24/02/2013

Libres ! par le Collectif La Main Invisible

La liberté est un concept malaisé à définir. Comme tous les mots dont l’héritage s’étend à travers l’histoire, tout en continuant d’être actuels et vivants, avec de nombreuses significations et des usages encore plus nombreux, sons sens peut paraître à la fois précis et nébuleux. Chacun possède une définition de la liberté qui lui est propre, de son champ d’application et de ses limites. Cela tient à des raisons de culture générale, de lectures et d’expériences personnelles. Le libéralisme, comme courant de pensée issu de la notion de liberté a souvent été l’objet d’un pareil éparpillement sémantique. Il serait réducteur de classer le libéralisme parmi les doctrines économiques, ou de le borner à une attitude évasive concernant les questions de société, d’en faire un élément d’idéologie politique ou un principe abstrait de droit, voire une forme d’individualisme ne s’appliquant que dans certaines situations. Or, le libéralisme est toute une philosophie, où la réflexion, partant de l’individu et de ses droits naturels, peut jouer un grand rôle dans tous les domaines de la vie. Il est ainsi surprenant, rare et intellectuellement stimulant de lire un ouvrage comme Libres !, dans lequel une centaine d’auteurs de tout horizon –ils sont chefs d’entreprise, avocats, étudiants, artistes, enseignants, économistes, journalistes, architectes, informaticiens, écrivains etc…-  se sont donné rendez-vous pour analyser, chacun dans leur domaine, la question de la liberté dans une multitude d’aspects. En lisant les différents articles, le libéralisme apparaît, loin du rejet irrationnel dont il fait l’objet chez un certain nombre d’auteurs et de communicateurs –qui l’affublent des préfixes hyperboliques et vides de sens, tels néo- et ultra-, ou de l’adjectif infamant sauvage-, comme la seule pensée d’adressant à la fois à la majorité et à la plus petite minorité qui soit, c’est-à-dire l’individu.

On y retrouve des problématiques d’ordre général et des questions davantage françaises. Le livre explore un grand nombre de situations concrètes, et des sujets comme le travail, l’entreprise, la monnaie, l’éducation, la recherche, le jeu, l’immigration, le système de soins, l’euthanasie, le commerce… On apprend, par exemple, que L’État Prend la Moitié de Votre Salaire, par D. Vincent ou  Le Triste Déclin du Port de Marseille, par B. Dimessaglio. Il y est également question du miroir déformant des médias et du manque d’information chez un public, que l’on voudrait plus éclairé, de journalistes et d’étudiants (La Propagande Antilibérale, par Ch. Anderson et L’Inculture Économique des Français, par J-L. Caccomo. Il est question de la définition de la propriété privée, principe essentiel des libertés économiques (Libéralisme et Propriété Privée, par H. Lepage), du rapport, basé sur l’histoire du XVIIIe siècle, entre l’impôt et la révolution (L’Impôt Mène Toujours à la Révolution, par Th. Heinis). On y retrouve un grand nombre de situations où la liberté individuelle, au-delà des idéologies et des distinctions droite-gauche, se révèle une valeur indispensable pour le développement et la survie de toute société. Une liberté trop souvent contrée ou entravée par des mesures étatiques ou collectivistes, par des institutions visant le « bien commun » qui, en établissant des règlements et des plans, escamotent les parcelles de droit individuel que les auteurs de cet ouvrage nous invitent à nous réapproprier.

Ces réflexions sur la liberté sont souvent accompagnées de citations d’écrivains, économistes, philosophes anciens ou contemporains. D’Épictète à Murray Rothbard, en passant par Adam Smith, Alexis de Tocqueville, Frédéric Bastiat, Friedrich Hayek et Ludwig von Mises, parmi bien d’autres. Leur pensée mène le lecteur à percevoir l’État comme une notion abstraite, une illusion d’unité et d’égalité dont la puissance, sous prétexte de « justice sociale » abrite toujours le germe du désordre, de la dérive totalitaire et de l’esclavage, ce qui est toujours compris dans l’idée de façonner, de planifier la vie publique et privée des individus. À l’encontre des pires utopies, la pensée libérale exprimée par les auteurs de Libres !, appuyée sur celle d’indispensables prédécesseurs, nous rappelle la complexité des rapports humains, les avantages de l’imprévisibilité, du libre choix et du marché libre, l’intérêt de toute société à ne pas brimer ou briser les échanges spontanés, le besoin de respecter les principes de libre consentement, de non-agression, la primauté de l’Être humain sur l’intérêt général de la société...  On prend conscience du fait que, loin d’être un acquis, la liberté est un bien fragile ; méprisée en politique, il est toujours plus difficile de la revendiquer, car la notion de responsabilité qui va avec est peu rassurante et il peut paraître plus confortable d’évoluer dans un monde aux valeurs figées, aux normes dictées par d’autres. Pourtant, s’interroger sur la liberté est un exercice d’honnêteté intellectuelle nécessaire.

Cependant, le fait de considérer la question de la liberté ancrée dans le moment présent, n’empêche pas les projections sur l’avenir des sociétés, où la volonté des citoyens –et l’affaiblissement du pouvoir étatique- entraînerait des organisations nouvelles fondées sur la primauté du droit et les rapports contractuels à la place de la contrainte exercée par le pouvoir politique actuel. C’est ainsi que la panarchie (A. Genestine, La Panarchie) apparaît comme une vision possible d’une structure ou communauté humaine à laquelle chacun pourrait s’associer librement, dont la gouvernance serait une affaire de libre choix, où les règles du droit international s’appliqueraient aux rapports entre individus. Un monde basé sur le libre consentement et le libre-échange, naturellement  équilibré, en somme. La plausibilité d’organisations humaines sans État éloigne la notion de panarchie d’une quelconque utopie. Ressemblerait-elle davantage à l’idée d’une Ville-État, avec les avantages de la proximité entre les habitants, ce qui empêcherait toute planification imposée de l’extérieur ? L’exemple de la ville me fait penser que, aussi séduisante que l’idée de panarchie puisse paraître, elle ne serait pas à l’abri de certaines fragilités. Une ville a toujours des portes, au sens métaphorique du terme. Les frontières d’une ville ou communauté librement organisée et choisie sont comprises dans les règles du jeu que ses habitants ont acceptées. Ces règles de jeu peuvent évoluer, mais, souvent, c’est l’environnement et l’espace qui évolue avant. Si les utopies architecturales et urbanistiques du XXe siècle sont un mauvais exemple –les différences entre les projets d’origine et l’évolution de l’espace et de son affectation tiennent davantage au fait qu’elles ont été imaginées et mises en place en prévoyant les besoins des futurs habitants, mais sans leur concours-, les changements d’affectation, d’utilité ou de sens de l’espace semblent être des constantes, des développements inéluctables dans l’histoire des villes. Cela concerne particulièrement la gestion de la complexité. Personne ne peut prévoir l’évolution de la ville, la manière dont elle va, soit péricliter, soit se développer. La règle du jeu d’une communauté pourrait-elle accompagner son expansion ? En défaisant la notion d’utopie, toujours liée à un environnement fermé, la coexistence de plusieurs sociétés qui évolueraient pacifiquement, chacune avec leurs règles précises et toutes dans le respect des droits individuels et de la propriété n’a rien d’impossible. Peut-être que certains traits de la panarchie existent déjà dans l’entre-deux villes, dans les villages où s’installent d’anciens citadins qui tournent définitivement le dos à la ville au sens classique pour vivre « entre soi », choisir leurs écoles, leur gestion de la sécurité, leurs voisins… Les révolutions les plus efficaces sont les plus paisibles.

 

Libres ! Collectif La Main Invisible, Editions Roguet 2012. Ulrich Genisson & Stéphane Geyres ont initié, organisé et porté ce projet jusqu’à sa publication totalement bénévolement en parallèle de leurs emplois respectifs.

http://lamaininvisible.org/

http://www.facebook.com/lamaininvisible

07/02/2013

Livres lus (5)

A propos de « Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage », de L.C. Tyler et « Le Dévouement du suspect x », de Keigo Higashino.

 « Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour elle. Les règles sont différentes dans les histoires d’amour. Roméo peut tuer Tybalt et rester un gentil. Moi, au moins, je n’ai jamais poignardé le cousin de personne dans une querelle d’ivrognes. »

La règles du jeu ne sont pas les mêmes dans les romans policiers et dans les romans d’amour. Le lecteur n’a pas les mêmes attentes, les mêmes souvenirs d’anciennes lectures, et surtout n’applique pas les mêmes clichés lorsqu’il s’agit de résoudre des énigmes. Parmi les cadeaux de Noël de l’année dernière, j’ai trouvé ces deux livres qui évoquent, chacun à leur manière, l’influence de ce que le lecteur croit savoir déjà dans le déroulement d’une intrigue. Dans « Étrange suicide… », On part des illusions égarées de l’écrivain de romans policiers Ethelred Tressider, dont le parcours s’essouffle, ce qui lui rappelle sans ménagement son agent, Elsie, passionnée de mystères et de chocolat. Ce duo va pourtant être confronté à la disparition, ou plutôt le suicide de l’ex-épouse d’Ethelred, qui a eu lieu en respectant un certain nombre de lieux communs du roman à l’eau de rose, pratiqué également par Ethelred sous pseudonyme féminin. Bien entendu, toute l’histoire est tellement cousue de fil blanc que le malheureux écrivain va très vite être accusé d’avoir tué sa fantasque et peu fiable ex-femme, et devra en plus supporter l’intrusion d’Elsie, qui trouve là l’occasion idéale de s’improviser détective. Si les fausses pistes servent à égarer le lecteur, avec sa complicité, il se peut aussi que les vraies jouent le même rôle, surtout lorsqu’on a un nombre assez restreint de solutions possibles et que, pour trouver la vraie, il faut peut-être regarder davantage de loin que de près, voire de trouver des idées dans un autre genre littéraire…

Dans «Le dévouement du suspect x », de Keigo Higashino, le problème des plans très –trop- soigneusement conçus par un esprit rationnel, et des événements imprévisibles qui peuvent tout bouleverser nous est présenté par le biais de l’histoire du professeur Ishigami, mathématicien introverti, amoureux de sa voisine Yasuko, qui élève seule sa fille et tente de recommencer sa vie loin de la violence de son ancien compagnon. Lorsque celui-ci réussit à retrouver sa trace, Yasuko le tue pour se défendre. Son voisin lui propose alors de la protéger en organisant un alibi parfait, et cela semble fonctionner. Sauf que le plan d’Ishigami ne tient pas compte de la volatilité des émotions, de l’intermittence des sentiments et des entorses qu’on peut faire, ou pas, à la règle du jeu. C’est ainsi, par exemple qu’il se demande pourquoi les pions pris aux échecs ne peuvent pas être considérés comme des prises de guerre. Le physicien Yukawa, ami d’Ishigami, le soupçonne de ne pas être étranger à la conception d’un problème d’alibi insoluble, mais Yukawa croit également son ami imperméable aux émotions. C’est peut-être en se concentrant sur la relation quasi inexistante qui l’unissait à sa voisine qu’il peut y voir plus clair. Car cela lui permettrait de voir un problème sous deux angles différents, en se rappelant l’ancien défi lancé par Ishigami : est-il plus difficile de chercher la solution à un problème que de la vérifier ?

   

 

Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage, de L.C. Tyler, traduit de l’anglais par Julie Sibony, Sonatine, 2012

Le Dévouement du suspect x, de Keigo Higashino, traduit du japonais par Sophie Refle, Babel Noir, 2012


http://inmabbet.com

17:11 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)