09/07/2013

Une collection très particulière

À propos de : Une collection très particulière, de Bernard Quiriny

 

 La Bibliothèque de Babel de Borges nous offrait une vision du monde déclinée dans un recueil infini, contenant non seulement tous les livres existants mais également tous les livres possibles, issus de toutes les combinaisons linguistiques virtuelles. Avec ces nouvelles dont les héros sont, entre autres, des livres gigognes, -des textes pouvant être décomposés et recomposés pour obtenir d’autres textes, des romans ennuyeux regorgeant de messages cachés- l’idée borgésienne est au cœur de cette anthologie de l’excentricité littéraire empreinte d'humour absurde. Le bibliophile Pierre Gould guide le narrateur et le lecteur dans un cabinet de curiosités contenant non seulement des ouvrages, mais aussi des villes improbables et des écrivains imaginaires, sans oublier d’étranges perspectives d’une société qui devrait accepter la possibilité de ressusciter, celle de rajeunir à volonté, ou celle de changer de nom et de prénom autant de fois qu’on le souhaite, si fréquemment que les gens oublieraient comment ils ont décidé de s’appeler…


Quant aux collections, elles regroupent de nombreuses possibilités extrêmes de la littérature : des œuvres distillant un ennui si efficace que toute phrase est destinée à être oubliée aussitôt lue, des livres de cuisine aux recettes empoisonnées, des romans qui ne supportent plus la médiocrité de leurs auteurs et qui se retouchent et corrigent tous seuls, des univers fictifs si puissants qu’ils finissent par avaler et enfermer les malheureux écrivains ; certains livres parviendraient à tuer leurs lecteurs, d’autres les sauveraient. Les villes décrites ne sont pas moins originales : un quartier malfamé dans une cité russe qui étendrait indéfiniment ses tentacules, une bourgade sud-américaine éternellement en ruines (mais qui ne s’effondrerait jamais entièrement), un village français assoupi (au sens propre), où le temps s’écoule plus lentement qu’ailleurs, la maquette d’une ville égyptienne qui renfermerait, dans une drôle de mise en abyme, des maquettes de plus en plus petites… On retrouve également ici la trace de Borges, -on peut naturellement penser à la Carte de l’empire « qui avait le Format de l´Empire et qui coïncidait avec lui, point par point »-. L’un des personnages de « Fictions » est même évoqué explicitement dans l’un de ces lieux, une ville où tout événement s’inscrit à jamais dans la mémoire des visiteurs.


La mémoire et l’oubli sont par ailleurs des motifs souvent utilisés dans les nouvelles d’Une collection très particulière. Que ce soit la manière dont le lecteur parvient à retenir, ou pas, les mots et les vers ; ou la perte de la mémoire chez un auteur amateur atteint d’un trouble l’empêchant de se souvenir de ce qu’il a écrit la veille –et condamné de ce fait à réécrire chaque jour le même début de roman. La mémoire des mots constitue toute la matière des univers littéraires. Une matière fragile et capricieuse, -après tout, il est si facile d’oublier-, qui sert pourtant à élaborer des constructions étonnantes, défiant la raison et les idées reçues.

 

 

Une collection très particulière, Bernard Quiriny. Éditions du seuil 2012 


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