22/01/2014

La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire

À propos de La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire, de Chantal Delsol




Le système scolaire français traverse une profonde crise. Il est touché à la fois dans son essence et dans son fonctionnement, ne remplit pas sa mission principale et tend à exclure de nombreux élèves qui auront un avenir professionnel des plus incertains. Les raisons de cette évolution, entre l’instruction publique idéalisée du début du XXe siècle et le système actuel, où certains quittent l’école sans maîtriser des savoirs de base, comme la lecture et l’écriture, sont analysées de manière très claire dans cet essai décliné en neuf chapitres, qui propose aussi des solutions pour arrêter la longue déchéance de l’Éducation nationale. Les solutions passeraient sans doute par une libéralisation du système scolaire, pas pour des motifs idéologiques ou politiques, mais parce la machine, qui est aussi centralisée et onéreuse qu’elle est inopérante, ne pourra éternellement être financée dans la situation actuelle. L’auteur suggère qu’il vaudrait certainement mieux innover au lieu de maintenir des structures de travail dans l’institution et des méthodes d’enseignement et d’orientation qui ont bien montré leur inefficacité. L’innovation implique nécessairement des mesures libérales et la fin du monopole public.


L’un des maux qui affectent l’école vient de la façon dont l’élève est considéré : l’idéologie dominante qui y sévit depuis les années  60 a voulu réinventer l’enfant à l’aide de discours obscurs et prétentieux axés sur une obsession égalitariste, destinée à créer une catégorie artificielle de citoyen à part entière, doté de nombreux droits théoriques. C’est un monde fermé sur lui-même, où l’on ne tient pas compte des différences géographiques, familiales ou culturelles, où  l’enseignement d’opinions a remplacé celui de la réalité. Les méthodes pédagogiques  deviennent souvent un jargon abscons et incompréhensible aux non-spécialistes (et empêchent les parents de suivre la progression des enfants, voire de les aider dans leurs difficultés) Elles sont à la source d’un illettrisme persistant en raison des méthodes globales ou semi-globales d’apprentissage de la lecture.


 Cette idéologie vise apparemment à faire entrer la démocratie dans l’école, en supprimant toute notion de hiérarchie et d’autorité, en préconisant des « droits » à la libre expression, à la parole, à la grève, droits qui ne sont accompagnés d’aucune responsabilité et qui, pour cette raison, ne pourraient être exercés dans aucune société sans mener tout le monde au chaos. Cette ouverture sur la « société civile » crée davantage d’inégalités et d’inadaptations qu’elle ne prépare les élèves à affronter le monde réel.


L’égalité, précisément, est l’objectif affiché de l’école, et Chantal Delsol étudie cette question sous différents angles : celui de la négation des différences, celui de l’inévitable sélection, celui de l’argent…  Si l’on trouve parmi les élèves des différences de milieu social, d’accès à la culture au sein de la famille, les vraies inégalités sont dues à l’hypocrisie de la carte scolaire, qui empêche les parents de choisir librement l’école… La rigidité de ce système imposé pour favoriser le mélange social (qui n’est pas plus souhaité par les parents que l’idéal d’égalité et d’indifférenciation –chacun envisage, pour soi et le siens, l’excellence, pas la médiocrité), génère tout naturellement, lorsque l’école privée n’est pas atteignable un marché noir. Si tout marché noir ou système D se base sur des principes d’amoralité et de corruption, celui qui concerne les choix immobiliers ou de filières stratégiques pour être sûrs d’être placés dans les « bons » établissements, et les parcours réservés aux initiés, non seulement n’échappe pas à cette règle, mais creuse les inégalités naturelles en favorisant les bien logés et les mieux informés.


17/01/2014

Les Préraphaélites, de Rossetti à Burne-Jones

À propos de Les Préraphaélites, de Rossetti à Burne-Jones, de Guillaume Morel.

 

Le mouvement préraphaélite, développé en Grande-Bretagne pendant la seconde moitié du XIXe siècle, semble échapper à toute détermination temporelle. Il est à la fois moderne et suranné, explicite et énigmatique, fondé sur la superposition de mythes, thèmes religieux et littéraires, regards féminins, paysages naturels et stylisation décorative. Il a une esthétique qui lui est propre et qui, en même temps, revendique et réinterprète des motifs anciens, bien connus ou tirés de l’oubli. Cet ouvrage, organisé par thèmes, nous plonge dans l’atmosphère quelque peu étrange et mélancolique de l’art préraphaélite, à l’aide d’un choix d’images très représentatif accompagnant des chapitres brefs qui offrent une synthèse du contexte culturel de l’époque, de la chronologie du mouvement. Une sélection composée majoritairement de tableaux, mais où  les dessins, et d’autres techniques comme le vitrail ou la photographie trouvent également leur place. Cette ouverture précède d’ailleurs le succès de l’esthétique préraphaélite dans les arts décoratifs, que des mouvements comme le modern style ou les Arts & Crafts vont assimiler dans les dernières décennies du XIXe siècle. Ce sera un prolongement dans des objets de la vie quotidienne, désormais dotés d’une fonction esthétique, précurseurs du design.


À partir de 1843, le premier volume des Modern Painters de John Ruskin esquissait les principes de ce qui serait plus tard le Préraphaélisme : retour à un style pictural inspiré des primitifs italiens, mettant l’accent sur la simplicité, les couleurs brillantes, le souci du détail mis en évidence dans la représentation de décors d’intérieur, de meubles, de tissus ou de motifs végétaux, les aspects symboliques, la transposition de valeurs morales… “To go to nature in all singleness of heart . . . rejecting nothing, selecting nothing and scorning nothing.” Les idées de Ruskin se reflètent dans la combinaison d’influences esthétiques que l’on retrouve au sein la confrérie préraphaélite (Pre-Raphaelite Brotherhood), composée à l’origine par William Holman Hunt, John Everett Millais et Dante Gabriel Rossetti en 1848. D’autres peintres les ont rejoints par la suite, ainsi que les critiques d’art William Michael Rossetti et Frederick George Stephens. Bien que la confrérie n’ait existé que pendant quelques années, son influence sur l’esthétique de l’époque a été immense, dans le rejet de l’académisme et la mise en valeur des œuvres du Moyen Âge et de la Renaissance italienne et flamande. Pendant la décennie suivante, deux autres artistes vont notamment poursuivre l’évolution du mouvement préraphaélite : Edward Burne-Jones et William Morris. Ce dernier fera le lien entre la peinture et les arts décoratifs.


Les thèmes préraphaélites sont très nombreux. Il y a d’abord l’inspiration religieuse, dans les Annonciations ou d’autres épisodes bibliques, concurrencée par des sujets mythologiques comme Éros et Psyché ou le chant des Sirènes. La littérature médiévale vient ensuite, avec des sujets tirés de Dante et Boccace, ou du cycle arthurien, et, bien entendu, le monde shakespearien et ses héroïnes. Car les Préraphaélites affectionnent les mises en scène sophistiquées hantées par des personnages féminins. Juliette ou Ophélie, Guenièvre ou Béatrice apparaissent, dans des décors intimistes, dotées de visages opalescents, chevelures flottantes et attitudes sensuelles. Il y a toujours quelque chose de mystérieux dans les évocations d’un passé légendaire qui font appel à plusieurs sens, suggèrent différentes formes artistiques (broderie, tapisserie, enluminure) et différents récits possibles. Il y a aussi, dépassant le personnage et la situation, des paysages, souvent peints en extérieur, destinés à offrir une lumière naturelle en arrière-plan. Et, peut-être, une volonté de s’affranchir des contraintes du temps dans ces figures modernes drapées dans des costumes florentins, dans cette imitation de l’ancien dans toutes ses nuances qui se manifeste même dans les portraits de leurs contemporains.       

   

 

 

Les Préraphaélites, de Rossetti à Burne-Jones, de Guillaume Morel. Éditions Place des Victoires, 2013


http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/01/les-preraphaelites-de-rossetti-burne.html