27/12/2014

La Grève - Atlas Shrugged

La grève

L'amour de l'argent serait-il, selon vous, la cause de tous les maux? Aimer une chose, c'est la connaître et l'aimer pour ce qu'elle est. Aimer l'argent, c'est accepter et aimer qu'il soit la résultante de ce que vous avez de meilleur en vous, un moyen d'échanger votre travail contre celui des meilleurs d'entre nous. Le fait est que celui qui vend son âme pour des clopinettes, qui crie le plus fort sa haine de l'argent, a de bonnes raisons de le haïr. Ceux qui aiment l'argent sont prêts à travailler pour en gagner. Ils se savent capables de le mériter.

La Grève, p.419¹

À la recherche de John Galt

Qui est John Galt? Question rhétorique exprimant l'absurdité du monde ou signe de reconnaissance pour quelques initiés à l'affût du bouleversement imminent d'une société à laquelle ils ne s'identifient plus, la phrase nous interpelle dès la première page du roman, car elle semble s'adapter aux situations les plus diverses et résumer mystérieusement un processus de déliquescence. Est-ce le nom d'un homme ou celui d'un groupe ? Et pourquoi tout le monde semble soudainement détester la richesse, le travail, l'argent, le mérite, l'esprit d'entreprise, et toutes les valeurs qui avaient cours jusqu'à ce moment dans la vie publique, au point de laisser s'installer un régime autoritaire ?

Les États-Unis, derniers représentants de la liberté politique et économique au milieu d'innombrables et miséreuses « républiques populaires », apparaissent en train de sombrer, lentement, mais sûrement, de succomber à la tentation du collectivisme. C'est cette évolution, et la réponse que lui opposent quelques irréductibles, qui fait l'intrigue de La Grève : l'évolution vers une dystopie, c'est-à-dire une société où les idéalistes et les utopistes ont réussi à transformer la vie quotidienne en cauchemar², n'est pas inéluctable. Au relativisme moral, au culte de la faiblesse et de l'échec, à l'obsession de l'égalité, les héros de La Grève ripostent avec une défense de la raison, et de la créativité, des ressources que l'individu puise dans sa propre volonté pour faire face aux défis de la vie.

L'intrigue se base sur une idée simple, expliquée de manière exhaustive à travers des dialogues où les répliques s'étendent sur des dizaines de pages, et des discours qui ne sont pourtant pas digressifs. Mais au-delà de l'aspect philosophique du roman, de sa place dans l'histoire des idées par l'influence qu'il a eu sur un très large public³, ce qui le rend original est son aspect purement littéraire, la cohérence dans les différentes trames, qui développent des histoires d'amour et de sexe, de solitude et d'ambition, d'exemplarité et de continuation d'une lignée. Il ne sera pas question ici d'objectivisme, ou de l’œuvre d'Ayn Rand en tant qu'essayiste, mais uniquement des motifs romanesques, des temps et des rythmes du récit, et de la complexité de son structure, qui évoque, par les interactions entre les différentes lignes narratives, la notion d'ordre spontané.

Visibilité du déclin

Bien que les mots communisme ou socialisme ne soient jamais écrits dans le roman, le danger représenté par ces totalitarismes est au cœur de La Grève. Le champ sémantique du collectivisme est utilisé abondamment, à travers des expressions comme « humanisme », « progressisme », « altruisme », « égalité des chances », « lutte contre les monopoles » qui servent à la fois de slogans et de justifications d'une politique interventionniste, en désignant, par exemple, le capitalisme ou le libre marché comme responsables des crises, - « le libéralisme a eu sa chance »-, en condamnant toute initiative individuelle cherchant le profit comme « égoïste », voire « antipatriotique ». L'individu doit se sacrifier au profit des autres, non seulement en donnant son argent et ses biens à un groupe mal défini (l'ensemble du pays ? Les gens les plus pauvres?), mais en renonçant à exploiter ses inventions, ses idées... C'est ce qui deviendra « le moratoire sur les cerveaux », dans la dernière phase du renversement des valeurs, avec la célèbre « directive 10-289 ». Le sens de ces mots semble compris de tous à l'avance, les concepts ne sont pas développés, on y fait simplement allusion. Parfois, leur nature purement publicitaire ou opportuniste est mise en avant par le narrateur :

« Le journaliste du compartiment 7 de la voiture 2 avait écrit qu'il est juste et moral d'utiliser la contrainte pour la « bonne cause ». Selon lui, on avait le droit d'employer la force physique -détruire des vies, museler les ambitions, étouffer les désirs, saper les convictions, emprisonner, spolier, assassiner- pour la bonne cause, ou plutôt l'idée qu'il s'en faisait, puisqu'il n'avait jamais défini ce qu'il considérait comme bon. Car ce journaliste se contentait d'affirmer qu'il se fiait à son intuition – une intuition que ne bridait aucune connaissance quelconque, l'émotion étant pour lui supérieure au savoir » (p. 609)

Les dystopies ont toujours eu une dimension linguistique essentielle. Soit la liberté d'expression est bridée ou menacée, soit l'emploi de certains mots devient obligatoire, ou prohibé. Le récit d'anticipation négative, dans sa vision d'un avenir où une partie de la population plus ou moins grande serait dépossédée de toute liberté, met l'accent sur les aberrations lexicales (les mots qui changent de sens) et sur le thème de la censure (voir le rôle du novlangue, dans 1984 de George Orwell, ou, dans une perspective historique, la Lingua Tertii Imperii des nazis analysée par Viktor Klemperer )5. Mais pourquoi ce qu'on dit a une telle gravité, une telle portée dans le portrait d'une société totalitaire ? Il y a certes un objectif de répression et de contrôle de la vie privée à travers la parole ; les idées subversives ont de tout temps été transmises par les journaux, les livres, le théâtre... Mais il y a une autre raison. Il n'est pas de dictature qui ne s'appuie sur une administration tentaculaire, sur une bureaucratie omniprésente, par le biais de registres, formulaires, statistiques, avec autant de dénominations qui donnent aux citoyens une existence de papier déployée en même temps que leur vraie vie. L'État étend son emprise par les mots  (ceux du langage juridique, des lois ), par l'obligation de s'adresser aux administrations dans une langue unique, par la façon dont les choses sont nommées et les noms changent. À cela s'ajoute l'usage déclamatoire et incantatoire de certaines phrases. Ce qui compte est leur pouvoir d'exciter, de galvaniser les foules, en dépit de leur absence de logique ou de sens, de leur pauvreté conceptuelle. Ce qui attire l'attention dans La Grève est la distance entre les mots utilisés pour attaquer le capitalisme et les entrepreneurs et la réalité de ces derniers. 


À propos de La Grève, d'Ayn Rand, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz. Les Belles Lettres / Fondation Andrew Lessman, 2011