07/11/2013

L’escalier : Un Parcours dénivelé

A propos de L’escalier : Un Parcours dénivelé, par Oscar Tusquets Blanca, Martine Diot, Adélaïde de Savray, Jérôme Coignard, Jean Dethier.

L’escalier, élément architectural essentiel, connu depuis l’Antiquité comme une façon à la fois pratique et esthétique de relier deux niveaux d’un bâtiment, nous offre une incroyable richesse dans ses fonctions et son rôle décoratif au sein d’une maison, ou à l’extérieur, dans un monument, un pont, une rue, un jardin. Cet ouvrage, abondamment illustré, explore la diversité des escaliers, en particulier en Europe, entre la fin du Moyen Âge et le XXI e siècle. Un vaste aperçu qui commence par rappeler au lecteur sa typologie (droit, à volées, courbes, suspendu, aléatoire, samba…), mais aussi son déclin progressif dans les constructions modernes, en raison notamment  de l’utilisation d’escalators et d’ascenseurs, sans oublier les réglementations concernant la prévention des incendies. Du cœur de l’édifice, l’escalier a été relégué à une partie quasi inaccessible et invisible de celui-ci, devenant tout le contraire de ce qu’il avait autrefois été pour les architectes, à savoir l’occasion d’exprimer leur créativité et d’appliquer des innovations.  Ainsi, une image de l’escalier de l’Opéra Garnier montre différents éléments qui rendraient aujourd’hui une telle construction impossible. De l’escalier œuvre d’art on est passé à l’escalier illégal.

Cependant, tout n’a pas toujours été si compliqué pour les architectes –et leurs mécènes ou clients-. Ce requiem pour l’escalier précède un hommage à son histoire, où les considérations esthétiques et techniques s’insèrent dans une réflexion plus large sur les usages de l’escalier, sur sa symbolique à travers les âges et sur son avenir possible.

Si la fin de la période médiévale marque l’apogée de l’escalier en vis –la forme hélicoïdale permettait de gagner de la place dans des bâtiments religieux ou défensifs-, les formes évoluent très rapidement au cours de la Renaissance, où l’influence italienne rend possible des constructions très originales, comme le célèbre escalier à deux révolutions de Chambord. Les siècles suivants offrent également de nombreux exemples d’architecture vouée à la mise en scène du pouvoir et de ses cérémonies. C’est le début de l’escalier d’apparat, large et droit, avec des paliers, créant une impression de grandeur, propice aux occasions solennelles. Présent dans les palais, dès le XVIe siècle, il se développera extraordinairement pendant l’époque baroque et classique,  comme à Versailles, Rome ou Saint-Pétersbourg, et finira par sortir des palais pour investir les nouveaux lieux de prestige au tournant du XXe siècle : grands hôtels, théâtres, paquebots… qui sont également des endroits destinés à une représentation sociale sophistiquée.

Les aspects décoratifs de l’escalier sont aussi fréquemment évoqués dans le livre. Le principal ornement  étant l’escalier lui-même, avec les marches créant des jeux de lumière et de formes, brisant la monotonie d’un espace trop simple, ce qui peut être un élément intéressant dans le contexte épuré de l’architecture contemporaine, tout en étant présent dans l’histoire de l’art. L’entourage de l’escalier n’est jamais banal. Balustrades en pierre, en verre ou en fer, mains courantes en bois, contrastes chromatiques et dorures, sculptures et même fresques en trompe-l’œil, les escaliers laissent imaginer d’autres suites de marches se poursuivant infiniment, comme si le jeu consistait à transformer un élément fonctionnel en perspective vertigineuse. Ce n’est sûrement pas par hasard que le thème de l’escalier a intéressé des artistes comme Piranèse ou M. C. Escher, qui l’ont imaginé étrange ou impossible, ou inspiré de nombreux cinéastes. Même lorsqu’il est purement ornemental, l’escalier représente avant tout une perspective à suivre, un horizon pour le regard, tout de suite attiré.

 

L’escalier : Un Parcours dénivelé, par Oscar Tusquets Blanca, Martine Diot, Adélaïde de Savray, Jérôme Coignard, Jean Dethier. Citadelles & Mazenod


http://deslivrestoujours.wordpress.com/2013/11/07/lescali...

07/02/2013

Livres lus (5)

A propos de « Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage », de L.C. Tyler et « Le Dévouement du suspect x », de Keigo Higashino.

 « Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour elle. Les règles sont différentes dans les histoires d’amour. Roméo peut tuer Tybalt et rester un gentil. Moi, au moins, je n’ai jamais poignardé le cousin de personne dans une querelle d’ivrognes. »

La règles du jeu ne sont pas les mêmes dans les romans policiers et dans les romans d’amour. Le lecteur n’a pas les mêmes attentes, les mêmes souvenirs d’anciennes lectures, et surtout n’applique pas les mêmes clichés lorsqu’il s’agit de résoudre des énigmes. Parmi les cadeaux de Noël de l’année dernière, j’ai trouvé ces deux livres qui évoquent, chacun à leur manière, l’influence de ce que le lecteur croit savoir déjà dans le déroulement d’une intrigue. Dans « Étrange suicide… », On part des illusions égarées de l’écrivain de romans policiers Ethelred Tressider, dont le parcours s’essouffle, ce qui lui rappelle sans ménagement son agent, Elsie, passionnée de mystères et de chocolat. Ce duo va pourtant être confronté à la disparition, ou plutôt le suicide de l’ex-épouse d’Ethelred, qui a eu lieu en respectant un certain nombre de lieux communs du roman à l’eau de rose, pratiqué également par Ethelred sous pseudonyme féminin. Bien entendu, toute l’histoire est tellement cousue de fil blanc que le malheureux écrivain va très vite être accusé d’avoir tué sa fantasque et peu fiable ex-femme, et devra en plus supporter l’intrusion d’Elsie, qui trouve là l’occasion idéale de s’improviser détective. Si les fausses pistes servent à égarer le lecteur, avec sa complicité, il se peut aussi que les vraies jouent le même rôle, surtout lorsqu’on a un nombre assez restreint de solutions possibles et que, pour trouver la vraie, il faut peut-être regarder davantage de loin que de près, voire de trouver des idées dans un autre genre littéraire…

Dans «Le dévouement du suspect x », de Keigo Higashino, le problème des plans très –trop- soigneusement conçus par un esprit rationnel, et des événements imprévisibles qui peuvent tout bouleverser nous est présenté par le biais de l’histoire du professeur Ishigami, mathématicien introverti, amoureux de sa voisine Yasuko, qui élève seule sa fille et tente de recommencer sa vie loin de la violence de son ancien compagnon. Lorsque celui-ci réussit à retrouver sa trace, Yasuko le tue pour se défendre. Son voisin lui propose alors de la protéger en organisant un alibi parfait, et cela semble fonctionner. Sauf que le plan d’Ishigami ne tient pas compte de la volatilité des émotions, de l’intermittence des sentiments et des entorses qu’on peut faire, ou pas, à la règle du jeu. C’est ainsi, par exemple qu’il se demande pourquoi les pions pris aux échecs ne peuvent pas être considérés comme des prises de guerre. Le physicien Yukawa, ami d’Ishigami, le soupçonne de ne pas être étranger à la conception d’un problème d’alibi insoluble, mais Yukawa croit également son ami imperméable aux émotions. C’est peut-être en se concentrant sur la relation quasi inexistante qui l’unissait à sa voisine qu’il peut y voir plus clair. Car cela lui permettrait de voir un problème sous deux angles différents, en se rappelant l’ancien défi lancé par Ishigami : est-il plus difficile de chercher la solution à un problème que de la vérifier ?

   

 

Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage, de L.C. Tyler, traduit de l’anglais par Julie Sibony, Sonatine, 2012

Le Dévouement du suspect x, de Keigo Higashino, traduit du japonais par Sophie Refle, Babel Noir, 2012


http://inmabbet.com

17:11 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

29/10/2012

Mirages de l'immortalité

A propos de Devenir immortel, et puis mourir, d’Eric Faye

Les nouvelles d’Eric Faye ont une qualité mystérieuse ; on dirait qu’elles racontent trop ou pas assez, et qu’une réponse simple –mais implicite- jaillit d’une question complexe et patiemment élaborée, pour autant que le lecteur se laisse prendre dans un réseau d’indices ténus ou ambigus. Et on s’y laisse envelopper avec plaisir dans ce style où la froideur fait précisément ressortir l’émotion, où l’essentiel est quelque part égaré dans les banalités. La question complexe est ici celle de l’immortalité, cherchée aussi bien par un écrivain anonyme, que par le jeune Kafka, par un empereur chinois ou par un scientifique français qui souhaite plus que tout au monde apercevoir la silhouette fuyante du Mont Fuji.

Dans les deux premières nouvelles, la quête de l’immortalité littéraire est gênée par des évènements externes. Ni l’écrivain anonyme ni Franz Kafka n’arrivent à écrire, le premier dérangé par des bruits étranges, le second par son travail. Aucun des deux ne peut réellement devenir écrivain, transformer les débris de vie quotidienne, dont ils sont entourés en permanence, en œuvre, pas même en esquisse. Les épaves sont encombrantes. Pour s’en dégager, il faut attendre le milieu de la nuit, ou chercher un lieu idoine, s’isoler du monde afin de reconstruire ce même monde, mais à leur propre rythme, selon leur propre vision. La littérature est une affaire de répétition, de thèmes, personnages et motifs constamment revus, réinterprétés, recadrés. Des choses qui ne meurent jamais en revenant constamment. Pour les deux écrivains, l’immortalité semble se trouver dans cette éternité cyclique, dans ce retour malheureusement perturbé. Pour l’empereur Huangdi, en revanche, l’immortalité est un désir comme un autre. Le héros de la troisième nouvelle peut tout s’offrir : des remèdes coûteux, une expédition encore plus coûteuse vers les rivages japonais, ces légendaires « îles des immortels ». Rien n’y fait. Huangdi sait que l’immortalité lui échappe, à plus ou moins longue échéance. Alors, il décide de simuler sa propre mort et d’organiser son propre mausolée avec des centaines de soldats en terre cuite et de nombreux pièges à l’adresse des voleurs et des curieux. Il regarde sa propre succession, sa propre disparition depuis la lucarne de son nouvel anonymat, toujours pas immortel mais beaucoup plus libre. Huangdi aura désormais tout son temps pour devenir un observateur paisible au lieu d’un acteur en danger, et, comme le protagoniste d’une célèbre nouvelle de Borges, il lui faudra se battre contre l’ennui lié à l’éternité…

La dernière nouvelle, intitulée Le Mur de Planck, évoque la frustration d’un physicien français qui, au cours de ses visites au Japon, n’a jamais pu voir le Mont Fuji. Peu à peu, le lecteur découvrira que le volcan est un motif récurrent, balise annonçant d’autres rendez-vous manqués. Comme le visage de l’actrice Mariko Okada, comme les souvenirs d’une ancienne rivalité ou les nuits passés à chercher sur internet la trace d’une femme jadis aimée. Ce sont encore des pièces éparpillées. Le volcan n’existerait-il que dans le domaine de l’art –peinture ou cinéma-, où les artistes auraient offert l’immortalité à un objet rêvé? L’immortalité d’un mensonge ou celle d’un souvenir, après celles de la littérature et de l’histoire, offre un troisième regard –ironique ?- sur un thème jamais épuisé.  

   Eric Faye. Devenir immortel, et puis mourir, José Corti, 2012


http://www.inmabbet.com


14:51 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)