20/11/2015

Le Kimono de neige

à propos de Le Kimono de neige, de Mark Henshaw
 
Les confidences entre deux hommes âgés, deux voisins vivant seuls sans le Paris de 1989 tracent des lignes ténues entre l'imaginaire et le vécu. L'ancien inspecteur de police Jovert et l'ancien professeur de droit Omura semblent avoir peu en commun, sauf peut-être leur solitude et la disposition identique de leurs appartements, ainsi qu'une expérience frustrée de la paternité. À l'occasion d'un accident qui rend ses déplacements difficiles, Jovert fait la connaissance du professeur Omura, Japonais amoureux de la France. Omura apprécie la compagnie de son voisin et lui parle de sa vie au Japon, une vie très discrète, en marge de tout événement dramatique et de toute passion. Seule l'évocation de sa fille Fumiko, adoptée dans des circonstances inhabituelles paraît renfermer un mystère. Pourtant, un personnage flamboyant et flambeur se dégage de son récit ; son ami d'enfance Katsuo Ikeda, qui aurait eu une vie riche en aventures, péripéties et disparitions. Katsuo agit là où l'énigmatique Omura se contente d'observer. Le premier se montre séducteur, ambitieux, sciemment immoral et aimant les plaisanteries cruelles, mais il devient également un écrivain à succès, un esthète à la recherche de femmes aimées qui se dérobent. Les portraits féminins se succèdent, sous le regard d'un Omura qui préfère afficher une certaine neutralité, tout en affirmant des principes moraux solides et en avertissant Katsuo de la tragédie qui ne manquera pas de se produire. De l'autre côté, l'inspecteur Jovert délie aussi le fil de ses souvenirs, en Algérie, où il a passé une bonne partie de sa vie, où le monde d'autrefois se manifeste encore sous forme de lettres. Un parallélisme troublant s'établit entre les deux hommes, car tous les deux s'efforcent de tenir le passé à l'écart et en même temps de le faire resurgir dégageant quelque chose qui ressemble à une culpabilité secrète, dans une ambiance étrange, marqué par le motif répété de la neige et de la glace. Le récit se construit, au-delà de la parole, par des images et des sons dont on ignore la signification : les pas dans les rues glacées, le bruit d'une machine à écrire entendu dans l'escalier, une scène dramatique entraperçue qui retourne très tôt au silence, et un kimono d'un blanc neigeux... Un roman original dans sa construction, fait de différentes histoires emboîtées les unes dans les autres et d'époques mélangées, oscillant entre le récit familial et le thriller psychologique.
 

 

Le Kimono de neige, de Mark Henshaw, traduit de l'anglais (Australie) par Aurélie Tronchet, Christian Bourgois Éditeur, 2015
 
 
 

01/11/2015

Il faut tenter de vivre

à propos de Il faut tenter de vivre, de Eric Faye
 
   Ne reste-t-il vraiment rien, pourtant, d'une tentative d'évasion Un esprit doit conserver quelque part une trace de cette grande bourrasque océanique -la liberté-, un peu comme, sur le sable, après le reflux de la vague, subsiste une frise d'écume. (p. 146) Les personnages de ce roman ressemblent aux ombres que l'on peut croiser, la nuit, sur un quai de gare ; des silhouettes un peu floues, difficiles à saisir dans leur mouvement, et pourtant captivantes. C'est ainsi que se présente au narrateur la figure d'une jeune femme rencontrée dans une soirée parisienne au milieu des années 90. Sandrine l'intéresse d'emblée, non pas comme une amoureuse probable, mais comme un motif romanesque, car il pressent la valeur littéraire de l'histoire accidentée de la jeune femme, où abondent les failles et les zones obscures. Sandrine lui échappe et revient pour s'en aller de nouveau, à l'image d'une vocation d'écrivain qui connaît une éclosion tardive. Il apprendra ainsi l'enfance en clair-obscur et les rêves d'une petite fille brimée par une mère jalouse, ses essais d'acclimatation à un milieu désespérément terne, ses inévitables fugues qui la mèneront plus tard à l'impasse dans les marges de la société. Entre arnaques sentimentales et fausses identités, Sandrine se perd à chercher le bonheur dans de l'argent trop vite dépensé et des relations bancales. Le narrateur observe, avec un regard à la fois bienveillant et désolé, ses nombreuses métamorphoses, ses tentatives de tout recommencer après l'échec, en changeant de pays, d'amis et d'amants. Pour éviter d'être envoyée en prison, Sandrine part en Belgique, mais c'est un isolement d'une autre sorte qui débute là-bas, dû à la peur d'être démasquée, et au besoin d'utiliser un nom d'emprunt. La liberté apparaît comme une affaire de temps, comme une longue attente de l'oubli ; à l'opposé de cette vision chronologique se dessine une recomposition de différentes époques et expériences, afin de retrouver une image de soi reconnaissable, sinon choisie, du moins acceptée. Toute révolte n'est pas libératrice, cependant l'énergie dépensée pour s'émanciper ne se perd jamais, elle se transforme en leçon de vie.
  On retrouve ici comme un écho des mots de Marguerite Yourcenar, Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison ? La recherche de parcelles de liberté et l'exploration d'identités fragmentées restent de fascinants sujets de réflexion.