12/09/2017

Un tableau : Ad Marginem, de Paul Klee

 

  Le titre est aussi suggestif que ce qui attire d'abord le regard. Un soleil rouge, entouré d'éléments végétaux, minéraux, animaux, mais aussi de lettres, qui se superposent dans les marges. Peint en 1930, pendant la période Bauhaus, retravaillé par la suite en 1935-1936, le tableau synthétise plusieurs des thèmes majeurs de l’œuvre de Klee : le paysage recomposé, le bestiaire à la signification multiple qui peuple l'inconscient de l'artiste, et l'énigme présenté comme quelque chose d'évident. Si l'art de Klee se caractérise par une étonnante inventivité et un goût de l'expérimentation assumé, certains motifs de son œuvre et leurs formes sont aisément reconnaissables. Ces motifs, stylisés, forment un langage, où les éléments naturels s'adressent au spectateur au moyen de signes : écritures, volumes, flèches, couleurs... Le soleil, comme les plantes et les oiseaux, en fait partie. Il s'impose au milieu du dessin, formant, par sa tonalité vibrante, un contraste puissant avec les différentes nuances brunes et vertes des marges, et avec un fond bistre, traversé de fines rayures, qui paraît irradié par une lumière diffuse. Mais ce qui donne son titre à la scène, son élément principal, échappe d'abord au regard par un mouvement centrifuge. Au visible s'oppose le flou, le mélange des traits ; à l'immobile s'oppose le fluctuant. Chose curieuse, les images de ce tableau que l'on trouve couramment en ligne le présentent dans deux sens différents, tantôt avec l'oiseau en haut, tantôt en bas. Détail amusant indiquant plutôt l'importance des plans situés au bord du tableau.
 
 
Le soleil rouge ou orangé, aux contours bien définis, est un motif relativement récent dans la peinture occidentale. Certains paysages du Lorrain mettent l'accent sur l'astre, tout comme la peinture de l'âge romantique, souvent sous forme de coucher de soleil. On peut rappeler aussi celui de Monet dans Impression, soleil levant, dont la couleur se reflète sur l'eau, mais surtout ceux de Van Gogh, où la lumière est représentée de manière très délimitée. Chez Klee, le motif de la sphère rouge, qui n'est pas toujours un soleil, comme dans le tableau Le Ballon rouge (1922), apparaît dans de nombreuses œuvres. On peut ainsi citer Ad Parnassum, Grenzen des Verstandes (1927), Château et soleil (1928)... Dans Ad Marginem, que l'on peut traduire par « dans les marges » ou « vers les marges », la sphère centrale retient le regard du spectateur, qui évolue ensuite vers un paysage bien plus obscur, fait d'images zoomorphes, de plantes et de fleurs, mais aussi d'yeux qui observent ; une forêt et une faune surgissant du cadre, ou disparaissant. Les « marginalia » ou « drôleries » étaient des enluminures, sans rapport particulier avec le texte, placées dans les bords des manuscrits médiévaux. Ce type d'ornementation faisait souvent appel à un bestiaire insolite, avec des créatures mi-humaines, mi-animales, ou avec des animaux qui s'adonnaient à des activités humaines. On peut imaginer que des traits de ce monde bizarre se retrouvent dans le tableau de Klee, où l'ironie étrange et poétique joue toujours un rôle important, mais le plus étonnant est que chaque marge, chaque côté du tableau, semble constituer un paysage et un horizon indépendants, selon la façon dont le tableau est orienté.
 
 

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07/09/2017

Un tableau : Les filles d'Edward Darley Boit, de John Singer Sargent

Un tableau : Les filles d'Edward Darley Boit, de John Singer Sargent
 
   Depuis son séjour à Madrid en 1879, où il avait copié certains tableaux exposés au Musée du Prado, le style et les thèmes de John Singer Sargent montraient l'influence de la peinture espagnole, des portraits du Gréco aux complexes compositions de Velázquez. C'est à ce dernier, et aux Meninas, que Sargent s'est surtout intéressé pour l'un de ses plus célèbres portraits de groupe, « Les filles d'Edward Darley Boit », peint à Paris en 1882 et intitulé d'abord « Portraits d'enfants », où l'on découvre quatre sœurs : Julia, Mary Louise, Jane et Florence âgées de quatre à quatorze ans, dans un intérieur à la fois luxueux et étrangement vide. Les enfants sont les filles d'Edward Boit, lui-même artiste et ami de Sargent. Boit, un « Américain cosmopolite » menait à Paris la vie que tant d' expatriés affectionnaient à cette époque, celle que l'on retrouve dans les romans de Henry James ou d'Edith Wharton, où ils sont nombreux à voyager en France et en Italie et à se plaire au milieu d'une société raffinée et éprise d'art européen. On ne sait pas si le tableau était à l'origine une commande de Boit, ou une suggestion de Sargent. Dans cette œuvre, on peut voir des allusions aux Siècles d'or espagnol et hollandais dans la curieuse et asymétrique représentation de la scène et des personnages.
 
   Le décor est l'appartement de la famille Boit, avenue de Friedland. Un cadre réaliste, où l'on dirait que les jeunes filles ont été surprises au milieu d'un jeu, pour un agencement pour le moins inhabituel. Il n'y a pas de hiérarchie des âges, ou d'ordre dans la présentation des enfants. Elles sont montrées dans des attitudes et positions distinctes, assez éloignées les unes des autres. La plus jeune d'entre elles, Julia, est assise sur un tapis et tient une poupée. Deux vases japonais décorés en bleu, d'une taille bien plus grande que celle des jeunes filles sont disposés dans deux coins de la pièce -actuellement, ayant été donnés par les héritiers des Boit, ils sont visibles de chaque côté du tableau, au Museum of Fine Arts de Boston-. En dehors de ces objets et d'un paravent rouge, il n'y a qu'un tapis bleu clair et brun qui couvre le parquet. Pas d'autres meubles pour ce lieu qui ne semble pas avoir d'affectation particulière ; il s'agit peut-être d'une salle de classe, ou de jeux, ou d'une antichambre, car l'espace s'ouvre au centre vers une partie de la maison qui reste quasiment invisible, où est placé un meuble surmonté d'un miroir, et deux autres vases bleus, de petite taille. La lumière reflétée dans la glace, et dans la surface brillante de la porcelaine, crée un effet de profondeur, et c'est là l'un des motifs qui renvoient aux Meninas.
 
   Dans le tableau de Velázquez, il y a plusieurs plans marqués par des lumières d'intensité différente. Les personnages sont éclairés par une fenêtre qui se trouve à droite, hors-champ. Le fond, avec le plafond et le mur aux peintures accrochées -incluant un portrait du couple royal- et la porte ouverte sur un escalier, restent plongés dans une pénombre grise et brune ; mais cette opacité est brisée par la clarté qui vient de l'escalier. Les points de vue sur le palais, sur l'infante et sa suite, sur le peintre et sur d'autres membres de la cour sont multiples. On voit à la fois les personnages et leur environnement, et même au-delà de ce dernier. La moitié supérieure du tableau est occupée par le vide opaque du mur et du plafond, tandis que la luminosité, les contrastes et les textures -tissus des robes et des habits, chevelures et fourrure du chien - se concentrent dans la partie inférieure. Les plans s'emboîtent les uns dans les autres et forment un ensemble cohérent, lié par une atmosphère perceptible par le spectateur- Velázquez avait la réputation de savoir « peindre l'air ».
 
 
 

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