18/07/2007

The Beldonald Holbein, nouvelle de Henry James

Lady Beldonald brille de tous ses feux à Londres, et sa beauté bénéficie d'un repoussoir adéquat, la terne Miss Dadd. Lorsque celle-ci tombe malade, Lady Beldonald fait venir en Europe une vague parente américaine, Mrs. Brash, pauvre et provinciale, dont le rôle est de parfaire l'éclat de sa protectrice, en échange d'une vie luxueuse(1). Mais rien ne se passera comme prévu, car les amis de lady Beldonald trouveront chez Mrs. Brash un visage digne d'un tableau de Holbein. Soudain, les artistes veulent la rencontrer, peindre son portrait. Invitée dans les cercles les plus exclusifs, la suivante laide prendra ainsi pour un temps la place de la belle maîtresse.(2) Cette histoire d'arroseur arrosé fait partie des nouvelles de Henry James qui ont pour cadre la société complexe et fascinante, en partie composée d'Américains installés en France ou en Angleterre, un milieu cosmopolite et cultivé, déraciné et impregné de culture européenne ; un milieu traversé par les courants troubles de la jalousie et de la rivalité qui s'expriment sur le plan artistique, où sévissent le snobisme l'obsession du paraître. Dans ces nouvelles, le narrateur est souvent peintre, et l'art du portrait agit comme un révélateur importun de ce qu'on préfère cacher.(3) The Beldonald Holbein pose également, d'intéressantes questions à propos des rapports entre art et pouvoir, sujet qui hante l'oeuvre de James et qui a donné lieu à de nombreux dévéloppements critiques (4)

Dans The Beldonald Holbein, le jugement esthétique dépend de l'opinion d'une autorité aussi changeante que capricieuse, d'une tendance qui s'installe pour déboucher sur une suite d'imitations, mais aussi d'évolutions subtiles. L'art de James a souvent été comparé à celui de Proust, par son exploration des intermittences du coeur et par les ramifications des préférences et des affinités esthétiques, parfois inattendues. L'étrangeté et les surprises de l'expérience artistique sont traités avec une ironie sereine mais impitoyable. L'expérience artistique peut surgir dans un contexte banal ou grotesque. Après tout, c'est dans le salon des Verdurin qu'on peut écouter la sonate de Vinteuil (5). Aussi, le jugement esthétique obéissant à une norme comprise par tous est la marque d'une société sans fissures, où chacun connaît exactement sa place. Dans ce contexte, afficher des préférences divergentes tient de la témérité. Mais il arrive que le lien entre esthétique et pouvoir soit rompu et que la contestation artistique devienne une nouvelle tendance à suivre. Lorsque le goût n'est plus imposable de manière absolue, le pouvoir connaît une crise. La chute de Lady Beldonald débute au moment où elle commet une faute de goût, en ne sachant pas ce qui est à la mode dans son milieu, en faisant imprudemment venir Mrs Brash, qui devient une rivale malgré elle. (6) Néanmoins, le déclin sera de courte durée, car elle s'empressera de renvoyer Mrs Brash en Amérique. Le narrateur prendra sa revanche en réalisant le portrait de Mrs Brash. L'idée de la supériorité du jugement de l'artiste sur celui du commanditaire apparaît ici clairement.

La peinture sert de référence intemporelle et intertextuelle à l'intrigue. Dans The Beldonald Holbein, le narrateur évoque également le style du Titien. Aussi bien Hans Holbein le Jeune que le Titien ont été des peintres de cour, spécialisés dans les portraits des rois et des reines, des aristocrates et des ambassadeurs, à la même époque. Tous deux ont su exprimer l'individualité des visages, souvent cachés au milieu des joyaux et des vêtements d'apparat. Dans leurs tableaux, la distiction entre la figure de l'homme et celle du souverain devient perceptible. D'une part, il y a les symboles du pouvoir, d'autre, des figures austères mais expressives. Le peintre, chez Henry James, est une variante du narrateur omniscient, non pas parce qu'il sait tout sur les personnages, mais parce qu'il est capable de voir les autres comme ils sont et comme ils devraient être ; il est capable de distinguer la vérité de l'imposture, l'authentique de la contrefaçon. La fin de la nouvelle met l'accent sur cette vérité de l'oeuvre comme réalité définitive en racontant la triste fin de Mrs Brash et le destin du tableau qui la représente, mais la vérité esthétique n'aura que peu d'influence sur Lady Beldonald, qui restera la seule à pouvoir commander des portraits suffisamment flatteurs.

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Henry James, The Beldonald Holbein, 1901, Kessinger Publishing, 2004

1-(...)they serve as foils, as accents serve on syllables, as terms of comparison. They make her ‘stand out.’ It’s an effect of contrast that must be familiar to you artists; it’s what a woman does when she puts a band of black velvet under a pearl ornament that may, require, as she thinks, a little showing off.

2-We had neither of us ever before seen that degree and that special sort of personal success come to a woman for the first time so late in life. I found it an example of poetic, of absolutely retributive justice; so that my desire grew great to work it, as we say, on those lines.

3-Dans la nouvelle The real thing, un couple d'aristocrates désargentés apparaissent comme trop parfaits pour servir de modèle à un peintre qui cherche précisement à représenter la noblesse et qui préfère les employer dans des rôles de domestiques, leur caractère "authentique" ne pouvant pas être reflété. Dans The liar, c'est la représentation de l'hypocrisie et de la vanité qui conduit un couple à détruire un tableau qu'ils ont pourtant commandé.

4- On peut citer Henry James and the Art of Power, Mark Seltzer, 1984, et, plus récemment, l'ouvrage de Collin Meissner Henry James and the Language of Experience. Aussi, dans The Art of Fiction, essai paru en 1884, Henry James parle du pouvoir de l'artiste en ces termes "power to guess the unseen from the seen, to trace the implication of things, to judge the whole piece by the pattern" (cité par C. Meissner, Henry James and the Language of Experience)

5- Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait commencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d’un coup après une note haute longuement tenue pendant deux mesures, il vit approcher, s’échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu’il aimait. Et elle était si particulière, elle avait un charme si individuel et qu’aucun autre n’aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s’il eût rencontré dans un salon ami une personne qu’il avait admirée dans la rue et désespérait de jamais retrouver. A la fin, elle s’éloigna, indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c’était l’andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il la tenait, il pourrait l’avoir chez lui aussi souvent qu’il voudrait, essayer d’apprendre son langage et son secret. (Un amour de Swann)

6-The famous "irony of fate" takes many forms, but I had never yet seen it take quite this one. She had been "had over" on an understanding, and she wasn’t playing fair. She had broken the law of her ugliness and had turned beautiful on the hands of her employer. More interesting even perhaps than a view of the conscious triumph that this might prepare for her, and of which, had I doubted of my own judgement, I could still take Outreau’s fine start as the full guarantee—more interesting was the question of the process by which such a history could get itself enacted. The curious thing was that all the while the reasons of her having passed for plain—the reasons for Lady Beldonald’s fond calculation, which they quite justified—were written large in her face, so large that it was easy to understand them as the only ones she herself had ever read.

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12/07/2007

Nous sommes tous des personnages de fiction

 

Si vous cherchez un livre pour l'été, et si vous acceptez le risque d'être surpris, osez Niebla (Brouillard), de Miguel de Unamuno. Le héros de ce roman publié en 1914, Augusto Pérez, jeune homme falot, tombe amoureux de la belle Eugenia, qui le trompe sans états d'âme. Le chagrin d'amour conduit Augusto à vouloir se tuer, mais, avant de mourir, il décide de rendre visite à l'auteur d'un essai sur le suicide, qui n'est autre que le professeur Unamuno, à Salamanca.

La rencontre du personnage avec son créateur dans un jeu de miroirs narratif où l'on discute des notions de destinée et de libre arbitre, apparaît déjà dans Don Quichotte et influence toute la littérature hispanique ultérieure, du théâtre de Calderon aux nouvelles de Borges. Le doute jeté sur la vraisemblance du récit ou sur le narrateur, qui est à la fois dedans et en dehors de l'histoire, offre de nombreuses possibilités d'interprétation. Ce jeu exige la participation du lecteur qui peut s'égarer dans cette mise en abyme où les rêves sont enchâssés les uns dans les autres à la manière d'une poupée russe. Dans Brouillard, le personnage apprend qu'il n'est qu'un rêve du romancier, mais le romancier étant lui-même un personnage fictif, qui rêve de qui, dans ce cas? Et qui a le pouvoir de faire mourir l'autre? Le romancier qui se prend pour Dieu se prend-il au piège de l'imagination? Car le narrateur nous rappelle qu'un romancier ne peut pas faire ce qu'il veut de ses personnages, le récit possédant une logique interne. Les références littéraires que l'on peut retrouver dans Brouillard concernent Don Quichotte, mais aussi La Celestina et surtout La vie est un songe, dont le souvenir apparaît dans le débat entre Augusto et Unamuno à propos de la liberté lors qu'on est "le rêve d'un autre". La vie humaine ne serait qu'une histoire imaginaire, proposition prise à la lettre dans Brouillard, où des lecteurs continueront de faire vivre le rêve du romancier longtemps après sa mort en rêvant à leur tour. Pour Unamuno, philosophe agnostique qui ne concevait pas la religion en tant que doctrine mais en tant que recherche individuelle, constamment attaquée par le doute, la vraie vie consiste a acquérir la conscience de soi, c'est-à-dire, à sortir du brouillard des sentiments, du temps, de la vie quotidienne et de tout ce qui semble important. La conscience de soi n'apaise en rien l'angoisse devant la mort ; elle ne donne davantage la clé d'une croyance religieuse naïve et rassurante, mais elle s'impose comme l'unique hommage possible à la figure pascalienne du Deus Absconditus, le Dieu caché.

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28/06/2007

Au-dessus de Lutry

Au-dessus de Lutry, un soir de mai.

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16/06/2007

La censure comme dernier choix

 

Sur un conte de Borges et Bioy Casares.

C'est l'histoire d'un écrivain un peu naïf qui, appâté par la possibilité de voir son dernier récit publié, se rend chez un mystérieux éditeur qui prépare une Première Anthologie Ouverte de la Littérature Nationale. L'éditeur, intraitable partisan de la libre expression et ennemi de toute censure, raconte son combat et se plaint de l'incompréhension dont il fait objet. Mais il meurt avant d'avoir eu le temps d'accomplir l'oeuvre de sa vie et l'écrivain devient son unique héritier. A la seule condition de se charger de la publication de l'Anthologie ouverte. Bientôt, l'écrivain découvre avec horreur que les manuscrits qui figurent dans l'anthologie sont (presque) infinis, qu'ils sont, pour la plupart, mauvais et impubliables, car l'éditeur avait décidé de ne faire aucun tri, de n'opérer aucun choix parmi les textes illisibles quui lui étaient envoyés, toute discrimination étant pour lui synonyme de censure. Et le malheureux se retrouve avec des pièces entières remplies de torchons dont l'impression épuise rapidement sa récente fortune.

Au-delà de la satire des milieux littéraires argentins, que Borges et Bioy connaissaient très bien, L'Ennemi numéro 1 de la censure, pose de manière paradoxale la question du libre choix. S'agit-il d'un simple calcul? La préférence est-elle une réprobation déguisée? Au sens premier du terme, la censure est une critique, une condamnation, une fin de non recevoir. Dans le conte, le poète en herbe qui tente de faire connaître ses oeuvres se voit opposer une conspiration du silence de la part des éditeurs, et finit par développer une théorie toute particulière de la justice, selon laquelle la médiocrité littéraire ne serait pas une raison suffisante pour exercer la censure. Le droit de choisir et le droit de s'exprimer deviennent ainsi parfaitement antithétiques.

Cette fable me fait penser à la façon dont les écrits sont diffusés actuellement sur Internet : tout devient possible, toute parole peut être dite, toutes les informations sont considérées d'importance égale ; les sottises les plus affligeantes, côtoient les plus brillantes idées. Les conséquences, du point de vue de l'histoire de la culture, d'une telle potentialité et d'un tel foisonnement sont bien sûr encore inconnues. Faut-il se réjouir de cet état des choses et rester dans la liberté d'expression? Ou faut-il faire un choix?

 

El Enemigo número 1 de la censura, de Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares, dans Nuevos Cuentos de Bustos Domecq (1977)

 

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14/06/2007

Les réflexions d'un lapin

Je me demande toujours à quoi pense-t-il

Est-ce qu'il voit les couleurs, ou du moins certaines couleurs? Il semble très bien reconnaître la laitue et les objets verts, en général.

Est-ce qu'il se souvient de certains moments? A-t-il la notion du temps?

Est-ce qu'il rêve?

23:07 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2)

11/06/2007

Le raton laveur

Originaire s'Amérique, le raton laveur s'est répandu en Europe, où il a été importé pour sa fourrure. C'est un mammifère plantigrade, de la taille d'un gros chat et de moeurs crépusculaires. Bien qu'il soit omnivore, ses préférences vont aux petits animaux aquatiques. Le raton laveur s'adapte bien à la présence humaine et cause parfois de dégats dans les maisons où il s'installe. Malgré cela, en le voyant tremper sa nourriture dans l'eau ou grimper aux arbres, on le trouve bien drôle et sympathique.

Raton laveur, par Inma Abbet

22:58 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

Stendhal et l'autobiographie

Dans la Vie de Henry Brulard, Stendhal cultive l'art de parler de soi sans y ajouter une sentimentalité qu'il trouvait embarrassante et ridicule, comme tous les excès romantiques. Tout en imaginant la réaction de ceux qui pourraient lire son oeuvre, Mes confessions n'existeront donc plus trente ans après avoir été imprimées, si les Je et les Moi assomment trop les lecteurs, le narrateur a le souci de la durée, de la reconnaissance posthume, d'être encore lu en 1935. Dans son autobiographie inachevée, Stendhal tente de de se connaître, d'approcher son enfance et l'histoire de ses parents, d'expliquer l'antipathie qu'il vouait à son père, d'évoquer ses premières découvertes amoureuses. Les appels au lecteur sont nombreux et soulignent l'apparente distance que le narrateur établit face à son propre récit, raconté sur un mode ironique et souvent empli de mélancolie. Pour éviter que les encombrants Moi et Je ne deviennent le centre de l'oeuvre, le narrateur joue avec les dates, les initiales, les pseudonymes, en multipliant les mystères et les sens cachés, comme si le lecteur devait comprendre que tout est incertain dans une autobiographie, que l'auteur raconte ce qu'il a envie de raconter et non pas ce qu'il s'est réellement passé. Dans cet éloge du faux, le narrateur s'amuse à suggérer des faits qui n'ont jamais eu lieu dès le début de l'oeuvre et à les démentir quelques pages plus loin : Par exemple au commencement du premier chapitre, il y a une chose qui peut sembler une hâblerie : non, mon lecteur, je n'étais point soldat à Wagram en 1809. C'est donc aujourd'hui, 1835, un mensonge tout à fait digne d'être écrit que de faire entendre (...) qu'on a été soldat à Wagram.

La vérité, pour Stendhal, est moins dans l'exactitude que dans la volonté d'être soi-même, sans chercher à plaire ou à se conformer à une certaine bienséance : Ceci est nouveau pour moi : parler à des gens dont on ignore absolument la tournure d'esprit, le genre, l'éducation, les préjugés, la religion! Quel encouragement à être vrai et simplement vrai (...) Dans la Vie de Henry Brulard, le lecteur trouvera souvent ces mises en abyme, ces questions sur le fait même d'écrire en se dévoilant à peine, en préférant, aux études sentimentales, le souvenir d'un monde en train de disparaître et de sa culture, le souvenir des musiciens et des écrivains, de quelques femmes et de l'Italie.

02:11 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)