22/02/2016

La Huitième Reine

À propos de La Huitième Reine, de Bina Shah
 
La connaissance d'un pays est une entreprise improbable, une plongée dans un labyrinthe de complexité et de répétitions trompeuses qui ne peut être abordée que par le récit, ou plutôt par les récits : ceux de la fiction, mais aussi ceux de la chronique, des arts et du témoignage. Le roman de Bina Shah nous ouvre ainsi de nombreuses pistes, à l'intérieur même de l'intrigue, pour appréhender le Sindh, l'un des quatre régions pakistanaises, dans son histoire récente et son actualité tragique. Des brins de connaissance se trouvent aussi bien dans les fiches Wikipédia que dans les faits d'armes des Anglais, les poèmes ou les affiches électorales. Le Sindh n'est pas seulement l'une des régions les plus peuplées du pays. C'est aussi un monde où les structures féodales survivent non seulement dans les mémoires. C'est le pays des saints soufis et des seigneurs rebelles à la colonisation britannique, et c'est aussi le pays de la famille Bhutto. Un des fils conducteurs du roman sera ainsi le retour de Benazir Bhutto au Pakistan en 2007, et sa dernière campagne pour reconquérir le pouvoir dans une ambiance délétère. Ce bout d'un parcours personnel, intéressant en soi, met en lumière la quasi impossibilité de tout changement d'un système politique lorsque la guerre est à la fois à l'intérieur et à l'extérieur, depuis si longtemps qu'elle ressemble davantage à une ancienne coutume. Et en-deçà de la guerre et de la géopolitique, il y a des désirs d'émancipation et d'évolution individuels qui se heurtent aussi souvent à l'omniprésence de l'armée qu'à la menace islamiste, à divers risques d'arbitraire et à une insécurité constante.
 
Ali Sikandar est journaliste dans une chaîne de télévision à Karachi. Il est aussi étudiant, et amoureux de la belle Sunita, relation qui demeure cachée en raison de la différence de religion dans le couple. Pourtant, le poids des traditions ne semble pas insupportable dans le milieu où Ali évolue – son patron est une femme, ses amis fréquentent des plages et des lieux de divertissement de style occidental...- mais son mode de vie ne fait que souligner son déclassement, et son besoin de cacher ses origines féodales, qui se révèlent tantôt un défaut, tantôt un privilège. Ali est souvent, au sens propre comme au figuré, perdu dans la foule. Il suit les manifestations et l'actualité des élections pour des raisons professionnelles, mais il cherche à s'extraire des courants dominants et des pièges du collectif, tout en défendant une démocratie menacée. Il s'intéresse aux contradictions qui caractérisent la vie quotidienne dans sa ville et son pays : une justice fragile, des mœurs où règne l'hypocrisie, et un antiaméricanisme paradoxal, car ceux qui critiquent les États-Unis et les sociétés occidentales en général sont les premiers à vouloir y émigrer... La rue ne lui apporte guère de réponses, et la figure de Benazir Bhutto, à la fois lointaine et incontournable, est un rappel de sa propre histoire familiale, du rôle joué par les grands propriétaires terriens et les descendants des Pir. Le passé et le présent se mélangent dans de multiples reflets, les possibilités de connaissance se trouvent partout, éclatées, et les légendes empreintes de mysticisme, comme celles des sept reines, sont parfois un moyen plein de justesse pour comprendre le réel.
 

 

La Huitième Reine, de Bina Shah, traduit de l'anglais (Pakistan) par Christine Le Bœuf. Actes Sud, 2016
 

29/12/2015

En d'autres mots

 

à propos de En d'autres mots, de Jhumpa Lahiri

Y a-t-il un instant où une langue étrangère cesse de l'être ? Où peut bien aboutir l'immersion dans une culture choisie, l'appropriation véritable d'autres mots, d'autres tournures, d'autres pensées ? Ce sont quelques-unes des questions qui sont posées dans ce récit autobiographique dédié à l'exploration d'une passion singulière pour la langue italienne qui se manifeste chez une romancière nord-américaine d'origine indienne. Une passion qui la mènera à un profond changement dans son style de vie, car elle partira s'installer à Rome avec mari et enfants, et aussi à une transformation dans son métier d'écrivain. Lorsque la langue est la clé d'un monde inconnu qui ne demande qu'à être découvert, cela vaut bien un long apprentissage, la présence et le soutien de différents professeurs, l'usage et la composition de dictionnaires personnels, l'attente, le rêve et inévitablement la possibilité du découragement et de la déception. Un tel défi ne peut que séduire une artiste de l'écrit, et c'est sa mise en œuvre que nous propose Jhumpa Lahiri dans ce livre.

Suite : http://inma-abbet.blogspot.ch/2015/12/en-dautres-mots.html

20/11/2015

Le Kimono de neige

à propos de Le Kimono de neige, de Mark Henshaw
 
Les confidences entre deux hommes âgés, deux voisins vivant seuls sans le Paris de 1989 tracent des lignes ténues entre l'imaginaire et le vécu. L'ancien inspecteur de police Jovert et l'ancien professeur de droit Omura semblent avoir peu en commun, sauf peut-être leur solitude et la disposition identique de leurs appartements, ainsi qu'une expérience frustrée de la paternité. À l'occasion d'un accident qui rend ses déplacements difficiles, Jovert fait la connaissance du professeur Omura, Japonais amoureux de la France. Omura apprécie la compagnie de son voisin et lui parle de sa vie au Japon, une vie très discrète, en marge de tout événement dramatique et de toute passion. Seule l'évocation de sa fille Fumiko, adoptée dans des circonstances inhabituelles paraît renfermer un mystère. Pourtant, un personnage flamboyant et flambeur se dégage de son récit ; son ami d'enfance Katsuo Ikeda, qui aurait eu une vie riche en aventures, péripéties et disparitions. Katsuo agit là où l'énigmatique Omura se contente d'observer. Le premier se montre séducteur, ambitieux, sciemment immoral et aimant les plaisanteries cruelles, mais il devient également un écrivain à succès, un esthète à la recherche de femmes aimées qui se dérobent. Les portraits féminins se succèdent, sous le regard d'un Omura qui préfère afficher une certaine neutralité, tout en affirmant des principes moraux solides et en avertissant Katsuo de la tragédie qui ne manquera pas de se produire. De l'autre côté, l'inspecteur Jovert délie aussi le fil de ses souvenirs, en Algérie, où il a passé une bonne partie de sa vie, où le monde d'autrefois se manifeste encore sous forme de lettres. Un parallélisme troublant s'établit entre les deux hommes, car tous les deux s'efforcent de tenir le passé à l'écart et en même temps de le faire resurgir dégageant quelque chose qui ressemble à une culpabilité secrète, dans une ambiance étrange, marqué par le motif répété de la neige et de la glace. Le récit se construit, au-delà de la parole, par des images et des sons dont on ignore la signification : les pas dans les rues glacées, le bruit d'une machine à écrire entendu dans l'escalier, une scène dramatique entraperçue qui retourne très tôt au silence, et un kimono d'un blanc neigeux... Un roman original dans sa construction, fait de différentes histoires emboîtées les unes dans les autres et d'époques mélangées, oscillant entre le récit familial et le thriller psychologique.
 

 

Le Kimono de neige, de Mark Henshaw, traduit de l'anglais (Australie) par Aurélie Tronchet, Christian Bourgois Éditeur, 2015
 
 
 

01/11/2015

Il faut tenter de vivre

à propos de Il faut tenter de vivre, de Eric Faye
 
   Ne reste-t-il vraiment rien, pourtant, d'une tentative d'évasion Un esprit doit conserver quelque part une trace de cette grande bourrasque océanique -la liberté-, un peu comme, sur le sable, après le reflux de la vague, subsiste une frise d'écume. (p. 146) Les personnages de ce roman ressemblent aux ombres que l'on peut croiser, la nuit, sur un quai de gare ; des silhouettes un peu floues, difficiles à saisir dans leur mouvement, et pourtant captivantes. C'est ainsi que se présente au narrateur la figure d'une jeune femme rencontrée dans une soirée parisienne au milieu des années 90. Sandrine l'intéresse d'emblée, non pas comme une amoureuse probable, mais comme un motif romanesque, car il pressent la valeur littéraire de l'histoire accidentée de la jeune femme, où abondent les failles et les zones obscures. Sandrine lui échappe et revient pour s'en aller de nouveau, à l'image d'une vocation d'écrivain qui connaît une éclosion tardive. Il apprendra ainsi l'enfance en clair-obscur et les rêves d'une petite fille brimée par une mère jalouse, ses essais d'acclimatation à un milieu désespérément terne, ses inévitables fugues qui la mèneront plus tard à l'impasse dans les marges de la société. Entre arnaques sentimentales et fausses identités, Sandrine se perd à chercher le bonheur dans de l'argent trop vite dépensé et des relations bancales. Le narrateur observe, avec un regard à la fois bienveillant et désolé, ses nombreuses métamorphoses, ses tentatives de tout recommencer après l'échec, en changeant de pays, d'amis et d'amants. Pour éviter d'être envoyée en prison, Sandrine part en Belgique, mais c'est un isolement d'une autre sorte qui débute là-bas, dû à la peur d'être démasquée, et au besoin d'utiliser un nom d'emprunt. La liberté apparaît comme une affaire de temps, comme une longue attente de l'oubli ; à l'opposé de cette vision chronologique se dessine une recomposition de différentes époques et expériences, afin de retrouver une image de soi reconnaissable, sinon choisie, du moins acceptée. Toute révolte n'est pas libératrice, cependant l'énergie dépensée pour s'émanciper ne se perd jamais, elle se transforme en leçon de vie.
  On retrouve ici comme un écho des mots de Marguerite Yourcenar, Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison ? La recherche de parcelles de liberté et l'exploration d'identités fragmentées restent de fascinants sujets de réflexion.
 

09/09/2015

Avec les chiens

Avec les chiens

 

à propos de Avec les chiens, d'Antoine Jaquier

 

   Si, d'après certains, à dormir avec les chiens, on attrape des puces, que peut-il arriver à ceux qui se rapprochent d'un tueur d'enfants, dit l'Ogre de Rambouillet, tout juste sorti de prison ? Que risque-t-on à essayer la compréhension, le châtiment ou le pardon ? L'intrigue de ce roman ressemble beaucoup au récit d'une insidieuse contagion, facilement répandue à la faveur de la fascination du mal. Raconté à deux voix, le récit met en scène deux personnages, deux victimes du tueur en série Streum : Michel, le père d'un des enfants enlevés, et Julien, le dernier enfant longtemps séquestré dans la cave de Streum, et le seul rescapé. Chacun de leur côté, méfiants mais étonnamment naïfs, ils épient la nouvelle vie de l'ogre, s'arrangent pour faire sa connaissance sous des faux noms. D'abord, il y a un projet de vengeance, plutôt farfelu, mais bien sérieux, décidé treize ans plus tôt. La proximité de Streum va le rendre rapidement caduc. Au lieu de la détestation attendue, les deux hommes commencent à éprouver une attirance au début ambiguë, de plus en plus affichée ensuite, pour une figure qui représente à leurs yeux l'assouvissement sans limites des pulsions, la haine décomplexée des femmes, la rupture avec une civilisation adepte de la mièvrerie rigide, qui les gênent aux entournures, la liberté comme négation de l'autre. Ils adoptent ainsi les codes, le langage du meurtrier, et même ses étranges loisirs, sans se douter que le processus de victimisation continue, cette fois sous forme de manipulation des esprits. Puisqu'on vous avait dit que c'était un pervers...

 

Entre sadomasochisme et hybristophilie, la séduction exercée par le tueur en série semble bien être celle d'un improbable dernier fauve en liberté, d'un mauvais sauvage des banlieues et du no man's land pavillonnaire. Il s'épanouit aussi bien dans une ferme isolée que dans la jungle des sites de rencontres. Son adaptabilité lui donne une position dominante, et il n'hésite pas à exploiter les points faibles de ceux qui vont s'empresser plus tard de lui trouver des excuses (l'inévitable enfance malheureuse). Dans la description de ses victimes, la passivité et l'apathie n'est pas sans rappeler certains personnages de Michel Houellebecq (Les Particules élémentaires). Ici aussi, la victimisation devient un statut et, avec le temps, une stratégie. Avec les chiens décrit des folies individuelles, reflets de folies collectives : celle des médias, qui cultivent, chez le public, l'envie de se faire peur, celle des esclaves consentantes cherchant désespérément un maître, celle, enfin, de la réification des enfants, réduits à l'état d'objets ou à celui de projets. Dépourvu de tout discours moralisant, le deuxième roman d'Antoine Jaquier explore le domaine du polar, en cultivant le suspense, mais aussi celui du roman réaliste, avec ses personnages construits à partir d'agrégats, où se mêlent des clichés de notre époque et une solitude tenace.

 

 

 

Avec les chiens, d'Antoine Jaquier, éd l'Âge d'Homme, 2015

 

http://inma-abbet.blogspot.ch/2015/09/avec-les-chiens.htm...

09/08/2015

Matisse et son temps

à propos de l'exposition Matisse et son temps, du 20 juin au 22 novembre 2015 à la Fondation Gianadda, Martigny

 

Entre deux siècles, le long parcours artistique d'Henri Matisse (1869-1951) nous révèle l'éclosion des avant-gardes, des différentes tendances, des échanges, amitiés et dialogues esthétiques sans fin. Étonnante carrière s'épanouissant sur le tard mais toujours en avance sur son temps, miroir des artistes de son époque. L’œuvre de Matisse est ici mise en parallèle avec celle d'autres peintres : Picasso, Bonnard, Braque, André Derain, Maurice Vlaminck, Juan Gris... Une mise en scène des débuts de l'art moderne avec des œuvres majoritairement issues des collections du Centre Pompidou, ainsi que de quelques collections privées suisses.

 

L'exposition est organisée selon un fil conducteur chronologique, en neuf étapes : les débuts, dans l'atelier de Gustave Moreau ; le fauvisme ; l'influence du cubisme ; les années niçoises ; la série des Odalisques ; l'atelier du midi ; l'atelier comme espace de la peinture et enfin le tournant de l'après-guerre et l'entrée dans une autre modernité, celle qui annonce les couleurs du pop art. Dans ses années de formation auprès de Gustave Moreau, peintre symboliste, dans les années 1890, Matisse avait, avec d'autres peintres comme Albert Marquet, Charles Camoin ou André Derain, commencé à formuler une singularité, un style qui allait se développer autour d'un usage franc et audacieux de la couleur, qui, utilisée de façon pure et posée en aplat, réinterprète les leçons de l'impressionnisme dans un art de la simplification destiné à montrer la réalité telle que le peintre la voit. C'est par la couleur et ses contrastes que la lumière s'exprime. Dans ses œuvres datant de 1900, notamment ses vues du pont Saint-Michel, Matisse montre la vue depuis son atelier en employant des techniques différentes, mais qui préfigurent sa période fauve. Après un séjour à Collioure en 1905, son travail devient de plus en plus original sur le plan chromatique, ce qui vaudra à sa peinture et à celle des autres exposants du Salon d'automne de 1905 l'appellation de « fauve ». Le surnom ne tarde pas à être revendiqué par les peintres eux-mêmes, et le fauvisme est devenu une école picturale en concurrence avec d'autres mouvements avant-gardistes, notamment le cubisme. Initiée par Picasso, Georges Braque et Juan Gris, la peinture cubiste offre une vision déconcertante de la réalité, par la décomposition et recomposition de ses éléments, par la stylisation des objets suggérés par des traits et des formes géométriques. Pour Matisse, la réflexion sur la dimension géométrique de la peinture se manifeste notamment à partir de 1914, avec le tableau Porte-fenêtre à Collioure, où la netteté des lignes et des zones de couleur rendent la représentation de l'objet proche de l'abstraction.

 

Le portrait est aussi un genre facilement repris et transfiguré par la modernité chez Matisse. Le réalisme laisse la place à la simplicité du trait vivement souligné, et à des arrière-plans très colorés, où l'on trouve souvent des allusions à une ornementation très riche dans les meubles et les tissus. C'est là un motif très ancien que l'on retrouve dans les Odalisques, portraits féminins réalisés après un séjour au Maroc. La prédominance des tonalités chaudes, du rouge, l'expression d'une nudité rêveuse et nonchalante cultivent le souvenir de Delacroix, d'un imaginaire orientalisant, romantique et sensuel.

Suite : http://inma-abbet.blogspot.ch/2015/08/matisse-et-son-temps.html

22/06/2015

Deux poèmes

irisflor3.jpg

"Iris Florentine", technique mixte sur papier, Inma Abbet, 2015

http://inma-abbet.blogspot.fr/2015/06/le-lien-invisible-d...