26/04/2012

Légèreté du temps

À propos de Les lieux et la poussière, de Roberto Peregalli

Sous-titré Sur la beauté de l’imperfection, ce recueil d’impressions esthétiques sur l’architecture rappelle en douze chapitres l’importance d’un certain ordre spontané définissant la maison ou la ville qu’il conviendrait de ne pas troubler. L’auteur, lui-même architecte, puise notamment dans la littérature (Proust, Tanizaki, entre autres) et dans la Philosophie (Heidegger), ce qui caractérise la beauté d’un lieu. La poussière sur les murs  est ici le temps devenu perceptible, assimilable à une patine, signe de connaissance ajoutée, des strates d’histoire qui s’intègrent aux qualités architecturales. Autrefois, la conception de la ville laissait une bonne place à l’imparfait et à l’inattendu, parce que cette structure n’était pas planifiée d’avance, elle apparaissait spontanément et se développait par rapport à l’utilisation qu’on faisait de l’espace. Ainsi, éclairage, ornement et construction sont étroitement liés pour favoriser une ambiance intime et personnelle. La flamme de la bougie des tableaux de Vermeer et de Georges de La Tour ont connu des avatars contemporains dans le néon ou les lumières tamisées qui pouvaient changer l’apparence d’une pièce. Les fenêtres signifiaient une perméabilité consciente et protectrice entre extérieur et intérieur, laissant passer l’air et les variations de la lumière. La rue prolongeait l’atmosphère de la maison avec des parcs, des bancs, des cafés… La ville et la maison n’avaient d’autre finalité que d’être habitées. La beauté des bâtiments et des intérieurs est toujours fragile et unique ; elle est tributaire d’un passé également unique, qui a imprimé les traces des modes du temps jadis, de la négligence et de l’usage. [SUITE]

18/04/2012

L'ombre et le reflet

À propos de La double vie de Vermeer, de Luigi Guarnieri

La vengeance doit-elle être nécessairement destructrice pour celui qui l’accomplit ? Ne rêve-t-on davantage d’une revanche dépourvue d’éclats publics, secrète mais efficace, et qui épargnerait le vengeur ? Et qu’adviendrait-il de quelqu’un dont le projet vengeance entraînerait une réussite personnelle inattendue ?  Ces questions et bien d’autres affleurent à la lecture de La double vie de Vermeer, de Luigi Guarnieri. Le roman, fiction construite autour d’un fait divers, assez connu par ailleurs, datant de la fin de la Seconde guerre mondiale –l’histoire d’un peintre hollandais qui avait dû démontrer sa qualité de faussaire en peignant un faux Vermeer en prison, alors qu’on l’accusait d’avoir vendu d’authentiques Vermeer aux nazis-, nous offre plusieurs portraits révélateurs où l’amour de l’art peut entraîner des comportements étranges, des recherches passionnées ou des pillages abjects. Au départ, VM est un artiste talentueux, mais –trop- fasciné par le passé. Dans les premières décennies du XXe siècle, cela ne se fait pas, on ne peut rester en marge de la modernité, et VM subit les moqueries et le mépris de toute une série de critiques capables de briser des carrières pour des raisons hautement subjectives, alors qu’eux-mêmes ne sont jamais mis en question. Afin de les confondre, VM imagine une vengeance originale : réaliser une fausse toile de Vermeer, la faire authentifier par le plus arrogant des experts, puis dévoiler la supercherie. Une bonne blague… Sauf que rien ne se passe comme prévu, car le faux tableau est si soigneusement exécuté (tout a été étudié, de la toile d’époque aux pigments, en passant par la qualité des craquelures, et il a eu besoin de six années pour le réaliser) qu’il est non seulement tenu pour vrai, mais acheté par un musée pour une somme importante. Devenu soudainement riche, VM renonce à ses projets de vengeance et se met à vivre dans l’ombre de Vermeer, [SUITE]

10/04/2012

Triangles


À propos de Le Mouvement pendulaire, d’Alberto Mussa

L’idée d’un nombre limité de thèmes dans la littérature de fiction, de quelques structures de base pouvant subir d’innombrables variations et combinaisons pour former des récits, apparaît au moins en une occasion chez Borges, qui définit quatre histoires possibles « Les histoires sont quatre. L’une, la plus ancienne, est celle d’une forte cité qu’encerclent et défendent des hommes braves […] Une autre histoire, qui est liée à la première, est celle d’un retour […] La troisième histoire est celle d’une recherche […] La dernière histoire est celle du sacrifice d’un dieu. » [1] La bibliothèque infinie serait ainsi composée de variantes de ces thèmes. Cette idée est mise en scène et développée dans Le Mouvement pendulaire d’Alberto Mussa, ouvrage inclassable qui affiche « roman » comme sous-titre, mais qui se compose d’une série de récits voués à définir un thème romanesque majeur : les triangles amoureux.

Issus de différentes mythologies et traditions littéraires grecques, égyptiennes, amérindiennes, finlandaises…, les triangles entraînent nécessairement la transgression et la lutte pour le pouvoir. Cela commence d’ailleurs par le vol du feu. Car, au-delà des histoires d’adultère, le triangle possède un aspect guerrier indéniable et les mouvements qui le transforment doivent beaucoup à des stratégies faites de duplicité et d’ambigüité, d’après les angles dans lesquels les personnages se situent, qui ne sont pas sans rappeler les préceptes de Sun Tzu. [SUITE]

06/04/2012

Terrains vagues

À propos de : Orages ordinaires, de William Boyd

Au départ, une scène de crime, une victime qui en savait probablement trop et un parfait suspect bien entendu innocent qui prend la fuite parce qu’il se trouvait au mauvais endroit et au mauvais moment. À l’arrivée, un mode d’emploi des villes tentaculaires, où la question de la place de chacun, de ce que chacun fait pour conquérir ou pour garder son espace vital est abordée avec beaucoup d’ironie et de finesse. Dans ce roman de William Boyd, tout commence avec un personnage faussement candide, un climatologue anglais ayant fait carrière aux États-Unis, qui revient à Londres pour un entretien d’embauche. Adam Kindred possède tout, mais une rencontre apparemment anodine va lui faire tout perdre, lorsqu’il devient accidentellement témoin du meurtre de l’homme dont il venait de faire connaissance. S’ensuit une fuite qui l’emmènera dans les marges de la société -mais on apprendra plus tard que ce n’est pas la première fois qu’Adam Kindred choisit de disparaître devant un problème apparemment insoluble- où il devra côtoyer une faune urbaine aussi discrète que dangereuse dès lors qu’on s’attaque à son territoire, sans oublier le tueur à gages qui suit ses traces. Installé sur les rives de la Tamise, Kindred fait l’expérience de la perte de l’identité, de la pauvreté et de la faim, avant de tenter de résoudre par lui-même l’énigme du meurtre dont on l’accuse. Et il pense trouver la solution dans l’entreprise pharmaceutique où travaillait l’homme assassiné, entreprise qui est sur le point de lancer un nouveau médicament. [SUITE]