08/07/2014

Hommes et Femmes de la Renaissance

À propos de Hommes et Femmes de la Renaissance. Les inventeurs du monde moderne, de Robert C. Davis et Elizabeth Lindsmith

 

En deux siècles, de 1400 à 1600, de nombreux portraits individuels façonnent indirectement l’image d’une époque exceptionnelle pour l’Europe ; une période d’effervescence intellectuelle et artistique, de questionnement religieux, de découvertes scientifiques et de voyages lointains. La Renaissance est une période brillante, qui voit se développer les idéaux humanistes et le retour à la culture antique, qui cherche la paix et qui se termine pourtant dans les conflits dynastiques et les guerres de religion. Succès et échecs se côtoient également dans ces biographies  souvent aventureuses où l’on trouve des artistes, des savants, des condottieres et des mécènes, mais aussi des penseurs éclectiques et inclassables. Même si les chronologies apportent une certaine simplicité, on ne peut situer la Renaissance de manière précise, dans un lieu déterminé, sans évoquer des influences multiples, des communications, des confluences de talents dont l’apparition à ce moment de l’histoire garde toujours quelque chose de mystérieux et de hasardeux.


Les personnages évoqués dans cet ouvrage ont eu des vies très différentes. Néanmoins, leur parcours met en évidence des caractéristiques communes. Parfois il s’agissait d’une origine modeste ou incertaine, qui poussait ces hommes et femmes à sortir de la gêne financière (après un veuvage, comme Christine de Pizan, ou après une enfance pauvre comme Machiavel), ou d’un statut dans les marges de la société (ils étaient nombreux à être des enfants illégitimes, comme Leon Battista Alberti, Francesco Sforza, Frédéric de Montefeltro, Léonard de Vinci, Érasme, L’Arétin…). Mais ce qui les rapproche presque tous est la curiosité intellectuelle, la passion de l’étude et des idées audacieuses (Léonard de Vinci, Alberti, Copernic, Thomas More, Alde Manuce, Gutenberg), le goût des voyages et l’intérêt pour l’Antiquité grecque et latine tout en développant les langues vernaculaires. Ce dernier trait donnait alors aux villes et cours italiennes une place essentielle, dans le développement de la Renaissance.

 

Les villes


Si la seconde moitié du XVe siècle est une époque relativement pacifique en Europe, les villes italiennes sont en plein essor, notamment grâce au commerce. La Renaissance est un phénomène urbain, et si les villes comme Florence, Milan, Venise ou Rome étaient riches et influentes, elles n’étaient pas moins instables et menacées. Certaines figures sont ainsi emblématiques de l’époque, tels Cosme de Médicis et Laurent le Magnifique. Florence, par exemple, est dominée par la famille Médicis pendant trois siècles, ce qui n’empêche pas les exils, les troubles ou la dictature théocratique de Savonarole entre 1494 et 1498. La fragilité du pouvoir est un thème renaissant, que l’on retrouve chez des figures comme César Borgia, et bien sûr, chez Machiavel. L’évolution des cités-États, dont la décadence est parallèle à l’apparition des nations marque la fin de la Renaissance.


Les femmes


Le livre met aussi en valeur certaines biographies féminines. Plusieurs sont bien connues, en tant que reines, comme Catherine de Médicis, ou doivent leur place dans l’histoire au fait d’appartenir à des familles influentes (Lucrezia Tornabuoni, Éléonore de Tolède), ce qui leur permettait d’exercer un rôle diplomatique ou politique, tout en protégeant des artistes et des écrivains, en créant un art de vivre basé sur le raffinement et la courtoisie. Les écrivains et poètes ne manquent pas, et on peut citer Marguerite de Navarre, Vittoria Colonna, Louise Labbé, ou l’énigmatique Isotta Nogarola. En filigrane apparaissent les conditions de vie des femmes de ce temps-là, ce qui comprenait des mariages très précoces (vers l’âge de 15 ans), une éducation peu soignée, désordonnée ou même inexistante, même s’il existe des exceptions (dans les mêmes milieux sociaux, on côtoyait des savantes et des illettrées).


(suite)


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01/07/2014

Les Falaises de Wangsisina

À propos de Les Falaises de Wangsisina, de Pavan K. Varma

 

Anand, qui possédait tout, commence par tout perdre. Le jeune avocat, travaillant pour un prestigieux cabinet à Delhi, marié à la belle Tanu, se retrouve du jour au lendemain seul, car sa femme le quitte pour son meilleur ami, qui est accessoirement son patron. Il est aussi mis à l’écart dans son métier, à cause de son penchant pour l’alcool, et pour que le désastre soit complet, le médecin qu’il consulte pour des douleurs persistantes lui diagnostique un cancer du pancréas au stade terminal. La trame jadis bien tendue de la comédie sociale, des ambitions brûlantes et de la force de l’inertie laisse alors apparaître des déchirures irréparables. Anand n’a plus qu’à s’asseoir et attendre la mort. C’est sans compter sur une erreur de diagnostic providentielle, qui lui rend la santé et une liberté inattendue.  Le moment est venu pour lui de voyager, et de s’habituer à une existence sans attaches. Anand s’installe dans une vallée du Bouthan, au milieu des bois et des falaises qui renferment de belles et tristes légendes, des lieux presque enchantés qui semblent retenir longtemps leurs hôtes.


Jusque-là, et si l’on fait abstraction des prénoms et des choix vestimentaires, le récit pourrait avoir lieu en Europe ou aux États-Unis. Il est question de problèmes de couple, de dégringolade professionnelle et d’une attitude désemparée face à la mort. Il est question de l’indispensable qui devient soudainement dérisoire. Des thèmes qui nous sont familiers dans une société mondialisée, urbaine et assez déconnectée de la réalité à certains moments, et qui est également un portrait d'une certaine Inde contemporaine. Pourtant, la deuxième partie du roman va nous faire découvrir d’autres saveurs et d’autres lignes de vie, avec cette promenade initiatique dans un pays petit et méconnu, où il faudra trouver des véritables richesses dans des traditions libératrices du corps et de l’esprit. L’esprit qui est « un animal bizarre », s’adaptant tour à tour à un environnement stressant, mais nécessaire, puis à une période d’introspection ou un ermitage choisi. 


(suite): http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/07/a-propos-de-les-falaises-de-wangsisina.html

08/06/2014

Dessins des Écoles du Nord du XVe au XVIIIe siècle, collection Jean Bonna

À propos de Dessins des Écoles du Nord du XVe au XVIIIe siècle, collection Jean Bonna, par Nathalie Strasser

 

Les Écoles du Nord, c’est le nom que l’on attribue aux écoles picturales de Flandres, Hollande, Allemagne et Suisse, par rapport à École italienne, à partir de la Renaissance. Cela couvre une longue période, qui comprend aussi bien des anges flamands que des paysages hollandais et des épisodes bibliques. Le catalogue de la collection Jean Bonna, consacré au dessin, décliné dans les techniques et sujets les plus divers,  nous fait découvrir, à travers une septantaine de feuilles, des œuvres de Dürer ou Rembrandt ou Brueghel de Velours pour les plus connus, mais également les travaux remarquables d’artistes anonymes, ou ceux ayant représenté des animaux à la manière de Dürer, comme Hans Hoffmann, auteur d’un marcassin et d’une grenouille verte, accompagnée d’escargots et d’alchémille, des images sur vélin étonnantes par leur précision et délicatesse.


L’un des sujets récurrents des œuvres de cette collection est le paysage. À une époque marquée par des guerres incessantes aux Provinces-Unies et aux Pays-Bas espagnols, les dessinateurs évoquent une campagne paisible, des horizons dégagés et le travail dans les champs ou sur les canaux. C’est le cas d’un Herman Saftleven ou d’un Hendrick Avercamp, autrement connu par ses scènes hivernales de patinage sur des rivières gelées. Cela fait partie des paradoxes d’un temps qui aimait aussi l’abondance des natures mortes et l’exotisme des bouquets de tulipes, alors que la réalité était celle d’une pénurie certaine. L’exotisme est aussi présent dans les portraits animaliers. Si les Dix lièvres dans un paysage, attribué à Sebald Beham, développe les mouvements des bêtes familières, d’autres auteurs dessineront des tortues, des tatous, un porc-épic ou un  crocodile. L’illustration répond alors à la curiosité scientifique, dans la description détaillée d’un insecte ou d’une écrevisse. La collection compte également de nombreuses études d’arbres, de différents auteurs. Cet intérêt pour la nature, en plus de consolider une certaine maîtrise du trait et de la perspective, pouvait aussi servir de préparation à des tableaux. La destination de certains dessins n’est pas connue. Étaient-ils de simples esquisses ? Des expérimentations sur des supports inhabituels ? Les techniques utilisées sont d’ailleurs des plus diverses. Si la plupart des œuvres ont été exécutées à la plume, et que la base reste l’encre noire ou brune, d’autres matériaux ont souvent été utilisés pour créer des effets d’ombre ou de lumière, ou pour apporter des nuances de couleur : gouache, aquarelle, pierre noire, sanguine, graphite…


(suite) : http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/06/dessins-des-ecoles-du-nord-du-xve-au.html

20/05/2014

Rouge sur Rouge

À propos de Rouge sur Rouge, de Edward Conlon


La grande ville est un lieu hostile, incompréhensible, replié en petites communautés ou, au contraire, éclatant en ramifications multiples. Ce portrait de New York en arrière-plan d’une histoire policière s’attache au caractère unique de la cité, à sa respiration et à sa vie collective, qui n’a rien d’harmonieux ou de prévisible – à moins que le crime et la mort, dans un tel contexte- ne puissent être anticipés. Une métropole qui ressemble très peu à une ruche, où le désordre fait davantage penser à une guerre civile larvée, que seuls les embouteillages et autres entraves à la circulation réussissent à empêcher.


Le lecteur fera la connaissance de deux inspecteurs à la police de New York, deux figures qu’en principe tout oppose. Nick Meehan est discret et respectueux des règlements. Sa vie s’étiole dans son quartier d’origine, avec sa culture irlandaise lointaine et une famille de plus en plus réduite. Son coéquipier Esposito a une vie familiale épanouie et préfère, au travail, des expériences plus intenses, n’hésitant pas à frayer avec les membres de deux gangs rivaux en plein affrontement pour obtenir des informations. C’est une vision du rôle de la police aux frontières floues, où les ennemis d’aujourd’hui peuvent devenir les alliés de demain. Esposito et   Meehan vont incarner, pendant quelques semaines, une de ces alliances fragiles et complexes, alors que Meehan joue cependant un double jeu, car il a reçu la mission de surveiller discrètement son collègue. Entre deux règlements de comptes entre dealers, des affaires de suicides et la poursuite d’un violeur en série, l’intrigue semble se développer autour de l’amitié entre les deux hommes, une amitié teintée de méfiance dans un milieu délétère. Au fur et à mesure, la trame se resserre autour de quelques personnages, et les humanise au-delà de leur condition de victimes ou de suspects.


Mais c’est surtout la singularité de la vie new-yorkaise qui est ici mise en avant. Avec les différentes strates de sa géographie et de sa culture : la toponymie qui renvoie à des noms indiens ; la persistance de traits culturels importés, d’Irlande ou d’Italie pour les plus anciens, du Mexique ou d’autres pays d'Amérique centrale pour les plus récents ; la possibilité de croiser, dans la même journée, les routines rassurantes qui font penser à des villages paisibles (l’emploi courant de l’espagnol, les commerces vendant des spécialités exotiques, la fréquentation de l’école), et des explosions de violence à n’importe quel moment, pendant des funérailles, par exemple. Le maintien de l’ordre ressemble à une triste utopie à laquelle plus personne ne croit et qui est le plus souvent remplacée par une adaptation résignée à de nouvelles lois, à la présence de nouveaux meneurs, pas très futés, qui seront vite balayés par d’autres. Le roman s’attarde longuement à explorer ces aspects, avec de nombreuses scènes d’intérieur, qui montrent des familles dépassées ou gardant encore des illusions. Les différents microcosmes de New York vus à travers le regard d’un auteur qui a fait partie pendant de nombreuses années du NYPD et qui sait bien recréer leurs facettes étranges et contradictoires.



Rouge sur Rouge, de Edward Conlon, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Bastide-Folz, Actes Sud/ Actes Noir, 2014


Pour les commentaires,  c'est par ici :

 http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/05/rouge-sur-rouge.html

21/03/2014

Arrecife

 

A propos de Arrecife, de Juan Villoro

 

Un hôtel dans les Caraïbes, dans un endroit qui n’a rien de paradisiaque. La Pirámide accueille de drôles de clients, des gens qui s’ennuient et adorent courir des risques. Pour plaire à ces touristes d’un genre nouveau, Mario Müller et son équipe sont prêts à organiser des programmes de divertissement couronnés par des enlèvements fictifs, à provoquer des rencontres avec des guérilleros plus vrais que nature, à évoquer les sacrifices des anciens Mayas et, en général,  à faire régner une atmosphère de peur et de danger sur fond de guerre contre les narcotrafiquants. Car le récit se passe dans le Mexique d’aujourd’hui, et certains voyageurs ne cherchent pas le calme, mais au contraire le bruit et les péripéties d’un film d’action, avec une fin heureuse, cela va sans dire. Ils sont sans doute blasés pour avoir ainsi besoin d’autant d’émotions en carton-pâte, mais le plus blasé de ceux qui vivent à l’hôtel cherche surtout l’isolement, peut-être parce que, les problèmes liés aux paradis artificiels, il ne les connaît que trop. Tony Gándara, ami d’enfance et ancien compagnon de route de Mario Müller dans un groupe appelé Los Extraditables, a une mémoire incertaine après des décennies bringues, beuveries et dépendances à des substances diverses, mais cela ne l’empêche pas d’observer la distorsion de la réalité où l’hôtel est en train de sombrer.

Si, au départ le décor de théâtre couramment admis, la mort du plongeur Ginger, hors de l’eau, donne une autre tonalité au récit, celle du roman policier. Tony va essayer de connaître le comment et le pourquoi du meurtre, et commence à jouer au détective amateur, activité qui se révèle plus compliquée que prévu. Entre les routes du trafic de drogue et celles du blanchiment d’argent, les pistes se multiplient, et les implications et responsabilités des uns et des autres apparaissent et disparaissent successivement. Il y a des épaves éternellement frustrées, comme le gringo Peterson, représentant de la fantomatique société anglaise qui exploite l’hôtel, cherchant à noyer ses mauvais souvenirs dans l’échec, comme d’autres dans l’alcool, mais qui ne récolte, ironiquement, que des succès, ou l’attrayante Sandra, qui a aussi quitté les Etats-Unis pour d’obscures raisons et a fini par échouer dans ce coin perdu du Mexique, ou encore le policier Ríos, prédicateur à ses moments perdus. Entouré par ces personnages excentriques, le point de vue de Tony est celui d’une normalité toujours à la limite de l’absurde, une rationalité impossible dans un contexte de peur et de complicité. Reste une belle réflexion sur l’amitié et la loyauté, au milieu des désillusions.


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Un hotel en el Caribe, en un lugar que no tiene nada de paradisiaco. La Pirámide atiende a clientes raros; son personas que se aburren y a quienes les encanta correr riesgos. Para complacer a esta nueva clase de turistas, Mario Müller y su equipo organizan programas de entretenimiento que culminan con secuestros ficticios, provocan encuentros con guerrilleros muy bien imitados, se refieren a los sacrificios de los antiguos mayas y en general crean una atmósfera de miedo y peligro en plena guerra contra los narcotraficantes. La historia transcurre en el México actual, y algunos viajeros no buscan la tranquilidad, sino más bien el ruido y las aventuras típicas de una película de acción, naturalmente con final feliz. El hastío les lleva probablemente a necesitar estas emociones quiméricas, pero el más hastiado de los que viven en el hotel no desea más que aislarse, tal vez porque conoce demasiado bien los problemas que tienen que ver con los paraísos artificiales. Tony Gándara, amigo de infancia de Mario Müller, con quién tocaba en una banda llamada Los Extraditables, tiene una memoria incierta después de décadas de juergas, borracheras y adicciones a diversas sustancias; sin embargo, eso no le  impide observar la distorsión de la realidad en la que el hotel se está hundiendo.

Si al principio todo el mundo acepta vivir en tal decorado, la muerte del buzo Ginger fuera del agua da un matiz distinto a la narración, con un argumento de novela policiaca. Tony trata de saber el cómo y el porqué del asesinato, y comienza a jugar el papel de detective aficionado, una actividad que es más complicada de lo previsto. Entre las rutas de tráfico de drogas y las del blanqueo de dinero, las pistas son muy numerosas, y las implicaciones y responsabilidades de cada cual van apareciendo y desapareciendo. Hay personajes eternamente frustrados, como el gringo Peterson, que representa a la compañía británica fantasma que lleva el hotel, y que intenta ahogar sus malos recuerdos en el fracaso, como otros en el alcohol, pero que irónicamente solo cosecha éxitos, o la atractiva Sandra, quien también se fue de Estados Unidos por razones oscuras y que acabó perdida en aquel remoto rincón de México, o el policía Ríos, predicador en su tiempo libre. En medio de estos peculiares personajes, el punto de vista de Tony representa una normalidad llevada al límite del absurdo, una racionalidad imposible en un contexto de miedo y  complicidad. Pero también una hermosa reflexión sobre la amistad y la lealtad entre las desilusiones.

 

 

Arrecife, de Juan Villoro, Anagrama, 2012


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18/03/2014

L’Opale de Saint-Antoine

A propos de l’Opale de Saint-Antoine, de Gemma Salem

 

Vienne est une ville unique ; elle a quelque chose d’une Venise tout aussi saturée d’histoire et de références culturelles, mais dans une version plus lourde et insubmersible. Vienne est un décor de théâtre, de roman, une maison de poupée aussi irréelle que reconnaissable. Une histoire qui se passe à Vienne ne saurait faire abstraction de la ville, de ses rues, de sa géographie littéraire et musicale et de son côté désuet. Les splendeurs du passé forment un glacis compact; il y a toujours quelque part l’ombre de Mozart et celle de Schubert. Aussi, le sérieux y côtoie l’absurde, la douceur de vivre masque les échecs persistants. C’est la scène idéale pour les aventures d’Agnès Tartes, maladroite apprentie voleuse d’un somptueux bijou échoué dans une église de quartier : l’opale de Saint Antoine, dont tout le monde, sauf quelques petits malins, semble ignorer la valeur, à commencer par le père Fenchel et ses paroissiennes, qui prennent soin du lieu.

 

Agnès n’a pas eu l’idée de s’emparer de la pierre précieuse toute seule. Ce qui la fait agir n’est pas la passion de l’art, ni même celle de l’argent, bien que quelques dizaines de milliers de livres soient en jeu, mais le désir de plaire à un certain Gigi, esthète amateur, baratineur fantaisiste et excentrique professionnel, avec qui elle mène une relation ambiguë. Pour Gigi, la quinquagénaire et –quelque peu- naïve Agnès ferait tout, y compris se fondre dans la foule des dévotes et les aider à nettoyer l’église, ou se rendre invisible en se prétendant professeur de mathématiques au lycée français et guetter le moment propice pour commettre son larcin. Cependant, Agnès s’enlise dans des plans changeants et des tentatives ratées, ce qui lui donne l’occasion de passer en revue, à travers un monologue plein d’humour qui la pose en narratrice peu fiable, ses soupçons à propos de Gigi, ses désillusions et ses doutes concernant le mystérieux commanditaire de l’opale. Enfin, comme tous ceux qui attendent interminablement un être aimé, elle commence à se souvenir des défauts et des manques de délicatesse de celui-ci, en même temps qu’elle s’attache au mode de vie viennois. Fragilité des cristallisations.

 

L’Opale de Saint-Antoine nous offre un éventail d’émotions contradictoires qui surgissent, éclatent et s’éteignent à vive allure. Celles de l’amour, de la rancœur ou de la nostalgie chez une héroïne qui a trouvé enfin un antidote à l’ennui des voyages planifiés et des hôtels convenablement surannés. Un récit où tout le monde cache bien son jeu, y compris le personnage principal, la ville-musée qui n’a jamais dit son dernier mot.

 

 

Gemma Salem, L’Opale de Saint-Antoine, Zulma, 2001

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14/03/2014

Peintures et dessins d'écrivains

A propos de Peintures & dessins d’écrivains- De Victor Hugo à Boris Vian, de Donald Friedman

 

Certaines œuvres picturales et graphiques réalisées par des écrivains sont assez connues, et elles s’intègrent bien dans leur style. C’est le cas des dessins à l’encre de Victor Hugo, de ceux de Goethe ou d’E.T.A. Hoffmann. Certains artistes ont été tout aussi reconnus peintres et poètes, comme Dante Gabriel Rossetti ou William Blake. Pour d’autres, il est impossible de séparer le dessin de l’écriture, et on peut se souvenir du monde animalier de Beatrix Potter. Mais qui connaissait les talents de portraitiste, caricaturiste ou paysagiste qui sont restés cachés dans  les marges de la création littéraire, présents sous forme de divertissement, de passion privée, parfois de mise en scène visuelle ou d’illustration dans les romans et nouvelles de nombreux écrivains?

 C’est ainsi que l’on découvre les portraits –essentiellement d’amis ou de proches- esquissés par Alfred de Musset ou Edgar Poe, les tableaux de Théophile Gauthier et George Sand, et, également, la manière dont G.K. Chesterton, Lewis Carroll ou Kipling voyaient leurs personnages. Une vision parfois décevante pour l’artiste lui-même, telle Charlotte Brontë évoquant ses illustrations pour Jane Eyre : « Il n’est pas suffisant d’avoir l’œil du peintre, il faut aussi avoir la main du peintre pour tirer profit du premier don. J’ai gâché, en mon temps, une certaine quantité de papier bristol et de feuilles de dessin, de pastels et de godets de couleurs, mais lorsque j’examine aujourd’hui le contenu de mon portefeuille, on dirait que, durant les années où il est resté fermé, quelque fée aurait transformé en feuilles mortes ce que jadis je prenais pour de l’or ; […] ». Déception, mais aussi, toujours chez les sœurs Brontë, prolongement d’un univers poétique. D’autres exemples montrent la fascination de l’objet sculpté, (Pearl S. Buck), l’ancrage des souvenirs (Joseph Conrad) ou l’expérimentation avec la forme même des mots (Guillaume Apollinaire).

La définition d’œuvre d’art, et par extension celle de l’artiste se trouve à la fois perturbée et enrichie par cette impressionnante collection de quelques 200 écrivains classés par ordre alphabétique, du monde entier, actifs entre le XVIIIème et le XXe siècle. Les romantiques y côtoient les surréalistes. Difficile de dire quel est le plus important des deux langages chez ceux qui les ont cultivées ; quant aux significations, elles sont innombrables… Gribouillage ou technique stylistique, le trait empiète sur le mot. À l’origine, il peut y avoir une vocation artistique multiple (on peut être écrivain, peintre et musicien), une impossibilité à se décider pour une seule voie. Mais ce n’est pas le seul élément inspirateur car, le rapport entre écriture et peinture est très ancien, présent dans les langues basées sur des idéogrammes et dans toute forme de calligraphie.

Pour D. Friedman, qui met en lumière des détails de la biographie de ces artistes polymorphes, l’attitude qui consiste à explorer ces chemins et à répondre à ces vocations simultanément est probablement liée dans son ensemble à la souffrance : parmi les auteurs, on trouve beaucoup ayant vécu des enfances traumatiques, des abandons, des expériences précoces de la mort de proches, le la misère ou de la maladie, de la dépression aussi, nous rappelant que tout ce qui est pénible peut cependant devenir matière malléable et transformable.

Inma Abbet

 

 

Peintures & dessins d’écrivains- De Victor Hugo à Boris Vian, de Donald Friedman, traduit de l’anglais par Christian-Martin Diebold, Lucie Taffin et Fenn Troller, Beaux-Arts éditions, 2013

http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/03/peintures-et-dessins-decrivains.html

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