09/12/2016

Comment dire l'instant en peinture. De William Blake à Antoine Watteau

À propos de Comment dire l'instant en peinture. De William Blake à Antoine Watteau, de Dominique Vergnon Le titre de cet essai fait allusion à une phrase de Diderot : « Le peintre n'a qu'un instant presque indivisible ; c'est à cet instant que tous les mouvements de sa composition doivent se rapporter. ». L'instant désignerait un stade ultime de perfection de l’œuvre picturale, où plus aucune intervention ou modification de la part de l'artiste ne serait nécessaire. Une notion temporelle pour expliquer une réalité apparemment contradictoire : la fixation sur la toile de l'éphémère d'une lumière, d'un mouvement ou d'une émotion, à l'intérieur d'une scène qui contient par ailleurs d'autres points d'intérêt, d'autres histoires possibles ; la recherche d'un présent absolu, d'une synthèse, le délaissement du superflu... Si l'aboutissement de ce processus créatif est perceptible par le spectateur et fait partie de l'expérience esthétique de tout amateur de peinture, il est en revanche difficile de transcrire ce moment à l'aide du langage verbal sans l'aide de digression métaphoriques ou conceptuelles. La démarche est pourtant réussie dans cet album, où les peintres sont présentés par ordre alphabétique. Il s'agit de faire émerger, avec érudition et délicatesse, la singularité de chaque artiste, à travers des échos de sa vie et de la façon dont ses œuvres ont été reçues en son temps, à travers des détails chromatiques, des ombres et des expressions des procédés de style et de composition -usage de la perspective, place et rôle des personnages-, à travers également son opacité et son mystère. À l'image de celle de Giorgione « l'Insaisissable », les vies de peintres semblent se dérouler dans un doux clair-obscur qui les fait ressembler à des légendes sans âge. L'essentiel est ailleurs. Chaque style est unique, ancré dans un mode cohérent, qui s'affranchit de la biographie et des conventions esthétiques d'un temps déterminé, et traverse ainsi les époques. Les classiques ne vieillissent pas. Le choix éclectique, d'artistes autant que de tableaux, montre que le monde de l'art n'est jamais un jardin clos, mais que le caractère original d'une œuvre peut venir aussi bien de l'interprétation d'une tradition que d'une volonté de rupture. On trouvera ici des anciens et des modernes, de Paolo Uccello à Piet Mondrian, en passant par Hokusai, Seurat ou Holbein. La singularité de William Blake tient à son mysticisme, à la perméabilité entre peinture et poésie, à ses sources à la fois bibliques et shakespeariennes ; celle de Chardin à son choix unique des scènes d'intérieur, à ses portraits de femmes au travail ; celle de Chagall à sa culture juive et hassidique, à son amour de la vie et de la peinture... Dans les Noces de Cana de Véronèse, les points de fuite sont multiples, les personnages nombreux, les couleurs brillantes, le chatoiement des soieries, des perles, de l'or attirent le regard, une infinité de mouvements qui se déploient autour du point central et de la figure du Christ, formant une mise en scène complexe qui laisse cependant une impression de légèreté évidente. Les effets les mieux étudiés sont ceux qui paraissent issus d'élans spontanés. Comment dire l'instant en peinture. De William Blake à Antoine Watteau, de Dominique Vergnon. Éd. Michel de Maule, 2014 http://inma-abbet.blogspot.ch/2016/12/comment-dire-linstant-en-peinture-de.html

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23/08/2016

Le monde de John Atkinson Grimshaw

Des personnages solitaires s'attardent au coin d'une rue, à l'orée d'un chemin campagnard, près des voies du chemin de fer, se promènent sur les quais d'un port ou dans les avenues d'une grande ville, où l'on voit des vitrines éclairées, de l'asphalte mouillé, des becs de gaz qui brillent à travers le brouillard. Ce sont des paysages suburbains et glaciaux, ceux des confins des cités du nord qui semblent avoir grandi trop vite, où le bruit et l'activité paraissent amortis, enveloppées dans le silence, à la tombée du jour ou, plus fréquemment, sous la clarté lunaire. Ce sont des docks et des champs baignés par une lumière pâle ou d'un jaune doré, vouée à sublimer le froid et la pollution, inscrivant les traits caractéristiques de l'ère industrielle dans une volonté de réalisme, sans les cacher ni les afficher explicitement. C'est un monde presque anonyme, qui ressemble aux images que l'on voit défiler par la fenêtre lors d'un voyage en train, un monde où le banal devient énigmatique et presque inquiétant, vision d'une réalité fidèlement rendue jusqu'à paraître irréelle, subtilement influencée par l'art photographique. Par ailleurs, la première rencontre du spectateur d'aujourd'hui avec les œuvres de John Atkinson Grimshaw se fait souvent par l'entremise de couvertures de livres qui ont un lien avec le genre fantastique. L'inquiétante étrangeté qui surgit de ces toiles appartient cependant au domaine de la conjecture ou à celui du mirage : le regard sur cette œuvre singulière ne s'appuie sur aucune théorie, car l'auteur n'a pas laissé les traditionnelles clés d'interprétation qui sont les lettres, les journaux ou d'autres écrits sur la peinture. De la vie de Grimshaw (1836-1893), les quelques dates et événements importants connus montrent le parcours d'un homme ordinaire de l'époque victorienne, qui a pourtant laissé une œuvre extraordinaire. L'artiste, originaire de la ville de Leeds, est issu d'un milieu modeste et ne fréquente pas d'école d'art. Sa vocation artistique a été pourtant assez tôt affirmée, et d'après ses biographes, il s'est formé en autodidacte, en s'inspirant pour ses premiers sujets de photographies vendues dans des boutiques de souvenirs; des scènes lacustres et des natures mortes avec des oiseaux ou des fruits qui se distinguent par leur réalisme et leur précision dans les détails. Il connaissait l'usage de la chambre noire. Ses premières expositions ont eu lieu à Leeds, où il épouse en 1858 Frances Theodosia Hubbard. En 1861, il quitte son emploi à la Great Northern Railway pour devenir peintre à plein temps malgré l'opposition de ses parents. La Leeds Philosophical and Literary Society et d'autres amateurs d'art font alors connaître sa peinture. Son œuvre, inspirée par les Préraphaélites d'abord, et par l'Esthétisme, Lawrence Alma-Tadema et James Tissot ensuite, comprend naturellement de nombreuses vues urbaines ou champêtres, mais aussi des féeries très appréciées du public victorien, des sujets littéraires ou néo-classiques, et des scènes d'intérieur raffinées et mélancoliques. Elle atteint un succès considérable dans les années 1870, lorsque les marchands d'art londoniens, Thomas Agnew, puis Arthur Tooth vendent ses œuvres auprès d'un large public qui aime la représentation de scènes de la vie moderne avec une décoration luxueuse, des objets d'art et des femmes habillées à la mode. D'autres collectionneurs apprécient particulièrement les perspectives urbaines et portuaires des villes du nord : Liverpool, Hull, Whitby, Glasgow... SUITE : http://inma-abbet.blogspot.ch/2016/07/le-monde-de-john-atkinson-grimshaw.html

16/03/2016

La Fabrique des parfums. Naissance d'une industrie de luxe

 

à propos de : La Fabrique des parfums. Naissance d'une industrie de Luxe, d'Eugénie Briot
 
   L'histoire du parfum met en lumière de nombreuses richesses culturelles, des significations, relevant aussi bien de l'histoire de la médecine et de la pharmacopée traditionnelle que de celle des mœurs, aussi bien de l'histoire de l'art que de la religion ou de la littérature, pour beaucoup tombées dans l'oubli. L'élément olfactif accompagne toute activité humaine mais, souffrant encore d'une image d'objet superflu, de caprice vaniteux et raffiné, le parfum reste la plus mystérieuse et ambivalente des substances. La Fabrique des parfumsnous propose d'explorer ce monde à la fois connu et méconnu en suivant différentes pistes, des traces dans l'histoire qui permettent, sinon de reconstituer l'évanescente nature du parfum, du moins de considérer son impact et son rôle à un moment de son histoire ou, tout en restant un article luxueux, il commence à être fabriqué en série et vendu dans le monde entier, au point de devenir un symbole d'une élégance très française, souvent associé à la haute couture. Les traces, on les trouve dans l'Ancien et le Nouveau Testaments, dans la littérature et les textes de lois, mais aussi dans les rapports des Expositions universelles, la publicité, les manuels de bonnes manières, les brevets ou les documents commerciaux, concernant les débuts de l'industrialisation de la parfumerie.
 
Les parfums jouaient un rôle dans la prophylaxie et l'hygiène jusqu'au XIXe siècle, avant d'être davantage des produits de luxe. On croyait autrefois que les épidémies étaient dues aux mauvaises odeurs. De ces croyances dérivent des expressions comme « peste » ou « pestilence » pour désigner la maladie, contre laquelle les extraits de racines, de fleurs et d'herbes aromatiques devaient être efficaces. En même temps, comme pour toute préparation thérapeutique, la notion de parfum n'était jamais loin de celle de poison. Ainsi, la légende tenait Catherine de Médicis pour instigatrice de nombreux empoisonnements, dont celui de Jeanne d'Albret, par le biais de gants parfumés. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle, grâce à la découverte des bacilles et de leur rôle dans les épidémies, et à l'amélioration de l'hygiène dans les villes que l'odeur cesse d'être considéré comme le signe distinctif de la contagion (et de l'empoisonnement). Mais si plus personne ne croit à l'influence des odeurs sur la santé physique, il en va autrement du psychisme. La littérature confirme ce glissement du parfum en tant que médicament vers le parfum en tant que substance énigmatique et puissante par sa capacité d'évocation, et également par sa nature venimeuse. Et dans la poésie ou le roman, il ne s'agit pas de parfums fabriqués de manière artisanale ou industrielle, mais de fragrances florales ou, notamment comme motif romantique, de parfum exotique. Le XIXe siècle sera aussi celui des « sels » et des eaux de Cologne utilisées pour réveiller les élégantes évanouies, ou tout simplement des odeurs entêtantes, reprenant l'ancien thème du poison, comme chez Barbey d'Aurevilly, qui décrit superbement dans Les Diaboliques l'éternelle ambiguïté de ce qui est à la fois symbole d'une nature domestiquée et paisible (les fleurs de serre) et instrument de meurtre (le poison indécelable qui « dissout les liens de la vie plus qu'il ne les rompt »).
 

 

22/02/2016

La Huitième Reine

À propos de La Huitième Reine, de Bina Shah
 
La connaissance d'un pays est une entreprise improbable, une plongée dans un labyrinthe de complexité et de répétitions trompeuses qui ne peut être abordée que par le récit, ou plutôt par les récits : ceux de la fiction, mais aussi ceux de la chronique, des arts et du témoignage. Le roman de Bina Shah nous ouvre ainsi de nombreuses pistes, à l'intérieur même de l'intrigue, pour appréhender le Sindh, l'un des quatre régions pakistanaises, dans son histoire récente et son actualité tragique. Des brins de connaissance se trouvent aussi bien dans les fiches Wikipédia que dans les faits d'armes des Anglais, les poèmes ou les affiches électorales. Le Sindh n'est pas seulement l'une des régions les plus peuplées du pays. C'est aussi un monde où les structures féodales survivent non seulement dans les mémoires. C'est le pays des saints soufis et des seigneurs rebelles à la colonisation britannique, et c'est aussi le pays de la famille Bhutto. Un des fils conducteurs du roman sera ainsi le retour de Benazir Bhutto au Pakistan en 2007, et sa dernière campagne pour reconquérir le pouvoir dans une ambiance délétère. Ce bout d'un parcours personnel, intéressant en soi, met en lumière la quasi impossibilité de tout changement d'un système politique lorsque la guerre est à la fois à l'intérieur et à l'extérieur, depuis si longtemps qu'elle ressemble davantage à une ancienne coutume. Et en-deçà de la guerre et de la géopolitique, il y a des désirs d'émancipation et d'évolution individuels qui se heurtent aussi souvent à l'omniprésence de l'armée qu'à la menace islamiste, à divers risques d'arbitraire et à une insécurité constante.
 
Ali Sikandar est journaliste dans une chaîne de télévision à Karachi. Il est aussi étudiant, et amoureux de la belle Sunita, relation qui demeure cachée en raison de la différence de religion dans le couple. Pourtant, le poids des traditions ne semble pas insupportable dans le milieu où Ali évolue – son patron est une femme, ses amis fréquentent des plages et des lieux de divertissement de style occidental...- mais son mode de vie ne fait que souligner son déclassement, et son besoin de cacher ses origines féodales, qui se révèlent tantôt un défaut, tantôt un privilège. Ali est souvent, au sens propre comme au figuré, perdu dans la foule. Il suit les manifestations et l'actualité des élections pour des raisons professionnelles, mais il cherche à s'extraire des courants dominants et des pièges du collectif, tout en défendant une démocratie menacée. Il s'intéresse aux contradictions qui caractérisent la vie quotidienne dans sa ville et son pays : une justice fragile, des mœurs où règne l'hypocrisie, et un antiaméricanisme paradoxal, car ceux qui critiquent les États-Unis et les sociétés occidentales en général sont les premiers à vouloir y émigrer... La rue ne lui apporte guère de réponses, et la figure de Benazir Bhutto, à la fois lointaine et incontournable, est un rappel de sa propre histoire familiale, du rôle joué par les grands propriétaires terriens et les descendants des Pir. Le passé et le présent se mélangent dans de multiples reflets, les possibilités de connaissance se trouvent partout, éclatées, et les légendes empreintes de mysticisme, comme celles des sept reines, sont parfois un moyen plein de justesse pour comprendre le réel.
 

 

La Huitième Reine, de Bina Shah, traduit de l'anglais (Pakistan) par Christine Le Bœuf. Actes Sud, 2016
 

29/12/2015

En d'autres mots

 

à propos de En d'autres mots, de Jhumpa Lahiri

Y a-t-il un instant où une langue étrangère cesse de l'être ? Où peut bien aboutir l'immersion dans une culture choisie, l'appropriation véritable d'autres mots, d'autres tournures, d'autres pensées ? Ce sont quelques-unes des questions qui sont posées dans ce récit autobiographique dédié à l'exploration d'une passion singulière pour la langue italienne qui se manifeste chez une romancière nord-américaine d'origine indienne. Une passion qui la mènera à un profond changement dans son style de vie, car elle partira s'installer à Rome avec mari et enfants, et aussi à une transformation dans son métier d'écrivain. Lorsque la langue est la clé d'un monde inconnu qui ne demande qu'à être découvert, cela vaut bien un long apprentissage, la présence et le soutien de différents professeurs, l'usage et la composition de dictionnaires personnels, l'attente, le rêve et inévitablement la possibilité du découragement et de la déception. Un tel défi ne peut que séduire une artiste de l'écrit, et c'est sa mise en œuvre que nous propose Jhumpa Lahiri dans ce livre.

Suite : http://inma-abbet.blogspot.ch/2015/12/en-dautres-mots.html

20/11/2015

Le Kimono de neige

à propos de Le Kimono de neige, de Mark Henshaw
 
Les confidences entre deux hommes âgés, deux voisins vivant seuls sans le Paris de 1989 tracent des lignes ténues entre l'imaginaire et le vécu. L'ancien inspecteur de police Jovert et l'ancien professeur de droit Omura semblent avoir peu en commun, sauf peut-être leur solitude et la disposition identique de leurs appartements, ainsi qu'une expérience frustrée de la paternité. À l'occasion d'un accident qui rend ses déplacements difficiles, Jovert fait la connaissance du professeur Omura, Japonais amoureux de la France. Omura apprécie la compagnie de son voisin et lui parle de sa vie au Japon, une vie très discrète, en marge de tout événement dramatique et de toute passion. Seule l'évocation de sa fille Fumiko, adoptée dans des circonstances inhabituelles paraît renfermer un mystère. Pourtant, un personnage flamboyant et flambeur se dégage de son récit ; son ami d'enfance Katsuo Ikeda, qui aurait eu une vie riche en aventures, péripéties et disparitions. Katsuo agit là où l'énigmatique Omura se contente d'observer. Le premier se montre séducteur, ambitieux, sciemment immoral et aimant les plaisanteries cruelles, mais il devient également un écrivain à succès, un esthète à la recherche de femmes aimées qui se dérobent. Les portraits féminins se succèdent, sous le regard d'un Omura qui préfère afficher une certaine neutralité, tout en affirmant des principes moraux solides et en avertissant Katsuo de la tragédie qui ne manquera pas de se produire. De l'autre côté, l'inspecteur Jovert délie aussi le fil de ses souvenirs, en Algérie, où il a passé une bonne partie de sa vie, où le monde d'autrefois se manifeste encore sous forme de lettres. Un parallélisme troublant s'établit entre les deux hommes, car tous les deux s'efforcent de tenir le passé à l'écart et en même temps de le faire resurgir dégageant quelque chose qui ressemble à une culpabilité secrète, dans une ambiance étrange, marqué par le motif répété de la neige et de la glace. Le récit se construit, au-delà de la parole, par des images et des sons dont on ignore la signification : les pas dans les rues glacées, le bruit d'une machine à écrire entendu dans l'escalier, une scène dramatique entraperçue qui retourne très tôt au silence, et un kimono d'un blanc neigeux... Un roman original dans sa construction, fait de différentes histoires emboîtées les unes dans les autres et d'époques mélangées, oscillant entre le récit familial et le thriller psychologique.
 

 

Le Kimono de neige, de Mark Henshaw, traduit de l'anglais (Australie) par Aurélie Tronchet, Christian Bourgois Éditeur, 2015
 
 
 

01/11/2015

Il faut tenter de vivre

à propos de Il faut tenter de vivre, de Eric Faye
 
   Ne reste-t-il vraiment rien, pourtant, d'une tentative d'évasion Un esprit doit conserver quelque part une trace de cette grande bourrasque océanique -la liberté-, un peu comme, sur le sable, après le reflux de la vague, subsiste une frise d'écume. (p. 146) Les personnages de ce roman ressemblent aux ombres que l'on peut croiser, la nuit, sur un quai de gare ; des silhouettes un peu floues, difficiles à saisir dans leur mouvement, et pourtant captivantes. C'est ainsi que se présente au narrateur la figure d'une jeune femme rencontrée dans une soirée parisienne au milieu des années 90. Sandrine l'intéresse d'emblée, non pas comme une amoureuse probable, mais comme un motif romanesque, car il pressent la valeur littéraire de l'histoire accidentée de la jeune femme, où abondent les failles et les zones obscures. Sandrine lui échappe et revient pour s'en aller de nouveau, à l'image d'une vocation d'écrivain qui connaît une éclosion tardive. Il apprendra ainsi l'enfance en clair-obscur et les rêves d'une petite fille brimée par une mère jalouse, ses essais d'acclimatation à un milieu désespérément terne, ses inévitables fugues qui la mèneront plus tard à l'impasse dans les marges de la société. Entre arnaques sentimentales et fausses identités, Sandrine se perd à chercher le bonheur dans de l'argent trop vite dépensé et des relations bancales. Le narrateur observe, avec un regard à la fois bienveillant et désolé, ses nombreuses métamorphoses, ses tentatives de tout recommencer après l'échec, en changeant de pays, d'amis et d'amants. Pour éviter d'être envoyée en prison, Sandrine part en Belgique, mais c'est un isolement d'une autre sorte qui débute là-bas, dû à la peur d'être démasquée, et au besoin d'utiliser un nom d'emprunt. La liberté apparaît comme une affaire de temps, comme une longue attente de l'oubli ; à l'opposé de cette vision chronologique se dessine une recomposition de différentes époques et expériences, afin de retrouver une image de soi reconnaissable, sinon choisie, du moins acceptée. Toute révolte n'est pas libératrice, cependant l'énergie dépensée pour s'émanciper ne se perd jamais, elle se transforme en leçon de vie.
  On retrouve ici comme un écho des mots de Marguerite Yourcenar, Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison ? La recherche de parcelles de liberté et l'exploration d'identités fragmentées restent de fascinants sujets de réflexion.