28/09/2012

Le Royaume de Rücken

À propos de Le Royaume de Rücken, de Dominique Pagnier

 

Personne ne semble échapper au Royaume de Rücken. Ni Wolfgang l’enfant prodige, ni son père Léopold, ni ceux qui, comme la jeune Marie-Antoinette, ont vécu toute une vie enfantine dans un monde en carton-pâte, un univers miniature paré des artifices les plus charmants : des jardins, des théâtres, des montgolfières, des boîtes à musique et des oiseaux chanteurs. Il possède une langue propre et des symboles indéchiffrables. Un domaine du merveilleux et de l’étrange qui, dans les régions allemandes et autrichiennes du XVIIIe siècle, reflétait la mosaïque de minuscules entités politiques : principautés, duchés, évêchés ou électorats. Un royaume fait de curiosité baroque, de fragilité chatoyante et de possibilités infinies, et qui finit invariablement par disparaître, parce qu’il ne peut être conservé dans une capsule de verre, comme les objets pieux d’autrefois. Artificiel, certainement, mais doté d’une cohérence esthétique indéniable. Aussi, parce qu’il est remplacé, à l’âge adulte, par le pays de « Vorne », par des rêves plus réalistes  -mais plus trompeurs et convenus-, qui ont le pouvoir d’exciter l’imagination tout en faisant oublier la nostalgie. L’empreinte du pays de Rücken demeure pourtant.

Néanmoins, si la reine pouvait  reconstituer le monde de ses rêves à l’échelle 1 :1 au Petit Trianon, il en va tout autrement pour Wolfgang et Léopold. L’enfant surdoué devenu adulte part pour Mannheim, ensuite, ce sera Paris, puis Vienne. Les contacts entre Wolfgang et son père se font rares et c’est davantage ce dernier qui continue de regretter les mirages du monde simple et prometteur de l’enfance, une époque ne connaissant ni les déceptions ni la peur de l’endettement. On assiste à des reproches épistolaires et à un amour paternel presque relégué aux oubliettes,  qui n’a plus l’occasion de s’exprimer dans la préparation des voyages ou la révision des partitions. Ce récit n’est pas une biographie de Mozart, ni de son père, mais une description du monde qui les entourait, de leur champ magnétique représenté par des jouets, des ballons ou des instruments scientifiques, par les mots issus du dialecte bavarois, par les coutumes d’un temps révolu, et par leur façon, enfin, de vivre la musique tout naturellement. Le narrateur évoque ainsi des berceuses et des opéras, le Jodel et le chant des oiseaux, la musique comme carrière et comme vocation, mais également comme atmosphère quotidienne.

 

Dominique Pagnier, Le Royaume de Rücken, Gallimard ‘L’un et l’autre’, 2012 [SUITE]

16/09/2012

Villes illusoires

À propos de La Ciutat invisible, de Emili Rosales

 

À la llarga he sabut que només existeix el que es perd, siguin ciutats, amors o pares

 

C’est une histoire de portes entrouvertes, de cachettes et de souvenirs presque enfouis, d’une quête qui n’arrive jamais à démarrer vraiment, malgré le nombre croissant de mystères qui s’abattent sur le protagoniste ce  roman catalan, le pauvre Emili Rossell qui ne demandait pas autant. Celui-ci a cependant mieux à faire que de  plonger dans la poussière de l’histoire pour chercher l’identité de son père, ou les traces de la ville invisible -étrange univers de ses jeux d’enfant- ou même un Tiepolo disparu il y a plusieurs siècles. Le passé ne l’intéresse pas. Il se dérobe à sa propre curiosité et à celle de ses amis, afin de continuer à mener la vie qui lui plaît dans sa galerie d’art de Barcelone.  Jusqu’au jour où les ruines de la ville invisible, un projet oublié du règne de Charles III, reviennent le hanter par le biais des mémoires d’un architecte toscan XVIIIe siècle, Andrea Rosselli, qui aurait travaillé à la conception d’une ville nouvelle dans le delta de l’Èbre, -Sant Carles de la Ràpita- sur le modèle de Sant Petersburg. Le récit de Rosselli permettra à Rossell de comprendre les origines du projet et les causes de son abandon. La nostalgie du roi qui regrettait toujours le Naples qu’il avait dû quitter pour des raisons dynastiques, et qui rêvait de transformer, grâce aux architectes italiens, les villes du pays pauvre  reçu en héritage, en exemples de beauté néoclassique. Rosselli devra se rendre à la cour de Russie, puis dans la région où Sant Carles doit être bâtie, mais en pure perte ; crises économiques, changements de ministres et intrigues courtisanes auront raison des plus beaux rêves architecturaux. Mais les ruines resteront là, mettant en parallèle les parcours des deux personnages qui partagent, à deux siècles de distance, une même qualité : la mise en retrait de ceux dont les illusions ne se sont pas tout à fait évanouies, mais qui préfèrent autant ne pas les explorer ou les interroger, les laissant plutôt glisser vers les territoires du rêve. Le passé est ici regardé avec scepticisme, avec une distanciation parsemée d’humour lorsqu’il s’agit d’évoquer des projets incongrus ou démesurés, qu’ils soient anciens ou actuels, que leur but soit la protection de l’environnement ou la construction d’une cité ex-nihilo. On devine que la ville invisible continuera de jouer le rôle de lieu indéchiffrable, cadre propice aux premiers amours et autres jardins secrets. [SUITE]