08/06/2014

Dessins des Écoles du Nord du XVe au XVIIIe siècle, collection Jean Bonna

À propos de Dessins des Écoles du Nord du XVe au XVIIIe siècle, collection Jean Bonna, par Nathalie Strasser

 

Les Écoles du Nord, c’est le nom que l’on attribue aux écoles picturales de Flandres, Hollande, Allemagne et Suisse, par rapport à École italienne, à partir de la Renaissance. Cela couvre une longue période, qui comprend aussi bien des anges flamands que des paysages hollandais et des épisodes bibliques. Le catalogue de la collection Jean Bonna, consacré au dessin, décliné dans les techniques et sujets les plus divers,  nous fait découvrir, à travers une septantaine de feuilles, des œuvres de Dürer ou Rembrandt ou Brueghel de Velours pour les plus connus, mais également les travaux remarquables d’artistes anonymes, ou ceux ayant représenté des animaux à la manière de Dürer, comme Hans Hoffmann, auteur d’un marcassin et d’une grenouille verte, accompagnée d’escargots et d’alchémille, des images sur vélin étonnantes par leur précision et délicatesse.


L’un des sujets récurrents des œuvres de cette collection est le paysage. À une époque marquée par des guerres incessantes aux Provinces-Unies et aux Pays-Bas espagnols, les dessinateurs évoquent une campagne paisible, des horizons dégagés et le travail dans les champs ou sur les canaux. C’est le cas d’un Herman Saftleven ou d’un Hendrick Avercamp, autrement connu par ses scènes hivernales de patinage sur des rivières gelées. Cela fait partie des paradoxes d’un temps qui aimait aussi l’abondance des natures mortes et l’exotisme des bouquets de tulipes, alors que la réalité était celle d’une pénurie certaine. L’exotisme est aussi présent dans les portraits animaliers. Si les Dix lièvres dans un paysage, attribué à Sebald Beham, développe les mouvements des bêtes familières, d’autres auteurs dessineront des tortues, des tatous, un porc-épic ou un  crocodile. L’illustration répond alors à la curiosité scientifique, dans la description détaillée d’un insecte ou d’une écrevisse. La collection compte également de nombreuses études d’arbres, de différents auteurs. Cet intérêt pour la nature, en plus de consolider une certaine maîtrise du trait et de la perspective, pouvait aussi servir de préparation à des tableaux. La destination de certains dessins n’est pas connue. Étaient-ils de simples esquisses ? Des expérimentations sur des supports inhabituels ? Les techniques utilisées sont d’ailleurs des plus diverses. Si la plupart des œuvres ont été exécutées à la plume, et que la base reste l’encre noire ou brune, d’autres matériaux ont souvent été utilisés pour créer des effets d’ombre ou de lumière, ou pour apporter des nuances de couleur : gouache, aquarelle, pierre noire, sanguine, graphite…


(suite) : http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/06/dessins-des-ecoles-du-nord-du-xve-au.html

20/05/2014

Rouge sur Rouge

À propos de Rouge sur Rouge, de Edward Conlon


La grande ville est un lieu hostile, incompréhensible, replié en petites communautés ou, au contraire, éclatant en ramifications multiples. Ce portrait de New York en arrière-plan d’une histoire policière s’attache au caractère unique de la cité, à sa respiration et à sa vie collective, qui n’a rien d’harmonieux ou de prévisible – à moins que le crime et la mort, dans un tel contexte- ne puissent être anticipés. Une métropole qui ressemble très peu à une ruche, où le désordre fait davantage penser à une guerre civile larvée, que seuls les embouteillages et autres entraves à la circulation réussissent à empêcher.


Le lecteur fera la connaissance de deux inspecteurs à la police de New York, deux figures qu’en principe tout oppose. Nick Meehan est discret et respectueux des règlements. Sa vie s’étiole dans son quartier d’origine, avec sa culture irlandaise lointaine et une famille de plus en plus réduite. Son coéquipier Esposito a une vie familiale épanouie et préfère, au travail, des expériences plus intenses, n’hésitant pas à frayer avec les membres de deux gangs rivaux en plein affrontement pour obtenir des informations. C’est une vision du rôle de la police aux frontières floues, où les ennemis d’aujourd’hui peuvent devenir les alliés de demain. Esposito et   Meehan vont incarner, pendant quelques semaines, une de ces alliances fragiles et complexes, alors que Meehan joue cependant un double jeu, car il a reçu la mission de surveiller discrètement son collègue. Entre deux règlements de comptes entre dealers, des affaires de suicides et la poursuite d’un violeur en série, l’intrigue semble se développer autour de l’amitié entre les deux hommes, une amitié teintée de méfiance dans un milieu délétère. Au fur et à mesure, la trame se resserre autour de quelques personnages, et les humanise au-delà de leur condition de victimes ou de suspects.


Mais c’est surtout la singularité de la vie new-yorkaise qui est ici mise en avant. Avec les différentes strates de sa géographie et de sa culture : la toponymie qui renvoie à des noms indiens ; la persistance de traits culturels importés, d’Irlande ou d’Italie pour les plus anciens, du Mexique ou d’autres pays d'Amérique centrale pour les plus récents ; la possibilité de croiser, dans la même journée, les routines rassurantes qui font penser à des villages paisibles (l’emploi courant de l’espagnol, les commerces vendant des spécialités exotiques, la fréquentation de l’école), et des explosions de violence à n’importe quel moment, pendant des funérailles, par exemple. Le maintien de l’ordre ressemble à une triste utopie à laquelle plus personne ne croit et qui est le plus souvent remplacée par une adaptation résignée à de nouvelles lois, à la présence de nouveaux meneurs, pas très futés, qui seront vite balayés par d’autres. Le roman s’attarde longuement à explorer ces aspects, avec de nombreuses scènes d’intérieur, qui montrent des familles dépassées ou gardant encore des illusions. Les différents microcosmes de New York vus à travers le regard d’un auteur qui a fait partie pendant de nombreuses années du NYPD et qui sait bien recréer leurs facettes étranges et contradictoires.



Rouge sur Rouge, de Edward Conlon, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Bastide-Folz, Actes Sud/ Actes Noir, 2014


Pour les commentaires,  c'est par ici :

 http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/05/rouge-sur-rouge.html

21/03/2014

Arrecife

 

A propos de Arrecife, de Juan Villoro

 

Un hôtel dans les Caraïbes, dans un endroit qui n’a rien de paradisiaque. La Pirámide accueille de drôles de clients, des gens qui s’ennuient et adorent courir des risques. Pour plaire à ces touristes d’un genre nouveau, Mario Müller et son équipe sont prêts à organiser des programmes de divertissement couronnés par des enlèvements fictifs, à provoquer des rencontres avec des guérilleros plus vrais que nature, à évoquer les sacrifices des anciens Mayas et, en général,  à faire régner une atmosphère de peur et de danger sur fond de guerre contre les narcotrafiquants. Car le récit se passe dans le Mexique d’aujourd’hui, et certains voyageurs ne cherchent pas le calme, mais au contraire le bruit et les péripéties d’un film d’action, avec une fin heureuse, cela va sans dire. Ils sont sans doute blasés pour avoir ainsi besoin d’autant d’émotions en carton-pâte, mais le plus blasé de ceux qui vivent à l’hôtel cherche surtout l’isolement, peut-être parce que, les problèmes liés aux paradis artificiels, il ne les connaît que trop. Tony Gándara, ami d’enfance et ancien compagnon de route de Mario Müller dans un groupe appelé Los Extraditables, a une mémoire incertaine après des décennies bringues, beuveries et dépendances à des substances diverses, mais cela ne l’empêche pas d’observer la distorsion de la réalité où l’hôtel est en train de sombrer.

Si, au départ le décor de théâtre couramment admis, la mort du plongeur Ginger, hors de l’eau, donne une autre tonalité au récit, celle du roman policier. Tony va essayer de connaître le comment et le pourquoi du meurtre, et commence à jouer au détective amateur, activité qui se révèle plus compliquée que prévu. Entre les routes du trafic de drogue et celles du blanchiment d’argent, les pistes se multiplient, et les implications et responsabilités des uns et des autres apparaissent et disparaissent successivement. Il y a des épaves éternellement frustrées, comme le gringo Peterson, représentant de la fantomatique société anglaise qui exploite l’hôtel, cherchant à noyer ses mauvais souvenirs dans l’échec, comme d’autres dans l’alcool, mais qui ne récolte, ironiquement, que des succès, ou l’attrayante Sandra, qui a aussi quitté les Etats-Unis pour d’obscures raisons et a fini par échouer dans ce coin perdu du Mexique, ou encore le policier Ríos, prédicateur à ses moments perdus. Entouré par ces personnages excentriques, le point de vue de Tony est celui d’une normalité toujours à la limite de l’absurde, une rationalité impossible dans un contexte de peur et de complicité. Reste une belle réflexion sur l’amitié et la loyauté, au milieu des désillusions.


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Un hotel en el Caribe, en un lugar que no tiene nada de paradisiaco. La Pirámide atiende a clientes raros; son personas que se aburren y a quienes les encanta correr riesgos. Para complacer a esta nueva clase de turistas, Mario Müller y su equipo organizan programas de entretenimiento que culminan con secuestros ficticios, provocan encuentros con guerrilleros muy bien imitados, se refieren a los sacrificios de los antiguos mayas y en general crean una atmósfera de miedo y peligro en plena guerra contra los narcotraficantes. La historia transcurre en el México actual, y algunos viajeros no buscan la tranquilidad, sino más bien el ruido y las aventuras típicas de una película de acción, naturalmente con final feliz. El hastío les lleva probablemente a necesitar estas emociones quiméricas, pero el más hastiado de los que viven en el hotel no desea más que aislarse, tal vez porque conoce demasiado bien los problemas que tienen que ver con los paraísos artificiales. Tony Gándara, amigo de infancia de Mario Müller, con quién tocaba en una banda llamada Los Extraditables, tiene una memoria incierta después de décadas de juergas, borracheras y adicciones a diversas sustancias; sin embargo, eso no le  impide observar la distorsión de la realidad en la que el hotel se está hundiendo.

Si al principio todo el mundo acepta vivir en tal decorado, la muerte del buzo Ginger fuera del agua da un matiz distinto a la narración, con un argumento de novela policiaca. Tony trata de saber el cómo y el porqué del asesinato, y comienza a jugar el papel de detective aficionado, una actividad que es más complicada de lo previsto. Entre las rutas de tráfico de drogas y las del blanqueo de dinero, las pistas son muy numerosas, y las implicaciones y responsabilidades de cada cual van apareciendo y desapareciendo. Hay personajes eternamente frustrados, como el gringo Peterson, que representa a la compañía británica fantasma que lleva el hotel, y que intenta ahogar sus malos recuerdos en el fracaso, como otros en el alcohol, pero que irónicamente solo cosecha éxitos, o la atractiva Sandra, quien también se fue de Estados Unidos por razones oscuras y que acabó perdida en aquel remoto rincón de México, o el policía Ríos, predicador en su tiempo libre. En medio de estos peculiares personajes, el punto de vista de Tony representa una normalidad llevada al límite del absurdo, una racionalidad imposible en un contexto de miedo y  complicidad. Pero también una hermosa reflexión sobre la amistad y la lealtad entre las desilusiones.

 

 

Arrecife, de Juan Villoro, Anagrama, 2012


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18/03/2014

L’Opale de Saint-Antoine

A propos de l’Opale de Saint-Antoine, de Gemma Salem

 

Vienne est une ville unique ; elle a quelque chose d’une Venise tout aussi saturée d’histoire et de références culturelles, mais dans une version plus lourde et insubmersible. Vienne est un décor de théâtre, de roman, une maison de poupée aussi irréelle que reconnaissable. Une histoire qui se passe à Vienne ne saurait faire abstraction de la ville, de ses rues, de sa géographie littéraire et musicale et de son côté désuet. Les splendeurs du passé forment un glacis compact; il y a toujours quelque part l’ombre de Mozart et celle de Schubert. Aussi, le sérieux y côtoie l’absurde, la douceur de vivre masque les échecs persistants. C’est la scène idéale pour les aventures d’Agnès Tartes, maladroite apprentie voleuse d’un somptueux bijou échoué dans une église de quartier : l’opale de Saint Antoine, dont tout le monde, sauf quelques petits malins, semble ignorer la valeur, à commencer par le père Fenchel et ses paroissiennes, qui prennent soin du lieu.

 

Agnès n’a pas eu l’idée de s’emparer de la pierre précieuse toute seule. Ce qui la fait agir n’est pas la passion de l’art, ni même celle de l’argent, bien que quelques dizaines de milliers de livres soient en jeu, mais le désir de plaire à un certain Gigi, esthète amateur, baratineur fantaisiste et excentrique professionnel, avec qui elle mène une relation ambiguë. Pour Gigi, la quinquagénaire et –quelque peu- naïve Agnès ferait tout, y compris se fondre dans la foule des dévotes et les aider à nettoyer l’église, ou se rendre invisible en se prétendant professeur de mathématiques au lycée français et guetter le moment propice pour commettre son larcin. Cependant, Agnès s’enlise dans des plans changeants et des tentatives ratées, ce qui lui donne l’occasion de passer en revue, à travers un monologue plein d’humour qui la pose en narratrice peu fiable, ses soupçons à propos de Gigi, ses désillusions et ses doutes concernant le mystérieux commanditaire de l’opale. Enfin, comme tous ceux qui attendent interminablement un être aimé, elle commence à se souvenir des défauts et des manques de délicatesse de celui-ci, en même temps qu’elle s’attache au mode de vie viennois. Fragilité des cristallisations.

 

L’Opale de Saint-Antoine nous offre un éventail d’émotions contradictoires qui surgissent, éclatent et s’éteignent à vive allure. Celles de l’amour, de la rancœur ou de la nostalgie chez une héroïne qui a trouvé enfin un antidote à l’ennui des voyages planifiés et des hôtels convenablement surannés. Un récit où tout le monde cache bien son jeu, y compris le personnage principal, la ville-musée qui n’a jamais dit son dernier mot.

 

 

Gemma Salem, L’Opale de Saint-Antoine, Zulma, 2001

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14/03/2014

Peintures et dessins d'écrivains

A propos de Peintures & dessins d’écrivains- De Victor Hugo à Boris Vian, de Donald Friedman

 

Certaines œuvres picturales et graphiques réalisées par des écrivains sont assez connues, et elles s’intègrent bien dans leur style. C’est le cas des dessins à l’encre de Victor Hugo, de ceux de Goethe ou d’E.T.A. Hoffmann. Certains artistes ont été tout aussi reconnus peintres et poètes, comme Dante Gabriel Rossetti ou William Blake. Pour d’autres, il est impossible de séparer le dessin de l’écriture, et on peut se souvenir du monde animalier de Beatrix Potter. Mais qui connaissait les talents de portraitiste, caricaturiste ou paysagiste qui sont restés cachés dans  les marges de la création littéraire, présents sous forme de divertissement, de passion privée, parfois de mise en scène visuelle ou d’illustration dans les romans et nouvelles de nombreux écrivains?

 C’est ainsi que l’on découvre les portraits –essentiellement d’amis ou de proches- esquissés par Alfred de Musset ou Edgar Poe, les tableaux de Théophile Gauthier et George Sand, et, également, la manière dont G.K. Chesterton, Lewis Carroll ou Kipling voyaient leurs personnages. Une vision parfois décevante pour l’artiste lui-même, telle Charlotte Brontë évoquant ses illustrations pour Jane Eyre : « Il n’est pas suffisant d’avoir l’œil du peintre, il faut aussi avoir la main du peintre pour tirer profit du premier don. J’ai gâché, en mon temps, une certaine quantité de papier bristol et de feuilles de dessin, de pastels et de godets de couleurs, mais lorsque j’examine aujourd’hui le contenu de mon portefeuille, on dirait que, durant les années où il est resté fermé, quelque fée aurait transformé en feuilles mortes ce que jadis je prenais pour de l’or ; […] ». Déception, mais aussi, toujours chez les sœurs Brontë, prolongement d’un univers poétique. D’autres exemples montrent la fascination de l’objet sculpté, (Pearl S. Buck), l’ancrage des souvenirs (Joseph Conrad) ou l’expérimentation avec la forme même des mots (Guillaume Apollinaire).

La définition d’œuvre d’art, et par extension celle de l’artiste se trouve à la fois perturbée et enrichie par cette impressionnante collection de quelques 200 écrivains classés par ordre alphabétique, du monde entier, actifs entre le XVIIIème et le XXe siècle. Les romantiques y côtoient les surréalistes. Difficile de dire quel est le plus important des deux langages chez ceux qui les ont cultivées ; quant aux significations, elles sont innombrables… Gribouillage ou technique stylistique, le trait empiète sur le mot. À l’origine, il peut y avoir une vocation artistique multiple (on peut être écrivain, peintre et musicien), une impossibilité à se décider pour une seule voie. Mais ce n’est pas le seul élément inspirateur car, le rapport entre écriture et peinture est très ancien, présent dans les langues basées sur des idéogrammes et dans toute forme de calligraphie.

Pour D. Friedman, qui met en lumière des détails de la biographie de ces artistes polymorphes, l’attitude qui consiste à explorer ces chemins et à répondre à ces vocations simultanément est probablement liée dans son ensemble à la souffrance : parmi les auteurs, on trouve beaucoup ayant vécu des enfances traumatiques, des abandons, des expériences précoces de la mort de proches, le la misère ou de la maladie, de la dépression aussi, nous rappelant que tout ce qui est pénible peut cependant devenir matière malléable et transformable.

Inma Abbet

 

 

Peintures & dessins d’écrivains- De Victor Hugo à Boris Vian, de Donald Friedman, traduit de l’anglais par Christian-Martin Diebold, Lucie Taffin et Fenn Troller, Beaux-Arts éditions, 2013

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22/01/2014

La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire

À propos de La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire, de Chantal Delsol




Le système scolaire français traverse une profonde crise. Il est touché à la fois dans son essence et dans son fonctionnement, ne remplit pas sa mission principale et tend à exclure de nombreux élèves qui auront un avenir professionnel des plus incertains. Les raisons de cette évolution, entre l’instruction publique idéalisée du début du XXe siècle et le système actuel, où certains quittent l’école sans maîtriser des savoirs de base, comme la lecture et l’écriture, sont analysées de manière très claire dans cet essai décliné en neuf chapitres, qui propose aussi des solutions pour arrêter la longue déchéance de l’Éducation nationale. Les solutions passeraient sans doute par une libéralisation du système scolaire, pas pour des motifs idéologiques ou politiques, mais parce la machine, qui est aussi centralisée et onéreuse qu’elle est inopérante, ne pourra éternellement être financée dans la situation actuelle. L’auteur suggère qu’il vaudrait certainement mieux innover au lieu de maintenir des structures de travail dans l’institution et des méthodes d’enseignement et d’orientation qui ont bien montré leur inefficacité. L’innovation implique nécessairement des mesures libérales et la fin du monopole public.


L’un des maux qui affectent l’école vient de la façon dont l’élève est considéré : l’idéologie dominante qui y sévit depuis les années  60 a voulu réinventer l’enfant à l’aide de discours obscurs et prétentieux axés sur une obsession égalitariste, destinée à créer une catégorie artificielle de citoyen à part entière, doté de nombreux droits théoriques. C’est un monde fermé sur lui-même, où l’on ne tient pas compte des différences géographiques, familiales ou culturelles, où  l’enseignement d’opinions a remplacé celui de la réalité. Les méthodes pédagogiques  deviennent souvent un jargon abscons et incompréhensible aux non-spécialistes (et empêchent les parents de suivre la progression des enfants, voire de les aider dans leurs difficultés) Elles sont à la source d’un illettrisme persistant en raison des méthodes globales ou semi-globales d’apprentissage de la lecture.


 Cette idéologie vise apparemment à faire entrer la démocratie dans l’école, en supprimant toute notion de hiérarchie et d’autorité, en préconisant des « droits » à la libre expression, à la parole, à la grève, droits qui ne sont accompagnés d’aucune responsabilité et qui, pour cette raison, ne pourraient être exercés dans aucune société sans mener tout le monde au chaos. Cette ouverture sur la « société civile » crée davantage d’inégalités et d’inadaptations qu’elle ne prépare les élèves à affronter le monde réel.


L’égalité, précisément, est l’objectif affiché de l’école, et Chantal Delsol étudie cette question sous différents angles : celui de la négation des différences, celui de l’inévitable sélection, celui de l’argent…  Si l’on trouve parmi les élèves des différences de milieu social, d’accès à la culture au sein de la famille, les vraies inégalités sont dues à l’hypocrisie de la carte scolaire, qui empêche les parents de choisir librement l’école… La rigidité de ce système imposé pour favoriser le mélange social (qui n’est pas plus souhaité par les parents que l’idéal d’égalité et d’indifférenciation –chacun envisage, pour soi et le siens, l’excellence, pas la médiocrité), génère tout naturellement, lorsque l’école privée n’est pas atteignable un marché noir. Si tout marché noir ou système D se base sur des principes d’amoralité et de corruption, celui qui concerne les choix immobiliers ou de filières stratégiques pour être sûrs d’être placés dans les « bons » établissements, et les parcours réservés aux initiés, non seulement n’échappe pas à cette règle, mais creuse les inégalités naturelles en favorisant les bien logés et les mieux informés.


18/11/2013

La lune assassinée

À propos de La lune assassinée, de Damien Murith

Le décor est un village anonyme, mi- agricole, mi- industriel, qui pourrait se situer dans n’importe quel pays, à n’importe quelle époque des deux derniers siècles. Sombre et intemporel, mais dépourvu de tout signe de  modernité ou de communication avec l’extérieur. Les animaux sont tués dans les fermes et le bistrot est le seul lieu où les hommes se réunissent. Un monde primitif, dur et glacial, rythmé par le travail des champs et de l’usine où l’on « ne compte pas les heures ». La vie des villageois s’écoule en vase clos, et dans leur enfermement, où le seul divertissement est l’observation réciproque, se développent désirs, rancunes et obsessions.

Tout est déjà joué dès les premières lignes de ce récit tendu. On a l’impression d’arriver presque trop tard, juste avant le dénouement, le dernier acte. Tout converge vers le malheur et le crime dans une famille dominée par une aïeule féroce, nommée la Vieille, qui exerce une influence malsaine sur un couple à la dérive, Pierre et Césarine. Ce sont les éléments d’un premier triangle, entretenu par la haine et la jalousie de la Vieille envers Césarine. Ils partagent une même maison. Césarine est régulièrement insultée et agressée par la Vieille, et sa seule réponse consiste en une étrange passivité, laissant deviner un drame plus ancien, un souvenir impossible à désigner clairement, qu’implique les trois protagonistes, et que Pierre tente de fuir dans les bras de sa maîtresse, dite « la Garce », haïe par la Vieille et par Césarine. Pas de révolte, mais des grondements, des esquives, des silences. Ce deuxième triangle précède un troisième, car la Garce est aussi aimée par l’Etranger,  un homme sans attaches, de passage dans la région. Sur ces relations imbriquées, dont il est difficile de s’échapper, planent la violence et la mort.

La forme de ce roman –les chapitres, extrêmement brefs, sont parfois composés d’une ou deux lignes-, permet de mettre en scène d’une manière originale l’atmosphère oppressante d’une histoire qui rappelle par ailleurs des thèmes naturalistes, parfois exagérés. C’est ainsi que le huis-clos familial, la place de la religion, le rapport entre l’homme et l’animal –tous les animaux sont décrits morts ou en train de mourir-, les difficultés de la vie paysanne, l’ennui et l’environnement hostile, entre orage et brouillard, semblent des motifs familiers d’un paysage désolé.  Pourtant, au fil du récit, des souvenirs heureux surgissent et s’éparpillent au milieu de cette noirceur : une pluie bienfaisante, un jour de noces, le début d’un été ; d’autres rappels du passé permettent au lecteur de reconstituer, à partir de minuscules fragments, les différents moments de la tragédie. Une composition habile et bien maîtrisée, où chaque chapitre pourrait également être lu comme une micro-nouvelle.

La lune assassinée, de Damien Murith, éditions l’Âge d’homme, 2013

http://deslivrestoujours.wordpress.com/2013/11/17/la-lune...