26/03/2014

Les Lunes de Mir Ali

À propos de Les Lunes de Mir Ali, de Fatima Bhutto

 

 

La ville de Mir Ali est unique. Au fil des années, elle est devenue un vrai trou noir spatio-temporel. À la frontière de l’Afghanistan, Mir Ali vit dans une ambiance d'éternelle guerre civile. Dans le combat ancestral contre l’État pakistanais, une volonté d’indépendance et de révolte est transmise de père en fils ou, également, de père en fille. Un héritage maudit que seule la modernité, symbolisée par internet et les voyages à l’étranger, semble lentement mettre en cause. Les attaques et répressions successives -étudiants assassinés, disparitions- ont créé un désespoir permanent, alimenté le cycle de la violence et de la vengeance, et plongé la ville dans la pauvreté et l’intégrisme religieux.

 

Lorsque les suites de la guerre afghane s’ajoutent à ce conflit, la situation devient insoutenable pour les jeunes gens de la ville, qui se retrouvent à choisir entre la loyauté envers leur clan et l’abandon des luttes de leurs parents, afin de construire une vie à eux, une histoire qui leur appartienne. Chacune des options pose différentes questions morales, et les cinq personnages principaux vont faire l’expérience, pendant la journée où leur avenir sera joué, des conséquences de ces choix.

 

Trois frères quittent la maison qu’ils partagent avec leur mère, le matin du premier jour de l’Aïd. L’atmosphère est pesante. L’aîné, Aman Erum, vient de rentrer des États-Unis, où il poursuit des études. Il a tout fait pour quitter Mir Ali, y compris trahir ses anciens amis et sa fiancée, afin de conserver son statut d’étudiant. Amal Erum rêve d’affaires florissantes et de liberté, loin de la décrépitude, de la pression sociale et de la quasi-obligation de suivre les chemins tracés par les ancêtres, même s’ils s’avèrent absurdes ou dangereux. Mais on ne se débarrasse pas facilement de ses origines : s’il obtient ce qu’il souhaite, ce sera au prix de l’éclatement se sa famille.

 

Même s’il cultive la neutralité et ne se mêle pas de politique, les choses ne sont pas plus simples pour Sikandar, le frère cadet devenu médecin, dont la femme Mina a pris pour habitude d’assister à des funérailles de gens qu’elle ne connaît pas, ce qui met tout le monde mal à l’aise, mais lui procure un certain apaisement. Sa folie individuelle - et assez inoffensive- est le seul moyen de s’évader de celle, collective, qui sévit à Mir Ali, où les bombes ciblent des bus scolaires ou des hôpitaux. Il faudra pourtant attendre une situation apparemment sans issue pour que l’étrange comportement de Mina prenne un sens nouveau, et que Sikandar reconnaisse le courage qui se cache sous son excentricité.

 

Le plus jeune frère, Hayat, est le plus proche des traditions familiales, et donc de la rébellion contre l’État et l’armée. En cette matinée, il rejoint Samarra, activiste comme lui et ancienne fiancée d’Amal Erum, qui l’avait délaissée afin de poursuivre ses rêves américains. Malgré leurs convictions, Hayat et Samarra ne sont pas à l’abri du doute quant à la valeur et l’avenir de leur combat.

 

Les personnages des Lunes de Mir Ali représentent une réalité piégée qui empêche ou limite les décisions personnelles. Ce piège est mis en scène à travers le réalisme des descriptions, soulignées par des détails culinaires, vestimentaires, par des expressions locales en pachtoune, ainsi que de nombreux flashbacks, où il est question de l’importance des liens familiaux, des expériences de jeunesse qui déterminent le rôle de chacun, et, enfin, d’un passé trop présent. 

 

 

Les Lunes de Mir Ali, de Fatima Bhutto, traduit de l’anglais (Pakistan) par Sophie Bastide-Foltz, éd. Les Escales, 2014

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