21/04/2013

Anagrammes de Varsovie et signaux d'alerte

A propos de Les Anagrammes de Varsovie, de Richard Zimler

 

L’univers littéraire se déploie très souvent dans des contrées où nul ne voudrait se trouver. Les paysages désolés, les trous noirs de l’histoire sont intéressants, à l’évidence, parce qu’on ne possède d’eux qu’une connaissance scolaire et lacunaire, figée dans les nuances irréelles de photographies en noir et blanc, dans les chiffres et les statistiques, dans des pans de murs ou des ruines dont la signification nous échappe. Ils n’ont qu’une existence documentaire difficile à saisir pour ceux d’entre nous qui n’avons connu qu’un monde essentiellement stable, alors que la compréhension du caractère unique d’un événement historique, qui n’a pas de précédent, dépend en grande mesure de notre capacité à comprendre l’instabilité, le bouleversement comme donnée quotidienne.  Suggérer l’ambiance des débuts du Ghetto de Varsovie, en 1940, dans une trame romanesque, c’est le pari que ces Anagrammes de Varsovie relèvent par petites touches d’horreur s'infiltrant dans une vie de famille jusqu’alors sans histoires, celle de l’ancien psychanalyste Erik Cohen, qui vient d’emménager dans un petit appartement avec sa nièce et son petit-neveu. Ce dernier, prénommé Adam, se montre doué et débrouillard, et son oncle le soupçonne de sortir du Ghetto en cachette ou de faire de la contrebande. L’atmosphère se fait de plus en plus menaçante jusqu’au jour où Adam disparaît, puis est retrouvé assassiné. Erik Cohen tente d’en savoir davantage et apprend que d’autres enfants ont été tués de la même manière en l’espace de quelques semaines. Dans une société où toute institution a disparu, ou a été dévoyée, la seule possibilité pour le psychanalyste d’apprendre la vérité est de mener lui-même l’enquête, en s’aventurant, en compagnie de son vieil ami Izzy, en dehors du Ghetto. Cela veut dire retourner dans le monde d’hier, en traversant la frontière de barbelés, alors que la promiscuité et l’enfermement imposés par les nazies ont projeté les Juifs du Ghetto dans un temps beaucoup plus reculé, qui ressemble plutôt au Moyen Âge, avec ses charrettes qui ramassent les morts de faim et de froid, ses épidémies, l'importance des rumeurs, le retour des superstitions... C’est probablement l’un des aspects les plus troublants de ce roman, ce décalage temporel où la musique, les souvenirs de voyages à une époque révolue -et pourtant assez proche- apparaissent comme un écho de plus en plus faible, où deux univers totalement différents cohabitent à quelques mètres de distance. L’enfermement implique aussi le fait de se concentrer sur la survie, et de nouveaux codes de comportement se développent. Le narrateur évoque les anagrammes comme mode de communication discret, mais également la difficulté à comprendre les signaux d’alerte qui auraient dû l’interpeller dans des conditions normales. Sauf que la normalité n’existe plus dans cette prison qui n’est que l’antichambre du projet d’extermination nazie. Le monde d’hier, avec ses habitudes, ses lois et ses valeurs, réapparaît cependant de manière fantomatique, mais persistante, dans des références au cinéma, dans ce qui me semble être l’un des motifs récurrents du roman. C’est ainsi que deux des personnages incarnant la justice à différents moments du récit ont pour modèles, certes très lointains, des héros cinématographiques et des acteurs populaires ; c’est ainsi que les salles de cinéma deviennent le lieu où les adolescentes s'évadent quelques instants, quand elles peuvent échapper au Ghetto. Certains détails rappellent également des films d’épouvante des années 1920, ou l’esthétique expressionniste dans la peinture. Le tout réussit à donner aux personnages et à la trame une épaisseur et une singularité qui ne peuvent que favoriser la réflexion sur la place accordée aux victimes de manière individuelle, même à une époque bouleversée.

 

Les Anagrammes de Varsovie, de Richard Zimler, traduit de l'anglais(Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz. Buchet Chastel

 

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