11/08/2017

Un tableau : Léon Spilliaert, "La Nuit" (1908)

   Léon Spilliaert est l'un de ces artistes dont l’œuvre, à l'instar de celle d'un Edward Hopper ou d'un Edvard Munch, semble avoir inspiré une certaine esthétique du cinéma au XXe siècle ; du moins pour ce qui est de la représentation de l'isolement au milieu de grands espaces, d'une étrangeté et d'une mélancolie dont on ignore l'origine et le sens. Mais aussi par ses lumières contrastées et ses perspectives. Peintre du mystère, de l'introspection, né à Ostende en 1881, dans une famille aisée, Léon Spilliaert a travaillé, entre 1903 et 1904 pour l'éditeur Edmond Deman, en illustrant les œuvres de Maeterlink et Verhaeren. Autodidacte de la peinture, si l'on excepte un bref séjour à l'Académie des Beaux-Arts de Bruges, au début du siècle, il était en revanche un grand lecteur -de la Bible, mais aussi de Nietzsche, Schopenhauer, Edgar Allan Poe, Chateaubriand, ainsi que les écrivains symbolistes-. Spilliaert ne prenait pas de photographies, ne nageait pas, mais s'intéressait à l'atmosphère du front de mer de sa ville natale, dont il a repris la géographie dans ses dessins, mêlant éléments réels et imaginaires. C'est vers 1907-1908 qu'il a exécuté quelques-unes de ses œuvres les plus étonnantes, les plus renommées aussi, toujours sur papier, -à l'encre de Chine, à l'aquarelle, au pastel ou au crayon de couleur-, qui étaient, soit des autoportraits, soit des vues de la ville balnéaire. Ces paysages nocturnes sont remarquables, autant par leur construction, où les éléments suggérés sont aussi importants que les éléments visibles, que par leur puissance évocatrice de tristesse, de solitude, et peut-être d'un langage secret des ombres. La nuit sur la plage déserte est un monde à part. Ce kingdom by the sea(1), offre des perspectives vertigineuses, des espaces inquiétants où évoluent des passants incertains, un monde néanmoins fait avec des éléments existants et parfaitement ordinaires à la lumière du jour. Le regard de l'artiste transforme cette banalité comme le rêve transforme les expériences de la journée. Il n'y a pas de message clair transmis par cet environnement silencieux, mais il évoque ou suggère toutes les possibilités et toutes les interprétations.
 
Lumière nocturne et invitation au voyage
 
Dans La Nuit, un personnage dont on voit la silhouette de dos, coiffé d'un manteau et d'un haut-de-forme, marche le long d'un bâtiment à colonnes situé au bord de la mer. Ce promeneur solitaire tend le bras pour s'appuyer sur une colonne, mais il s'en trouve en même temps assez loin, et son bras montre un angle curieux ; ou peut-être la frôle-t-il de la main en marchant. On ne saurait dire la signification de son geste, mais il semble regarder vers le point où les lignes convergent, vers la clarté lunaire qui baigne la mer et une partie de la côte.
 
 
 

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03/08/2017

Entre photographie et peinture : le mouvement pictorialiste

   À la fin du XIXe siècle, la photographie était devenue une activité largement connue de nombreux publics, notamment pour sa valeur pratique et documentaire. Les arts plastiques ayant pris à l'époque une direction contraire à l'esprit réaliste, avec, notamment, l'impressionnisme et les débuts d'une peinture intentionnellement opposée à tout académisme, certains genres picturaux étaient tombés en désuétude, comme les tableaux historiques. La représentation fidèle de la réalité appartenait désormais davantage au photographe qu'à l'artiste. Aussi, l'appareil-photo, de plus en plus compact et facile à utiliser, intégrait les bagages de nombreux voyageurs, et l'image pittoresque ou exotique photographiée remplaçait de plus en plus souvent le tableau, même si le photojournalisme n'existait pas encore, du fait de l'impossibilité à cette époque d'imprimer ensemble le texte et les images, ces dernières devant être reproduites, du moins jusqu'au début du XXe siècle sous forme de gravures. Entre 1890 et 1914, à l'aspect utile et documentaire de la photographie s'ajoute cependant, peut-être en réaction à cette banalisation de techniques surtout utilisées de manière scientifique et commerciale, une dimension artistique, qui, sans être nouvelle, donne aux œuvres une ouverture sur d'autres arts. L'approche n'est pas nouvelle, car les débuts d'une photographie à vocation artistique se situent en Angleterre dès les années 1850 avec des figures comme Julia Margaret Cameron, Lady Elizabeth Eastlake ou Peter Henry Emerson. Il y était question de recréer des atmosphères, des mouvements, des climats ou des émotions particulières ; d'ajouter l'empreinte de l'auteur au-delà de la reproduction de ce que l'on voit. Cela peut s'appliquer aussi bien au paysage qu'au portrait ou à la représentation d'une scène où le spectateur doit trouver un ou des fils narratifs possibles. C'est cette approche de photographie en tant que moyen d'expression artistique, qui deviendra l'aspect essentiel du mouvement pictorialiste. Le mouvement ne possède pas de manifeste ou d'école définie, et il s'est développé au niveau international, en France, Allemagne, Grande-Bretagne ou aux États-Unis, avant de disparaître avec la Première guerre mondiale. Il y a eu cependant des théoriciens de ce courant esthétique qui étaient également des artistes, comme Robert Demachy, Constant Puyo et Heinrich Kühn.

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Edward Steichen, Flatiron Building, 1904