07/02/2013

Livres lus (5)

A propos de « Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage », de L.C. Tyler et « Le Dévouement du suspect x », de Keigo Higashino.

 « Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour elle. Les règles sont différentes dans les histoires d’amour. Roméo peut tuer Tybalt et rester un gentil. Moi, au moins, je n’ai jamais poignardé le cousin de personne dans une querelle d’ivrognes. »

La règles du jeu ne sont pas les mêmes dans les romans policiers et dans les romans d’amour. Le lecteur n’a pas les mêmes attentes, les mêmes souvenirs d’anciennes lectures, et surtout n’applique pas les mêmes clichés lorsqu’il s’agit de résoudre des énigmes. Parmi les cadeaux de Noël de l’année dernière, j’ai trouvé ces deux livres qui évoquent, chacun à leur manière, l’influence de ce que le lecteur croit savoir déjà dans le déroulement d’une intrigue. Dans « Étrange suicide… », On part des illusions égarées de l’écrivain de romans policiers Ethelred Tressider, dont le parcours s’essouffle, ce qui lui rappelle sans ménagement son agent, Elsie, passionnée de mystères et de chocolat. Ce duo va pourtant être confronté à la disparition, ou plutôt le suicide de l’ex-épouse d’Ethelred, qui a eu lieu en respectant un certain nombre de lieux communs du roman à l’eau de rose, pratiqué également par Ethelred sous pseudonyme féminin. Bien entendu, toute l’histoire est tellement cousue de fil blanc que le malheureux écrivain va très vite être accusé d’avoir tué sa fantasque et peu fiable ex-femme, et devra en plus supporter l’intrusion d’Elsie, qui trouve là l’occasion idéale de s’improviser détective. Si les fausses pistes servent à égarer le lecteur, avec sa complicité, il se peut aussi que les vraies jouent le même rôle, surtout lorsqu’on a un nombre assez restreint de solutions possibles et que, pour trouver la vraie, il faut peut-être regarder davantage de loin que de près, voire de trouver des idées dans un autre genre littéraire…

Dans «Le dévouement du suspect x », de Keigo Higashino, le problème des plans très –trop- soigneusement conçus par un esprit rationnel, et des événements imprévisibles qui peuvent tout bouleverser nous est présenté par le biais de l’histoire du professeur Ishigami, mathématicien introverti, amoureux de sa voisine Yasuko, qui élève seule sa fille et tente de recommencer sa vie loin de la violence de son ancien compagnon. Lorsque celui-ci réussit à retrouver sa trace, Yasuko le tue pour se défendre. Son voisin lui propose alors de la protéger en organisant un alibi parfait, et cela semble fonctionner. Sauf que le plan d’Ishigami ne tient pas compte de la volatilité des émotions, de l’intermittence des sentiments et des entorses qu’on peut faire, ou pas, à la règle du jeu. C’est ainsi, par exemple qu’il se demande pourquoi les pions pris aux échecs ne peuvent pas être considérés comme des prises de guerre. Le physicien Yukawa, ami d’Ishigami, le soupçonne de ne pas être étranger à la conception d’un problème d’alibi insoluble, mais Yukawa croit également son ami imperméable aux émotions. C’est peut-être en se concentrant sur la relation quasi inexistante qui l’unissait à sa voisine qu’il peut y voir plus clair. Car cela lui permettrait de voir un problème sous deux angles différents, en se rappelant l’ancien défi lancé par Ishigami : est-il plus difficile de chercher la solution à un problème que de la vérifier ?

   

 

Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage, de L.C. Tyler, traduit de l’anglais par Julie Sibony, Sonatine, 2012

Le Dévouement du suspect x, de Keigo Higashino, traduit du japonais par Sophie Refle, Babel Noir, 2012


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29/10/2012

Mirages de l'immortalité

A propos de Devenir immortel, et puis mourir, d’Eric Faye

Les nouvelles d’Eric Faye ont une qualité mystérieuse ; on dirait qu’elles racontent trop ou pas assez, et qu’une réponse simple –mais implicite- jaillit d’une question complexe et patiemment élaborée, pour autant que le lecteur se laisse prendre dans un réseau d’indices ténus ou ambigus. Et on s’y laisse envelopper avec plaisir dans ce style où la froideur fait précisément ressortir l’émotion, où l’essentiel est quelque part égaré dans les banalités. La question complexe est ici celle de l’immortalité, cherchée aussi bien par un écrivain anonyme, que par le jeune Kafka, par un empereur chinois ou par un scientifique français qui souhaite plus que tout au monde apercevoir la silhouette fuyante du Mont Fuji.

Dans les deux premières nouvelles, la quête de l’immortalité littéraire est gênée par des évènements externes. Ni l’écrivain anonyme ni Franz Kafka n’arrivent à écrire, le premier dérangé par des bruits étranges, le second par son travail. Aucun des deux ne peut réellement devenir écrivain, transformer les débris de vie quotidienne, dont ils sont entourés en permanence, en œuvre, pas même en esquisse. Les épaves sont encombrantes. Pour s’en dégager, il faut attendre le milieu de la nuit, ou chercher un lieu idoine, s’isoler du monde afin de reconstruire ce même monde, mais à leur propre rythme, selon leur propre vision. La littérature est une affaire de répétition, de thèmes, personnages et motifs constamment revus, réinterprétés, recadrés. Des choses qui ne meurent jamais en revenant constamment. Pour les deux écrivains, l’immortalité semble se trouver dans cette éternité cyclique, dans ce retour malheureusement perturbé. Pour l’empereur Huangdi, en revanche, l’immortalité est un désir comme un autre. Le héros de la troisième nouvelle peut tout s’offrir : des remèdes coûteux, une expédition encore plus coûteuse vers les rivages japonais, ces légendaires « îles des immortels ». Rien n’y fait. Huangdi sait que l’immortalité lui échappe, à plus ou moins longue échéance. Alors, il décide de simuler sa propre mort et d’organiser son propre mausolée avec des centaines de soldats en terre cuite et de nombreux pièges à l’adresse des voleurs et des curieux. Il regarde sa propre succession, sa propre disparition depuis la lucarne de son nouvel anonymat, toujours pas immortel mais beaucoup plus libre. Huangdi aura désormais tout son temps pour devenir un observateur paisible au lieu d’un acteur en danger, et, comme le protagoniste d’une célèbre nouvelle de Borges, il lui faudra se battre contre l’ennui lié à l’éternité…

La dernière nouvelle, intitulée Le Mur de Planck, évoque la frustration d’un physicien français qui, au cours de ses visites au Japon, n’a jamais pu voir le Mont Fuji. Peu à peu, le lecteur découvrira que le volcan est un motif récurrent, balise annonçant d’autres rendez-vous manqués. Comme le visage de l’actrice Mariko Okada, comme les souvenirs d’une ancienne rivalité ou les nuits passés à chercher sur internet la trace d’une femme jadis aimée. Ce sont encore des pièces éparpillées. Le volcan n’existerait-il que dans le domaine de l’art –peinture ou cinéma-, où les artistes auraient offert l’immortalité à un objet rêvé? L’immortalité d’un mensonge ou celle d’un souvenir, après celles de la littérature et de l’histoire, offre un troisième regard –ironique ?- sur un thème jamais épuisé.  

   Eric Faye. Devenir immortel, et puis mourir, José Corti, 2012


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