24/03/2018

Peindre le rêve

   

à propos de Peindre le rêve, de Daniel Bergez
 
Lumineux ou effrayant, explicite ou mystérieux, le monde du rêve séduit les écrivains et les artistes depuis toujours. Pour sa puissance évocatrice d'une réalité autre, d'un fond religieux, mythologique, littéraire, ou d'une construction allégorique, le rêve imprègne l'histoire de l'art occidental. Ainsi, il sera question, dans cet ouvrage, très dense et passionnant, d'un grand nombre d’œuvres et de courants picturaux ayant comme point commun la mise en scène du monde onirique, et cela depuis la fin du Moyen Âge jusqu'au Surréalisme, ses suites et de son champ d'influence. Un domaine très vaste, qui répond à des aspects culturels, mais aussi aux expérimentations les plus audacieuses. Ici, les rêves picturaux suivent un ordre chronologique et thématique. Parmi les plus représentés dans la peinture, certains sont issus d'épisodes bibliques, comme l’Échelle de Jacob. Si l'oniromancie, pratique consistant à interpréter les songes, était considérée avec méfiance à l'époque médiévale -par rejet des pratiques divinatoires, et par ce que ces illusions renfermaient d'étrangeté, d'interdit, d'envers du décor de la vie réelle-, la figuration du rêve tiré de l'histoire sacrée dans l'enluminure établissait des thèmes et des schémas narratifs et de composition qui allaient être souvent appliqués au cours des siècles suivants. Ces visions sont contemplées comme des signes divins ou des prophéties, les protagonistes étant des patriarches bibliques ou des saints. Ainsi, il y a deux plans, celui du rêveur et celui de la vision, plan céleste et terrestre délimités chacun par les couleurs, les attitudes, par un réalisme plus ou moins accentué chez le dormeur, abandonné au phénomène invisible. Le sujet de l’Échelle de Jacob est traité très différemment au Moyen Âge et à l'époque classique. De manière naïve chez les enlumineurs médiévaux (1) ou chez Nicolas Dipre, où l'on voit une vraie échelle et des anges en train de monter au ciel ; de manière davantage subtile chez José de Ribera, qui met au premier plan un personnage endormi, habillé comme les paysans espagnols de son temps. La vision céleste, plutôt que montrée, est suggérée par la lumière. Un autre exemple, issu cette fois du Nouveau Testament, est le songe de saint Joseph, diversement rendu par des peintres comme Philippe de Champaigne, Georges de La Tour ou Rembrandt. Les saints peuvent porter des habits luxueux ou anachroniques, ou, au contraire, d'une étonnante simplicité. Au-delà des aspects de style, on trouve cet épisode généralement inséré dans une atmosphère intimiste, propice à une irruption du surnaturel, qui semble pourtant s'imposer de façon évidente, où le mystère demeure du côté du dormeur et de sa présence apparemment passive. Les rêves de saints, souvent tirés de La Légende dorée de Jacques de Voragine ou d'autres sources traditionnelles les montrent également assistant à des prodiges pendant leur sommeil, sans qu'ils paraissent y participer, comme la sainte Hélène de Véronèse.
 
  La Renaissance est l'époque de l'affirmation d'une individualité qui concerne en premier lieu l'artiste ; le moi devient sujet d'observation, d'étude, de différenciation. C'est le début de l'autoportrait et de la signature, mais aussi une époque qui se passionne pour les énigmes, les jeux érudits et les allégories. L'évocation du songe devient plus personnelle et s'applique également à des sujets mythologiques et littéraires. La vision de cauchemar vécue par Albrecht Dürer est un bon exemple de l'importance croissante de l'introspection. Dans son journal, le peintre avait inclus un croquis à l'aquarelle de son mauvais rêve de la nuit du 7 au 8 juin 1525 : de gigantesques trombes d'eau s'abattant sur un paysage campagnard. Le point de vue est ici celui de l'artiste et, en même temps, celui du rêveur, tandis que la signification du songe reste hermétique, seule sa forme réussit à communiquer la terreur de vivre un désastre naturel.
 
 
  L'allégorie est une autre variante, qui trouve un certain essor à la Renaissance. Image de la quête amoureuse ou initiatique dans ses modèles littéraires, comme le Roman de la Rose ou le Songe de Poliphile, le rêve allégorique est riche de significations et de références. Les héros mythologiques font aussi leur apparition, en allusion à des récits antiques, tels les rêves de Pâris et celui d’Énée. Certains allégories sont davantage obscures, en raison de la grande quantité d'éléments qu'elles contiennent, et de leur apparente absurdité. Toutes les composantes du rêve se trouvent chez Jerôme Bosch, aussi bien dans Le Jardin des Délices, que dans le polyptyque des Visions de l'Au-delà : créatures fantastiques, hybridations, scènes bizarres... Il y a quelque chose de l'esprit facétieux de certaines enluminures médiévales, des détails qui font penser à des parodies ou des récits à clef chez Bosch, mais avec une tonalité bien plus angoissante et une vision très dynamique qui brouille la frontière entre la fantaisie plaisante et le cauchemar.
 
 
Odilon Redon. A Edgar Poe : L'oeil, comme
un ballon bizarre, se dirige vers l'infini. 1878
 

23:49 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

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