09/09/2015

Avec les chiens

Avec les chiens

 

à propos de Avec les chiens, d'Antoine Jaquier

 

   Si, d'après certains, à dormir avec les chiens, on attrape des puces, que peut-il arriver à ceux qui se rapprochent d'un tueur d'enfants, dit l'Ogre de Rambouillet, tout juste sorti de prison ? Que risque-t-on à essayer la compréhension, le châtiment ou le pardon ? L'intrigue de ce roman ressemble beaucoup au récit d'une insidieuse contagion, facilement répandue à la faveur de la fascination du mal. Raconté à deux voix, le récit met en scène deux personnages, deux victimes du tueur en série Streum : Michel, le père d'un des enfants enlevés, et Julien, le dernier enfant longtemps séquestré dans la cave de Streum, et le seul rescapé. Chacun de leur côté, méfiants mais étonnamment naïfs, ils épient la nouvelle vie de l'ogre, s'arrangent pour faire sa connaissance sous des faux noms. D'abord, il y a un projet de vengeance, plutôt farfelu, mais bien sérieux, décidé treize ans plus tôt. La proximité de Streum va le rendre rapidement caduc. Au lieu de la détestation attendue, les deux hommes commencent à éprouver une attirance au début ambiguë, de plus en plus affichée ensuite, pour une figure qui représente à leurs yeux l'assouvissement sans limites des pulsions, la haine décomplexée des femmes, la rupture avec une civilisation adepte de la mièvrerie rigide, qui les gênent aux entournures, la liberté comme négation de l'autre. Ils adoptent ainsi les codes, le langage du meurtrier, et même ses étranges loisirs, sans se douter que le processus de victimisation continue, cette fois sous forme de manipulation des esprits. Puisqu'on vous avait dit que c'était un pervers...

 

Entre sadomasochisme et hybristophilie, la séduction exercée par le tueur en série semble bien être celle d'un improbable dernier fauve en liberté, d'un mauvais sauvage des banlieues et du no man's land pavillonnaire. Il s'épanouit aussi bien dans une ferme isolée que dans la jungle des sites de rencontres. Son adaptabilité lui donne une position dominante, et il n'hésite pas à exploiter les points faibles de ceux qui vont s'empresser plus tard de lui trouver des excuses (l'inévitable enfance malheureuse). Dans la description de ses victimes, la passivité et l'apathie n'est pas sans rappeler certains personnages de Michel Houellebecq (Les Particules élémentaires). Ici aussi, la victimisation devient un statut et, avec le temps, une stratégie. Avec les chiens décrit des folies individuelles, reflets de folies collectives : celle des médias, qui cultivent, chez le public, l'envie de se faire peur, celle des esclaves consentantes cherchant désespérément un maître, celle, enfin, de la réification des enfants, réduits à l'état d'objets ou à celui de projets. Dépourvu de tout discours moralisant, le deuxième roman d'Antoine Jaquier explore le domaine du polar, en cultivant le suspense, mais aussi celui du roman réaliste, avec ses personnages construits à partir d'agrégats, où se mêlent des clichés de notre époque et une solitude tenace.

 

 

 

Avec les chiens, d'Antoine Jaquier, éd l'Âge d'Homme, 2015

 

http://inma-abbet.blogspot.ch/2015/09/avec-les-chiens.htm...

20/03/2015

Monsieur Chien

à propos de Monsieur Chien, de Jacques Tallote

 

-Peut-on trop désirer? Je suis l'ogre en quête de sa chair. Je tourne autour de sa lumière. Le reste : zone nocturne! (Monsieur Chien)

 

   Qu'y a-t-il de plus mélancolique et de plus mystérieux qu'une plage en hiver? Le décor est à peine posé dans un coin de l'île d'Oléron que déjà personnages et situations sont cernés par l'inquiétude et par une sorte de menace désincarnée, vaguement liée à des drames familiaux, à l'abandon et à la mort. Inquiétude et menace envahissent insidieusement la vie de Nils et Luca, de Livia et Susan, tous des jeunes gens dotés d'une grande sensibilité, et d'une certaine excentricité, évoluant dans les marges des modes et des habitudes de ceux de leur âge, leur préférant tout ce qui s'éloigne ou demeure absent. L'atmosphère du lieu convient d'ailleurs à leur questionnement amoureux et à leur tempérament artistique. Un paysage désolé, fait de « caravanes fermées, piscines bâchées et toboggans sous la pluie », à la fin des années 1990. Dans les dunes battues par le vent, émergent des objets inattendus, qui suggèrent ce qui semble obséder les héros du roman : la finitude et la disparition. Ce qu'on trouve sur la plage a une signification particulière, même s'il ne s'agit que d'un débris : un vêtement, un vieux jouet, un sac... Ce que la mer rejette, ou qui résiste aux intempéries est un désaveu de l'oubli.

 

   Les deux garçons et les deux filles ont en commun le fait de venir de familles éparpillées sur plusieurs pays, éclatées longtemps auparavant. Les parents ont disparu dans leur nature, qui au Portugal, qui en Norvège, ils ont évolué dans d'autres cercles où, parfois, se sont autodétruits. Ils laissent des maisons vides et des secrets indéchiffrables, l'impossibilité d'une continuité ou d'un quelconque héritage, et nombre de questions sans réponse. C'est ainsi que Nils s'interroge sur la relation entre ses parents, Martha, la mère, Norvégienne égarée dans une France où elle se sent toujours étrangère, qui finit par abandonner mari et enfant pour retourner dans son pays et intégrer une communauté flirtant avec les drogues et l'extrémisme ; quant à Polob, le père, il effraie son fils et ses amis par son athéisme radical, qui prend des traits superstitieux puisque davantage fondé sur la peur de la croyance que sur la rationalité. Les quatre jeunes gens seront confrontés à l'étrangeté de Polob, à la frontière de la folie, à son passé verrouillé à son comportement imprévisible, des traits qui en font un bon candidat pour le rôle de l'agresseur de Livia, frappée par un inconnu alors qu'elle tentait de porter secours à un chien mourant. Pourtant, le récit de Livia semble lacunaire et baigné par une lumière irréelle, où il devient difficile de distinguer le rêve du vécu, et les pistes se referment sitôt ouvertes. Tout le monde semble fabuler à un degré plus ou moins important, et évoluer dans des cercles fermés comme à l'intérieur d'une prison, en gardant pour soi des références et expériences intransmissibles. (SUITE)

16/02/2015

L'homme sans empreintes

 

à propos de  L'Homme sans empreintes, d'Eric Faye

 

 

   Un écrivain énigmatique qui empruntait de multiples identités, sa veuve et sa dernière amante. Des biographes obsédés par leur difficulté à définir le portrait précis de celui qui a tout fait pour brouiller les traces de son passé. Entre ces personnages se tisse un réseau de demi-vérités, un jeu de masques, où chacun s'invente des fragments de vie ou s'approprie celle d'un autre. Dans un pays imaginaire appelé le Costaguana, situé en Amérique centrale, le romancier B. Osborn vient de mourir. Il était connu par son goût du secret, ce qui semble un exercice compliqué ayant atteint un certain niveau de célébrité. Peut-on se faire oublier lorsqu'on publie des romans à succès, adaptés au cinéma ? L'expression populaire « rançon de la gloire » prend ici tout son sens. B. Osborn paie un prix très élevé pour conserver l'anonymat désiré. Il est en permanence aux aguets, redoutant aussi bien les journalistes que de légendaires persécuteurs qu'il aurait semés jadis en Allemagne ; l'une de ses ruses consiste à se faire passer par son propre agent littéraire, un dénommé Stig Warren, Américain d'origine suédoise, qui correspond avec les éditeurs et signe des contrats à la place d'un Osborn perpétuellement souffrant ou empêché. C'est sous l'apparence de Warren qu'il épouse Aurelia, une jeune traductrice du pays. La disparition d'Osborn / Warren ne signifie pourtant pas la fin des questions, mais le début d'une autre enquête. Peut-être parce qu'il a vécu plusieurs vies et que la mort est pour les siens un nouveau départ vers un lieu inconnu.

 

   Aurelia, la veuve de B. Osborn reçoit chez elle une femme qui se fait appeler Rebecca Donegal, encore un pseudonyme et une fausse identité : celle d'une chercheuse en littérature d'une université américaine. En réalité, Rebecca est une archéologue installée au Costaguana, ayant voué toute sa vie à l'étude de géoglyphes tracés sur le sol, vestiges uniques d'une civilisation disparue. La reconstitution d'une histoire à l'aide de morceaux épars est sa passion, et elle s'y adonne auprès des proches de son ancien amant, sans dévoiler son propre rôle. Rebecca trouve pourtant chez la veuve une interlocutrice méfiante. Peu à peu, le lecteur comprend que cette dernière est davantage que la gardienne jalouse de l’œuvre et du souvenir de l'écrivain. Il y a eu une complicité dans la supercherie, mais Rebecca ne parvient à distinguer des vérités dans un édifice de mensonges si patiemment bâti. Sa seule piste est la biographie écrite par un certain Aguila Mendes, qui s'est autrefois lancé à la poursuite de l'écrivain, au point de le terroriser et de le faire fuir. (SUITE)

12/02/2015

Nous l'appelions Em

 

 

À propos de Nous l'appelions Em, de Jerry Pinto

 

   Les fragments d'une vie de famille inhabituelle, parce qu'éprouvée par un trouble difficile à comprendre, la bipolarité, sont ici rassemblés dans un récit qui prend de multiples directions. Il y est question de maladie psychique, de traumatismes liés à la pauvreté et l'exil, de conservatisme social qui laisse peu de place aux aspirations personnelles, d'amour et de maternité. Au centre de cette histoire, le personnage d'Imelda, surnommée Em par ses enfants. Em habite un quartier modeste et tranquille de Bombay, avec son mari Augustin, dit Monsieur Hmm, et ses deux enfants, le narrateur et Susan, qui commencent leurs études universitaires. Augustin gagne bien sa vie, aime sa femme, mais celle-ci est atteinte d'un mal étrange, qui la fait osciller entre la lucidité et le délire. Em est tour à tour qualifiée de bipolaire, ou de maniaco-dépressive, mais elle-même se définit comme « folle ». Cependant, rien n'est davantage flou que ces étiquettes, qu'elles soient savantes ou injurieuses, et le rôle du narrateur sera de s'intéresser à ses racines familiales pour tenter d'expliquer la souffrance qui les frappe tous et qui modifie leur perception du monde.

 

   Sa recherche est éparpillée, autant dans la chronologie que dans les thèmes, aussi désordonnée que la vie quotidienne d'Em et les siens. Les dialogues sont nombreux ; ils soulignent les phases euphoriques d'Em, lorsqu'elle ne tient pas en place, et raconte des histoires scabreuses portant sur des méthodes contraceptives surannées, sur sa vie sexuelle et sur se rêves brisés. Parfois, le discours est parasité par des idées fixes, des jeux de mots, des répétitions ou des digressions, et surtout par une constante impression d'étrangeté issue de la façon distanciée dont Em s'adresse à ses enfants, comme s'il s'agissait de deux adultes qu'elle vient de rencontrer.

 

   Les conversations avec Em pouvaient ressembler à des déambulations dans une ville inconnue, où tout chemin emprunté était susceptible de bifurquer brusquement, vous entraînant avec lui. Il fallait sans cesse s'efforcer de retrouver la route principale si on espérait arriver quelque part. (pp. 36-37)

(SUITE)

11/02/2015

San Michele

à propos de San Michele, de Thierry Clermont

 

 

Les étrangers à Venise n'ont qu'une envie, qui n'a rien de secrète : être des Vénitiens, faire partie de la ville, s'inscrire dans son histoire et se fondre dans ses paysages. Parfois, la vie à Venise ne suffit pas à ces amoureux exigeants, assoiffés de poésie, d'images et de notes. Ils ne se résignent pas à être des touristes indifférents, des voyageurs érudits ou des hôtes de marque. Pour ces conquérants discrets, qui peuvent être aussi bien des artistes célèbres que des personnages légendaires, il y a San Michele, l'île cimetière de la lagune, seule demeure leur permettant de rester définitivement à Venise. Une île des morts où les monuments funéraires évoquent un monde d'hier, toujours décadent et toujours presque miraculeusement maintenu à flot, fait de luxueuses chambres d'hôtel, de promenades nocturnes en gondole et de suicides romantiques, où se croisent le souvenir d'artistes et écrivais, comme Ezra Pound, Robert Browning, Joseph Brodsky, Stravinski, Luigi Nono ou Henry James, mais aussi celles de centaines d'anonymes. Des enfants décédés en bas âge, des jeunes gens dont la tombe rappelle leurs goûts et leurs passions, voire des statues dont nul ne sait si elles représentent quelqu'un ayant réellement vécu ou une figure romanesque, doublement fantomatique. À la fois guide d'une Venise insolite et récit de fiction, -et illustré par de nombreuses photographies de l'auteur- San Michele nous entraîne dans des lieux ombragés, davantage singuliers que tristes, où les morts résistent à l'oubli.

 

À l'écart du bruit et de la foule, le narrateur se laisse guider par une femme aimée, Flore, -une « Muse tragique »- qui lui échappe constamment au gré d'étranges caprices et obsessions mystiques, tout en lui laissant découvrir par lui-même les tombeaux les plus originaux ou les plus énigmatiques. Et, parmi eux, celui de la Princesse Sonia, jeune voyageuse russe, qui se serait suicidée, suite à un chagrin d'amour, habillée de soie rose. Ce drame aurait eu lieu au début du XXème siècle, pendant le carnaval, et le conditionnel s'impose, car ce fait divers glisse rapidement dans la légende, impossible à vérifier ; se non è vero, è ben trovato(SUITE)

27/12/2014

La Grève - Atlas Shrugged

La grève

L'amour de l'argent serait-il, selon vous, la cause de tous les maux? Aimer une chose, c'est la connaître et l'aimer pour ce qu'elle est. Aimer l'argent, c'est accepter et aimer qu'il soit la résultante de ce que vous avez de meilleur en vous, un moyen d'échanger votre travail contre celui des meilleurs d'entre nous. Le fait est que celui qui vend son âme pour des clopinettes, qui crie le plus fort sa haine de l'argent, a de bonnes raisons de le haïr. Ceux qui aiment l'argent sont prêts à travailler pour en gagner. Ils se savent capables de le mériter.

La Grève, p.419¹

À la recherche de John Galt

Qui est John Galt? Question rhétorique exprimant l'absurdité du monde ou signe de reconnaissance pour quelques initiés à l'affût du bouleversement imminent d'une société à laquelle ils ne s'identifient plus, la phrase nous interpelle dès la première page du roman, car elle semble s'adapter aux situations les plus diverses et résumer mystérieusement un processus de déliquescence. Est-ce le nom d'un homme ou celui d'un groupe ? Et pourquoi tout le monde semble soudainement détester la richesse, le travail, l'argent, le mérite, l'esprit d'entreprise, et toutes les valeurs qui avaient cours jusqu'à ce moment dans la vie publique, au point de laisser s'installer un régime autoritaire ?

Les États-Unis, derniers représentants de la liberté politique et économique au milieu d'innombrables et miséreuses « républiques populaires », apparaissent en train de sombrer, lentement, mais sûrement, de succomber à la tentation du collectivisme. C'est cette évolution, et la réponse que lui opposent quelques irréductibles, qui fait l'intrigue de La Grève : l'évolution vers une dystopie, c'est-à-dire une société où les idéalistes et les utopistes ont réussi à transformer la vie quotidienne en cauchemar², n'est pas inéluctable. Au relativisme moral, au culte de la faiblesse et de l'échec, à l'obsession de l'égalité, les héros de La Grève ripostent avec une défense de la raison, et de la créativité, des ressources que l'individu puise dans sa propre volonté pour faire face aux défis de la vie.

L'intrigue se base sur une idée simple, expliquée de manière exhaustive à travers des dialogues où les répliques s'étendent sur des dizaines de pages, et des discours qui ne sont pourtant pas digressifs. Mais au-delà de l'aspect philosophique du roman, de sa place dans l'histoire des idées par l'influence qu'il a eu sur un très large public³, ce qui le rend original est son aspect purement littéraire, la cohérence dans les différentes trames, qui développent des histoires d'amour et de sexe, de solitude et d'ambition, d'exemplarité et de continuation d'une lignée. Il ne sera pas question ici d'objectivisme, ou de l’œuvre d'Ayn Rand en tant qu'essayiste, mais uniquement des motifs romanesques, des temps et des rythmes du récit, et de la complexité de son structure, qui évoque, par les interactions entre les différentes lignes narratives, la notion d'ordre spontané.

Visibilité du déclin

Bien que les mots communisme ou socialisme ne soient jamais écrits dans le roman, le danger représenté par ces totalitarismes est au cœur de La Grève. Le champ sémantique du collectivisme est utilisé abondamment, à travers des expressions comme « humanisme », « progressisme », « altruisme », « égalité des chances », « lutte contre les monopoles » qui servent à la fois de slogans et de justifications d'une politique interventionniste, en désignant, par exemple, le capitalisme ou le libre marché comme responsables des crises, - « le libéralisme a eu sa chance »-, en condamnant toute initiative individuelle cherchant le profit comme « égoïste », voire « antipatriotique ». L'individu doit se sacrifier au profit des autres, non seulement en donnant son argent et ses biens à un groupe mal défini (l'ensemble du pays ? Les gens les plus pauvres?), mais en renonçant à exploiter ses inventions, ses idées... C'est ce qui deviendra « le moratoire sur les cerveaux », dans la dernière phase du renversement des valeurs, avec la célèbre « directive 10-289 ». Le sens de ces mots semble compris de tous à l'avance, les concepts ne sont pas développés, on y fait simplement allusion. Parfois, leur nature purement publicitaire ou opportuniste est mise en avant par le narrateur :

« Le journaliste du compartiment 7 de la voiture 2 avait écrit qu'il est juste et moral d'utiliser la contrainte pour la « bonne cause ». Selon lui, on avait le droit d'employer la force physique -détruire des vies, museler les ambitions, étouffer les désirs, saper les convictions, emprisonner, spolier, assassiner- pour la bonne cause, ou plutôt l'idée qu'il s'en faisait, puisqu'il n'avait jamais défini ce qu'il considérait comme bon. Car ce journaliste se contentait d'affirmer qu'il se fiait à son intuition – une intuition que ne bridait aucune connaissance quelconque, l'émotion étant pour lui supérieure au savoir » (p. 609)

Les dystopies ont toujours eu une dimension linguistique essentielle. Soit la liberté d'expression est bridée ou menacée, soit l'emploi de certains mots devient obligatoire, ou prohibé. Le récit d'anticipation négative, dans sa vision d'un avenir où une partie de la population plus ou moins grande serait dépossédée de toute liberté, met l'accent sur les aberrations lexicales (les mots qui changent de sens) et sur le thème de la censure (voir le rôle du novlangue, dans 1984 de George Orwell, ou, dans une perspective historique, la Lingua Tertii Imperii des nazis analysée par Viktor Klemperer )5. Mais pourquoi ce qu'on dit a une telle gravité, une telle portée dans le portrait d'une société totalitaire ? Il y a certes un objectif de répression et de contrôle de la vie privée à travers la parole ; les idées subversives ont de tout temps été transmises par les journaux, les livres, le théâtre... Mais il y a une autre raison. Il n'est pas de dictature qui ne s'appuie sur une administration tentaculaire, sur une bureaucratie omniprésente, par le biais de registres, formulaires, statistiques, avec autant de dénominations qui donnent aux citoyens une existence de papier déployée en même temps que leur vraie vie. L'État étend son emprise par les mots  (ceux du langage juridique, des lois ), par l'obligation de s'adresser aux administrations dans une langue unique, par la façon dont les choses sont nommées et les noms changent. À cela s'ajoute l'usage déclamatoire et incantatoire de certaines phrases. Ce qui compte est leur pouvoir d'exciter, de galvaniser les foules, en dépit de leur absence de logique ou de sens, de leur pauvreté conceptuelle. Ce qui attire l'attention dans La Grève est la distance entre les mots utilisés pour attaquer le capitalisme et les entrepreneurs et la réalité de ces derniers. 


À propos de La Grève, d'Ayn Rand, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz. Les Belles Lettres / Fondation Andrew Lessman, 2011


21/10/2014

Ne plus jamais dormir

A propos de Ne plus jamais dormir, de Willem Frederik Hermans


        Les romans de Willem Frederik Hermans font partie pour moi de ces livres amis, dans le sens où l’on peut entrer en totale confiance dans leur monde sans repères. Ou dans leurs mondes, car Dans Ne plus jamais dormir, le lecteur suit deux voyages et deux égarements parallèles. Le premier est un périple géographique. Dans les années 1960, l’étudiant en géologie Alfred Issendorf,  se rend en Norvège avec l’intention d’explorer certains cratères ronds du Finnmark, dont il soupçonne l’origine météoritique. Son professeur néerlandais le recommande à un certain Nummedal, à Oslo, qui doit lui fournir des photographies aériennes qui faciliteront sa tâche. Tout semble bien parti pour Issendorf, sauf que le professeur Nummedal se révèle une momie universitaire rivée à son poste qui a largement dépassé l’âge de la retraite ne semble pas très disposé à aider un jeune chercheur étranger. Les vues aériennes se trouvent dans les archives d’une autre ville, où le personnel l’accueille avec le même mélange d’incompréhension et d’indifférence qu’il a vécu à Oslo, et Issendorf doit se résoudre à partir dans le Finnmark, à l’extrême nord du pays, sans les avoir obtenues. C’est dans les paysages solitaires, sous le soleil de minuit, qu’Issendorf fait la connaissance de trois autres étudiants qui effectuent des travaux similaires aux siens. Mais les difficultés continuent, alimentées par les barrières des langues (le protagoniste ne parle pas le norvégien, les conversations se font en anglais et en allemand), et le sommeil devient compliqué lorsque la nuit ne vient jamais et des milliers de moustiques foncent sur les malheureux randonneurs. La lumière traverse les paupières closes. La nature est d’habitude hostile, mais, pour le jeune géologue, elle fait partie d’un défi plus vaste qui a commencé pendant son enfance, lorsqu’il a voulu suivre les traces de son père, mort prématurément, et donner à sa famille une raison de fierté en réalisant une découverte exceptionnelle. Et ce second voyage, intérieur, n’est pas moins passionnant et risqué que le premier, parce que, dans les deux cas, le dépaysement peut être trompeur et les boussoles indiquer la mauvaise direction.


     C’est ainsi qu’Issendorf va suivre divers chemins, basés sur ses principes scientifiques, mais baignés par l’ambiance d’étrangeté qui l’entoure : fatigue et nourriture peu attirante, chaleur et averses, et fardeaux à assumer. Il est souvent question de poids, dans ce roman. Au sens propre, d’abord : le poids des pierres, des sacs à dos, des provisions, le poids qu’un homme peut prendre sur lui et qui symbolise autant sa résistance physique que sa persévérance à l’idée d’atteindre un objectif. Celui qui anime le géologue est l’envie de ne pas paraître faible ou empoté face à ses compagnons, mais aussi le besoin d’égaler et de surpasser l’œuvre paternelle, d’achever quelque chose qui aurait du sens, et ses souvenirs, par association d’idées, le mènent au mythe d’Enée qui porte son père sur ses épaules de Troie à Rome…


     Le voyage vers ses propres motivations, n’est pas non plus reposant pour Issendorf. On y trouve le thème de la rivalité universitaire, la hantise du travail volé, de la concurrence déloyale entre scientifiques, un sujet qui peut alimenter des fausses pistes, parce que les rumeurs de mésentente entre professeurs et de vengeances détournées ne sont jamais confirmées ou démenties totalement. Quelle importance peut prendre un sobriquet ridicule quand il est employé par quelqu’un qui ignore sa signification ? On se perd beaucoup dans ces pages, car on se trompe souvent quand on se livre à des conjectures dans la solitude, ou en compagnie de ceux qu’on ne parvient pas à comprendre.



   

 

 

 

Ne plus jamais dormir, de Willem Frederik Hermans, traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Gallimard, 2009


http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/10/ne-plus-jamais-dormir.html