16/08/2007

Les rêves de Dame Rokujo

Le Dit du Genji, long récit du XIe siècle qu'on attribue traditionnellement à Murasaki Shikibu, dame d'honneur à la cour impériale japonaise, à l'époque de Heian, renferme un mystérieux et fascinant épisode qui se situe vers le neuvième chapitre de la première partie. Le prince Genji, dit Hikaru, consacre sa vie à la poésie et aux femmes. Genji a une épouse nommée Aoi no Ue, qui se montre fière et distante, et une foule de maîtresses. Parmi elles, il y a Dame Rokujo, célèbre par sa beauté. Délaissée par Genji, humiliée par Aoi, Rokujo commence à faire d'étranges rêves où elle se voit frapper Aoi et la tourmenter. Pourtant, Rokujo n'a jamais considéré Aoi comme une rivale, du moins consciemment, ayant oublié l'incident qui l'avait vexée. Mais, à son insu, sa jalousie devient de plus en plus agressive, les rêves se poursuivent et leur violence augmente. En même temps, Aoi tombe malade et ne tarde pas à mourir en donnant naissance à un enfant. Genji, qui ne s'était jamais intéressé à son épouse, pleure longuement sa disparition. Cela provoquera l'éloignement définitif de Dame Rokujo, qui choisira de réjoindre sa fille, devenue prêtresse au temple d'Isé. Le Dit du Genji montre la jalousie comme un sentiment aussi imprévisible que terrifiant par ses conséquences, qui s'exprime dans le monde onirique de manière irrationnelle mais précise. Les auteurs anciens ont souvent accordé une place importante au rêve dans le récit, que ce soit comme moyen d'anticipation narratif (le thème du rêve prémonitoire) ou comme prétexte pour décrire une réalité cachée qui peine à sortir au grand jour. Le songe est aussi le territoire de l'inattendu et le lieu où les valeurs normalement acceptées sont alterées ou inversées. L'apparition du fantôme d'une femme vivante, quittant son corps pour agresser une autre et accomplir une vengeance démesurée, offre une dimension nouvelle, symbolique et fantastique, à un récit par ailleurs réaliste dans la description des sentiments et de leur évolution, ainsi que dans la représentation de la vie à la cour pendant une période d'épanouissement des arts et de la littérature.

L'oeuvre de Murasaki Shikibu est l'un des grands classiques des lettres japonaises. Elle a aussi inspiré de nombreux auteurs par la suite. Au XVe siècle, Zeami Motokiyo s'empare de l'histoire de Rokujo et Aoi dans la pièce de nô Aoi no Ue. En 1956, Yukio Mishima a transposé le même épisode dans le Japon contemporain dans Aoi, oeuvre conçue comme un drame de Nô moderne. Plus récemment, en 2003, la pièce également nommée AOI, de Takeshi Kawamura explore, à travers les personnages du Dit du Genji, les rapports ambivalents entre le réel et l'inconscient.

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La jeune Aoï meurt d’être haïe par Rokujo et, évidemment, de n’être pas assez aimée (Marguerite Yourcenar, à propos de la pièce de Mishima Aoi )

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03/08/2007

Cristallisations

 

"Laissez travailler la tête d'un amant pendant vingt-quatre heures, et voici ce que vous trouverez :

Aux mines de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la taille d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants ; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.

Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections"

 

Stendhal commença à écrire De l'amour en 1821, afin de raconter l'histoire de son amour malheureux envers Matilde, l'une de ses amies milanaises. L'ouvrage se situe à la croisée de l'autobiographie et du roman, avec des éléments d'essai sur le couple, le divorce et l'éducation des femmes; dans ces sujets, l'auteur a souvent fait preuve d'une surprenante modernité et ouverture d'esprit, allant souvent à l'encontre des usages de l'époque, qu'il trouvait exaspérants par leur froideur et leur bigoterie(1). Pour une raison ou pour une autre, le livre n'eut aucun succès. Il ne faut pas chercher dans De l'amour le mélange d'idéalisme et de rêveries sentimentales qui caractérise parfois le romantisme, mais plutôt l'ironie mélancolique d'un écrivain qui reconnaît dans l'amour une suite inéluctable et tragique de malentendus et de moments de bonheur ineffable.

 

De l'autobiographie, est devenue emblêmatique l'anécdote du rameau de Salzbourg, d'abord souvenir de voyage, puis objet symbolique du caractère absolu du sentiment amoureux que l'auteur appellera cristallisation. Quant au roman, De l'amour contient plusieurs débuts ou plans romanesques. Certains ont été dévéloppés dans des nouvelles comme Ernestine; d'autres sont restés à l'état d'ébauche, les plus autobiographiques, sans doute; ceux qui obéissent au principe du héros contrarié par l'attitude d'une femme farouche influencée par une amie jalouse. Ce schéma ne réapparaîtra, dans l'oeuvre stendhalienne, que bien plus tard, dans Le Rouge et le Noir. La notion de cristallisation, indissociable de celle d'amour-passion, capable de transformer le comportement d'un homme raisonnable, qui devient soudain le jouet de son imaginationn et la proie des médisants, est le fil conducteur qui permet d'interpréter De l'amour. Tout être subissant le processus de cristallisation cesse de se dominer et se livre à des actes ridicules et incohérents, facilitant ainsi les intrigues des envieux. Reminiscence probable d'un sujet typique de la littérature médiévale, que Stendhal évoque parfois. Cela paraît simple; mais la cristallisation est-elle autre chose qu'un état second qui rappelle celui provoqué par le philtre de Tristan et Iseut? De l'amour offre pourtant des perspectives qui permettent de placer la cristallisation dans un cadre intertextuel qui dépasse la seule dimension autobiographique.

 

La cristallisation est une notion littéraire universelle.

Stendhal passe en revue les différences culturelles dans la façon de comprendre la passion amoureuse, et cela dans le monde entier. Par exemple, en Suisse, on retrouve une société tolérante envers les mariages d'amour, tandis qu'en Italie les histoires sentimentales se déroulent surtout en dehors du mariage. Le fossé culturel entre protestantisme et catholicisme est aussi évoqué. Stendhal expose sa théorie au moyen d'anécdotes curieuses, historiques ou prétendument historiques, mais s'appuie surtout sur des éléments légendaires et littéraires, comme les écrits d'André le Chapelain, les poètes médiévaux et les personnages romanesques et dramatiques comme Werther Valmont et Don Juan. Le mélange d'histoire et de légende dans la fiction apparaît également dans les Chroniques Italiennes. La littérature et l'histoire fournissent à l'auteur de nombreux exemples de cristallisation, (2) ce qui donne à cette notion une valeur intemporelle.

 

La cristallisation possède une dimension temporelle synchronique.

Parce qu'il s'agit d'une évolution, d'une réalité mouvante. Comme tout processus naturel, la cristallisation connaît des étapes qui se distinguent par leur intensité ou leur durée. Les allusions au temps sont présentes dans chaque fragment de l'oeuvre : "pendant vingt-quatre heures", "deux ou trois mois après"...Pour le mélomane Stendhal, l'amour possède un qui lui est propre, une allure ou mouvement plus ou moins lent ou rapide. Ainsi, son séjour à Milan sera décrit par une autre allusion au temps en musique : "La grande phrase musicale de la vie de Dominique".

 

La cristallisation amplifie et nuance la connaissance.

L'amour se traduit en images, littéraires mais aussi picturales. Dans , le narrateur trouve à Matilde une ressemblance avec l'Hérodiade de Léonard de Vinci, modèle par excellence de la beauté de la Renaissance. Aussi, l'amoureux établit un rapport entre, d'une part, les villes et les paysages, et, d'autre part, l'être aimé qui les habite ("il n'y a rien dans la nature qui ne lui parle de ce qu'il aime"). Un lien fondé sur le souvenir, qui fait voir les objets uniquement sous l'influence de la femme aimée. Les paysages et les objets reconnus comme beaux peuvent également acquérir une connotation négative suite à une déception, et un trait physique considéré comme laid (une cicatrice) devient un signe de beauté.

 

La cristallisation est aussi une expérience spirituelle.

La cristallisation traverse le temps et méprise la mort. Dans son journal, Stendhal se souvient de Matilde jusqu'à la fin de sa vie. Pour l'auteur, qui éprouvait la plus vive antipathie envers la religion, l'amour prend parfois des allures mystiques de recherche, d'ascèse, de doute et de promesses de bonheur le plus souvent déçues. La cristallisation connaît le plus souvent une issue malheureuse. Peu de happy ends pour les happy few; et pourtant, elle est respectée comme l'affaire la plus importante et la plus sérieuse de la vie.

 

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(1) "La pruderie est une espèce d'avarice, la pire de toutes."

Toutes les citations mises entre guillemets, ainsi que le fragment placé en tête sont extraits de De l'amour.

 

(2) Par exemple, la liste d'ouvrages qui comprend, entre autres, les Lettres d'une Religieuse portugaise, Werther, les Lettres d'Heloïse à Abélard et des Lettres de Julie de l'Espinasse.

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30/07/2007

Sur un roman de Hella S. Haasse

Dans l'oeuvre de Hella S. Haasse, les multiples sources d'inspiration, qui vont de la pensée antique jusqu'à l'histoire récente de l'Europe, en passant par le Siècle des Lumières français et la période coloniale néerlandaise, enrichissent singulièrement des récits où la complexité de l'intrigue est indissociable de l'arrière-plan culturel. L'Histoire et la mythologie sont ainsi deux éléments essentiels des trames romanesques qui montrent la profonde influence du rêve et de l'irrationnel sur le réel. De ses romans, les Routes de l'imaginaire (1) est pour moi l'un des plus accomplis, peut-être parce que l'on se retrouve face à un alliage de genres original, où des forces primitives font irruption dans le monde paisible des vacances familiales, où les mythes grecs de mort et de renaissance surgissent au tournant d'une intrigue contemporaine. Roman psychologique, récit fantastique ou nouvelle policière, les différents genres imbriqués font partie d'une architecture qui mêle savamment l'action et l'introspection. Le mystère apparaît dès le début lorsque Maya, femme au foyer et ancienne journaliste, est troublée par le comportement de Klaas, son mari, qui délaisse sa famille et son métier dans la recherche secrète d'une chimère poétique : l'oeuvre d'un écrivain oublié et génial, dont la biographie pose un épineux problème d'dentité. Ensuite, le couple part, avec ses trois enfants, dans le sud de la France, où Klaas doit rédiger un roman policier sur commande. Une panne de voiture oblige Maya et les enfants à continuer leur route auprès de Joop, chauffeur routier qui possède une collection de récits plus inquiétants les uns que les autres, récits qu'il raconte pour divertir ses passagers, mais qui sont aussi une réinterprétation fantastique de sa propre vie. Il y a, dans les romans de Haasse, un désir de se consacrer à l'essentiel, de fléchir le cours de l'histoire, de trouver la source cachée(2) des motivations individuelles, amoureuses, littéraires ou autres. Poètes, conteurs, rêveurs se donnent rendez-vous pour créér un monde à part, qui suit sa propre logique et finit par envahir la réalité.

 

(1) Les Routes de l'imaginaire, de Hella S Haasse a été publié en français chez Actes Sud en 1996 (traduit du néerlandais par Annie Kroon) Le titre original est De Wegen der verbeelding (paru en 1983).

 

(2) La Source cachée est le titre d'un des premiers romans de Hella S. Haasse. D'autres romans du même auteur : En la forêt de longue attente, (à propos de Charles d'Orléans) Une Liaison dangereuse (suite des aventures de Madame de Merteuil, héroïne de Laclos) et l'Anneau de la clé (histoire d'amitié dans une ancienne colonie des Indes néerlandaises).

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25/07/2007

Le lapin blanc

Quelques images de Blanchon, le beau lapin avec des allures de lièvre blanc; espiègle, curieux, joueur, mais aussi calme et admirablement silencieux. Amateur de blé, de salade et de pommes. Blanchon a trois ans et quelques mois.

 

All things that love the sun are out of doors;
The sky rejoices in the morning's birth;
The grass is bright with rain-drops;--on the moors
The hare is running races in her mirth;
And with her feet she from the plashy earth
Raises a mist, that, glittering in the sun,
Runs with her all the way, wherever she doth run.

 

Extrait de Resolution and Independence de William Wordsworth (1770-1850)

 

 

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23/07/2007

Marguerite Yourcenar et Le labyrinthe du monde

 

Parce que les vacances sont longues sans lecture, il est temps de redécouvrir l'oeuvre de Marguerite Yourcenar (1903-1987), romancière, poète, essayiste et académicienne française née à Bruxelles, auteur de romans historiques comme Mémoires d'Hadrien et L'oeuvre au noir, mais aussi du labyrinthe du monde, suite inclassable et fascinante, qui tient de l'autobiographie, du roman et du travail d'historien. Le labyrinthe se divise en trois volumes : Souvenirs Pieux (1974), Archives du Nord (1977) et Quoi? L'Eternité (1987). Dès de début des années 1970 et jusqu'à la fin de sa vie, Marguerite Yourcenar a exploré son passé familial, une histoire qui prend sa source dans les souvenirs du père de l'auteur, Michel, personnage principal des trois livres. Michel devient un personnage de fiction, et le récit de ses aventures est à la fois intimiste et distant, car le narrateur se met littéralement à la place de Michel, en ajoutant des digressions sur le contexte historique qui décrivent son univers culturel (les voyages, les beaux livres, les femmes, un certain détachement affectif et une certaine mélancolie). Aussi, l'ouvrage contient des anécdotes réellement autobiographiques concernant les différents séjours de Marguerite Yourcenar en Europe et son combat en faveur de la protection de l'environnement. Parfois, un épisode réel connaît un dévéloppement romanesque dans une démarche, voulue et consciente, d'assimilation du passé dans le remplacement des parties manquantes du récit par des possibilités vraisemblables ; ce qui a été devient ce qui aurait pu être.(1) Cette démarche originale enrichit singulièrement l'oeuvre, car les lieux et les temps peuvent se télescoper afin d'illustrer un propos. Par exemple, d'un long séjour dans le Midi, pendant son enfance, l'auteur retiendra une première vision de la méditerranée qui sonne comme une anticipation de ses oeuvres littéraires à venir. (2) Dans tout cela, il n'y a aucune confusion, car le style demeure limpide, précis, parsemé ici et là d'expressions savantes ou de références littéraires; mais la qualité principale du Labyrinthe du monde est peut-être d'avoir su si bien évoquer, en essayant de le comprendre, et sans la moindre complaisance, un monde disparu. L'auteur s'efface volontairement au début de Souvenirs pieux, qui commence avec une phrase qui met l'accent sur cette distance que l'auteur établit avec ses personnages : "L'être que j'appelle moi vint au monde(...)" (3). L'auteur et le personnage partagent le même prénom, les mêmes parents, la même date de naissance, mais une distinction subtile est faite entre la petite fille et la narratrice adulte, celle de l'expérience face à la perplexité ou l'émotion qui jaillit découvertes enfantines, celle de la connaissance, celle du présent qui tente de rentrer dans ce pays étranger qui est le passé.

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(1) Il m'arrivera sans doute comme je l'ai déjà fait parfois, très exceptionnellement, au cours de ces chroniques, de remplir un blanc, ou de souligner un trait à l'aide de précisions empruntées à d'autres personnes, ayant avec Jeanne une ressemblance au moins de profil, ou de profil perdu, ou placées dans des circonstances à peu près analogues, qui authentifient celles où elle a vécu. (Quoi? L'Éternité, Gallimard, 1988.)

(2) Cette mer à la fois humaine et divine, par laquelle les corps à demi nus, à peine moins sinueux eux-mêmes que des vagues, se laissent à la fois caresser et porter, je n'allais l'apprécier que plus tard, aux abords de l'adolescence, à l'époque où pour moi la sensualité s'éveillait. N'importe : une première couche bleue avait été déposée en moi; enrichie du souvenir d'autres côtes méditerranéennes, elle allait un jour m'aider à retrouver la mer d'Hadrien, la mer de l'Ulysse de Cavafy. (id.)

(3) L'être que j'appelle moi vint au monde un certain lundi 8 juin 1903, vers les 8 heures du matin, à Bruxelles, et naissait d'un Français appartenant à une vieille famille du nord, et d'une Belge dont les ascendants avaient été durant quelques siècles établis à Liège, puis s'étaient fixés dans le Hainaut. La maison où se passait cet événement, puisque toute naissance en est un pour le père et la mère et quelques personnes qui leur tiennent de près, se trouvait située au numéro 193 de l'avenue Louise, et a disparu il y a une quinzaine d'années, dévorée par un building. (Souvenirs pieux, Gallimard, 1974)

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20/07/2007

Mimétisme

Mimétisme : terme d'histoire naturelle. Faculté qu'ont certains animaux de prendre une apparence conforme aux objets qui les entourent. Du grec, Imiter (Littré)

 

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18/07/2007

The Beldonald Holbein, nouvelle de Henry James

Lady Beldonald brille de tous ses feux à Londres, et sa beauté bénéficie d'un repoussoir adéquat, la terne Miss Dadd. Lorsque celle-ci tombe malade, Lady Beldonald fait venir en Europe une vague parente américaine, Mrs. Brash, pauvre et provinciale, dont le rôle est de parfaire l'éclat de sa protectrice, en échange d'une vie luxueuse(1). Mais rien ne se passera comme prévu, car les amis de lady Beldonald trouveront chez Mrs. Brash un visage digne d'un tableau de Holbein. Soudain, les artistes veulent la rencontrer, peindre son portrait. Invitée dans les cercles les plus exclusifs, la suivante laide prendra ainsi pour un temps la place de la belle maîtresse.(2) Cette histoire d'arroseur arrosé fait partie des nouvelles de Henry James qui ont pour cadre la société complexe et fascinante, en partie composée d'Américains installés en France ou en Angleterre, un milieu cosmopolite et cultivé, déraciné et impregné de culture européenne ; un milieu traversé par les courants troubles de la jalousie et de la rivalité qui s'expriment sur le plan artistique, où sévissent le snobisme l'obsession du paraître. Dans ces nouvelles, le narrateur est souvent peintre, et l'art du portrait agit comme un révélateur importun de ce qu'on préfère cacher.(3) The Beldonald Holbein pose également, d'intéressantes questions à propos des rapports entre art et pouvoir, sujet qui hante l'oeuvre de James et qui a donné lieu à de nombreux dévéloppements critiques (4)

Dans The Beldonald Holbein, le jugement esthétique dépend de l'opinion d'une autorité aussi changeante que capricieuse, d'une tendance qui s'installe pour déboucher sur une suite d'imitations, mais aussi d'évolutions subtiles. L'art de James a souvent été comparé à celui de Proust, par son exploration des intermittences du coeur et par les ramifications des préférences et des affinités esthétiques, parfois inattendues. L'étrangeté et les surprises de l'expérience artistique sont traités avec une ironie sereine mais impitoyable. L'expérience artistique peut surgir dans un contexte banal ou grotesque. Après tout, c'est dans le salon des Verdurin qu'on peut écouter la sonate de Vinteuil (5). Aussi, le jugement esthétique obéissant à une norme comprise par tous est la marque d'une société sans fissures, où chacun connaît exactement sa place. Dans ce contexte, afficher des préférences divergentes tient de la témérité. Mais il arrive que le lien entre esthétique et pouvoir soit rompu et que la contestation artistique devienne une nouvelle tendance à suivre. Lorsque le goût n'est plus imposable de manière absolue, le pouvoir connaît une crise. La chute de Lady Beldonald débute au moment où elle commet une faute de goût, en ne sachant pas ce qui est à la mode dans son milieu, en faisant imprudemment venir Mrs Brash, qui devient une rivale malgré elle. (6) Néanmoins, le déclin sera de courte durée, car elle s'empressera de renvoyer Mrs Brash en Amérique. Le narrateur prendra sa revanche en réalisant le portrait de Mrs Brash. L'idée de la supériorité du jugement de l'artiste sur celui du commanditaire apparaît ici clairement.

La peinture sert de référence intemporelle et intertextuelle à l'intrigue. Dans The Beldonald Holbein, le narrateur évoque également le style du Titien. Aussi bien Hans Holbein le Jeune que le Titien ont été des peintres de cour, spécialisés dans les portraits des rois et des reines, des aristocrates et des ambassadeurs, à la même époque. Tous deux ont su exprimer l'individualité des visages, souvent cachés au milieu des joyaux et des vêtements d'apparat. Dans leurs tableaux, la distiction entre la figure de l'homme et celle du souverain devient perceptible. D'une part, il y a les symboles du pouvoir, d'autre, des figures austères mais expressives. Le peintre, chez Henry James, est une variante du narrateur omniscient, non pas parce qu'il sait tout sur les personnages, mais parce qu'il est capable de voir les autres comme ils sont et comme ils devraient être ; il est capable de distinguer la vérité de l'imposture, l'authentique de la contrefaçon. La fin de la nouvelle met l'accent sur cette vérité de l'oeuvre comme réalité définitive en racontant la triste fin de Mrs Brash et le destin du tableau qui la représente, mais la vérité esthétique n'aura que peu d'influence sur Lady Beldonald, qui restera la seule à pouvoir commander des portraits suffisamment flatteurs.

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Henry James, The Beldonald Holbein, 1901, Kessinger Publishing, 2004

1-(...)they serve as foils, as accents serve on syllables, as terms of comparison. They make her ‘stand out.’ It’s an effect of contrast that must be familiar to you artists; it’s what a woman does when she puts a band of black velvet under a pearl ornament that may, require, as she thinks, a little showing off.

2-We had neither of us ever before seen that degree and that special sort of personal success come to a woman for the first time so late in life. I found it an example of poetic, of absolutely retributive justice; so that my desire grew great to work it, as we say, on those lines.

3-Dans la nouvelle The real thing, un couple d'aristocrates désargentés apparaissent comme trop parfaits pour servir de modèle à un peintre qui cherche précisement à représenter la noblesse et qui préfère les employer dans des rôles de domestiques, leur caractère "authentique" ne pouvant pas être reflété. Dans The liar, c'est la représentation de l'hypocrisie et de la vanité qui conduit un couple à détruire un tableau qu'ils ont pourtant commandé.

4- On peut citer Henry James and the Art of Power, Mark Seltzer, 1984, et, plus récemment, l'ouvrage de Collin Meissner Henry James and the Language of Experience. Aussi, dans The Art of Fiction, essai paru en 1884, Henry James parle du pouvoir de l'artiste en ces termes "power to guess the unseen from the seen, to trace the implication of things, to judge the whole piece by the pattern" (cité par C. Meissner, Henry James and the Language of Experience)

5- Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait commencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d’un coup après une note haute longuement tenue pendant deux mesures, il vit approcher, s’échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu’il aimait. Et elle était si particulière, elle avait un charme si individuel et qu’aucun autre n’aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s’il eût rencontré dans un salon ami une personne qu’il avait admirée dans la rue et désespérait de jamais retrouver. A la fin, elle s’éloigna, indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c’était l’andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il la tenait, il pourrait l’avoir chez lui aussi souvent qu’il voudrait, essayer d’apprendre son langage et son secret. (Un amour de Swann)

6-The famous "irony of fate" takes many forms, but I had never yet seen it take quite this one. She had been "had over" on an understanding, and she wasn’t playing fair. She had broken the law of her ugliness and had turned beautiful on the hands of her employer. More interesting even perhaps than a view of the conscious triumph that this might prepare for her, and of which, had I doubted of my own judgement, I could still take Outreau’s fine start as the full guarantee—more interesting was the question of the process by which such a history could get itself enacted. The curious thing was that all the while the reasons of her having passed for plain—the reasons for Lady Beldonald’s fond calculation, which they quite justified—were written large in her face, so large that it was easy to understand them as the only ones she herself had ever read.

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