant sonner une cloche. Sur le chemin du retour, alors qu’ils longent la rivière Ikuta, la mère et Hisano échangent des points de vue sur la folie, la compassion et la culpabilité. Des réflexions inattendues et parfois franchement étranges, où l’on apprend que l’amour indicible devient littéralement invisible.

Et pourtant, il n’y a pas que l’amour dans cette approche de l’absolu qui éblouit par son absence, car il est question ici d’un dialogue d’ordre général entre l’intelligence et les sens, entre ce que l’on doit voir et ce que l’on voit. [SUITE]

22/03/2012

La beauté des natures mortes

A propos de : Le Livre des enfants, d’A.S. Byatt

Les natures mortes m’ont toujours intriguée. C’est une question de temps. En voyant des objets à la fois fragiles et figés, des tulipes, des fruits et des légumes à la surface tendue, veloutée, je me dis que le moment où ils ont été ce que le tableau reflète a été très éphémère. La nature morte représente un instant fixe, mais les éléments qui la composent sont en constant devenir, risquent de se gâter assez rapidement (ou d’être mangés ou utilisés). Ce qui est en réalité une image du mouvement tout ce qu’il y a de plus fugace prend des airs solennels, demeure immobile et silencieux par-delà les âges ; ce qui est offert dans tout son réalisme est le plus souvent imaginaire –Les plus somptueuses natures mortes flamandes du XVIIe siècle ont été peintes à des époques de disette- . La nature morte, c’est la volonté d’attraper le temps dans un filet à papillons. Et c’est l’impression que j’ai eu en lisant  Le Livre des enfants, d’A. S. Byatt, un long récit à tiroirs, avec un grand nombre de personnages qui grandissent, allant de l’âge d’or à l’âge d’argent, en multipliant les voyages et les expériences amoureuses et sexuelles dans l’Angleterre des années 1900. [SUITE]

11/03/2012

Dépaysement

Je viens de visiter l'exposition dédiée aux Américains à Florence, qui se tient actuellement au Palais Strozzi*. À côté d'oeuvres très connues, comme le portrait de Henry James par John Singer Sargent, on peut y retrouver un vaste aperçu des tendances artistiques de la fin du XIXe siècle dans le regard de peintres venus de États-Unis comme Mary Cassatt, William Merritt Chase, Ernestine Fabbri ou Lilla Cabot Perry, parmi d'autres. L'exposition met en évidence la densité des liens que ces artistes entretenaient avec l'Europe, et notamment avec l'Italie. La figure du voyageur cosmopolite, typique des romans d'Edith Wharton et Henry James se déploie ici, enrichie de toutes le nuances apportées par le dépaysement. Leur Florence, et leur campagne toscane a effectivement été une chambre avec vue sur l'art du passé, ancien et récent, où se croisent les échos de la Renaissance et les clartés impressionnistes, mais aussi les contrastes entre l'ancien et le nouveau monde. Les peintres américains développaient ainsi un style qui leur était propre,  perméable aux traditions et curieux des nouveautés. [SUITE]