23/09/2014

L'Ami barbare

À propos de l’Ami barbare, de Jean-Michel Olivier


 

Les funérailles de Roman Dragomir sont l'endroit où se croisent tous ceux qui ont joué un rôle dans la vie de ce Serbe indocile, amateur de livres, de football et de liberté, de Belgrade à Lausanne, en passant par Trieste et Paris. Ce dernier rendez-vous, célébré selon le rite orthodoxe, est regardé par le défunt qui, depuis son particulier au-delà, salue  chaque personnage, qu’il soit frère, ami ou ennemi littéraire venant lui dire adieu, avec une bienveillance malicieuse. De son point de vue, tout est révolu et présent en même temps. Et les proches, à leur tour, évoquent la vie aventureuse de Roman, à la deuxième personne, en commençant par son enfance à Belgrade dans les années 1930, un temps dont le petit frère, Milan, a gardé des souvenirs doux-amers. Les trois frères Dragomir, qui portaient des prénoms de villes italiennes, comme une anticipation de l’exil, menaient une vie insouciante et rebelle, impatients de devenir adultes, et la ville était leur terrain de jeux. La Seconde Guerre mondiale détruit brutalement tous leurs repères, lorsque le frère aîné, Luca, est assassiné par les Allemands. Pendant la période d’après-guerre, le régime communiste en Yougoslavie devient de plus en plus oppressant, le père de Roman est emprisonné, et l’adolescent trouve une tanière idéale et un point de fuite auprès de la bibliothécaire Natalia Kostelic, dans les infinies possibilités des mondes d’encre et de papier. Ce n’est qu’après l’arrestation de cette dernière et le saccage de son magasin que Roman décide de quitter son pays pour un ailleurs où il sera toujours un barbare venu de l’Est. Le barbare est celui qui parle une autre langue, l’adjectif est néanmoins ambigu, parce qu'il fait autant allusion à la sauvagerie qu’à une sorte d'irrésistible impulsion, à une énergie entraînante. À Trieste, première escale de son errance, il fait la connaissance de Johanna, jeune libraire juive dont il tombe amoureux. Mais les femmes, dans l’univers de Roman, fait de particules littéraires qui se télescopent rarement, restent lointaines et inconnaissables, gardent des secrets pendant des décennies, affectionnent le silence et ne parviennent pas à tutoyer leur amant, établissant ainsi une frontière subtile. Rien n’est figé ou déterminé d’avance, les vies se réinventent et l’Italie sera une étape avant la Suisse, où Roman deviendra éditeur  et ami d’écrivains, toujours entouré de livres, passionné par le football, une forme de communication dépassant les langues et les cultures. Il reste néanmoins pour les autres un étranger en situation d’éternel décalage, confronté à l’étroitesse d’esprit des uns, à la pensée unique des autres, ceux qui sont persuadés d’être dans le camp du bien.


La perspective de Roman est celle d’un témoin de plusieurs époques, d’un observateur de l’absurdité des agitations révolutionnaires, car, après la guerre et le communisme, on revisite avec lui  Mai 68, la chute du Mur de Berlin ou la guerre de Yougoslavie. Inspiré par la vie de  Vladimir Dimitrjevic (1934-2011), fondateur des éditions L’Âge d’Homme, L’Ami barbare est un récit où le tragique côtoie une certaine légèreté, où l’on évoque aussi bien les villes en ruines que les jardins dédiés aux poètes, ou les lieux qui ont façonné la vie culturelle lausannoise, comme le bar à café justement nommé Le Barbare.



 

 

L’Ami barbare, de Jean-Michel Olivier. Editions de Fallois/ L’Âge d’Homme, 2014


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16/09/2014

La Théorie des cordes

À propos de La Théorie des cordes, de José Carlos Somoza


    Une expérience inédite, destinée à explorer les dimensions des « cordes du temps » projette un groupe de scientifiques dans un cauchemar qui les atteint bien au-delà du monde de la physique théorique. Lorsqu’Elisa Robledo est engagée par une obscure organisation gouvernementale pour prendre part à des recherches basées sur la théorie des cordes et destinées à visualiser et enregistrer des images de temps anciens, la jeune physicienne est loin d’imaginer les répercussions de son travail et de celui de ses collègues. Isolée dans un improbable laboratoire situé dans une île de l’océan Indien, l’équipe menée par le professeur Blanes fait des découvertes étonnantes, observe l’ère Jurassique ou la Jérusalem de l’époque du Christ, mais la promiscuité et les conditions particulières du séjour révèlent des antipathies et des tensions parmi les chercheurs. Le fait qu’ils ne connaissent pas les implications politiques du projet ou ses applications possibles dans le domaine militaire contribue à installer une ambiance de peur et de soupçon, où chacun se sent surveillé et sur le point d’être trahi. L’expérimentation se termine brutalement par un accident, qui mène à la dispersion du groupe et, pour Elisa, à un travail beaucoup moins risqué dans une université madrilène. Dix ans plus tard, le projet autrefois appelé « zigzag » hante toujours sa vie quotidienne et semble ne pas avoir pris fin. Quelqu’un, ou quelque chose, contrôle ses désirs et ses pensées. Aussi, ses anciens collègues sont victimes d’agressions inexplicables, et plusieurs en meurent. À l’aide du professeur Blanes et de son ami Victor, Elisa essaie de joindre les scientifiques survivants et de comprendre ce qui est réellement arrivé sur l’île.


     Ce roman, qui mêle des éléments de thriller et de science-fiction assez convenus, comme des filatures et des poursuites, ainsi que des expériences secrètes,  met en scène une variante du thème de l’apprenti sorcier, où la transgression de lois fondamentales entraîne des suites indésirables et dangereuses. Son caractère original se trouve dans l’absence de paradoxes classiques du voyage dans le temps (le paradoxe du grand-père et celui de l’écrivain) : il ne s’agit pas d’intervenir dans une autre époque, mais de s’interroger sur les conséquences imprévisibles d’un événement apparemment anodin. D’une part, l’impossibilité de changer le moindre détail du passé rend l’avenir nécessairement incertain, car ce qui ne peut être modifié ne peut pas davantage être planifié « de l’extérieur » pour obtenir un certain résultat. D’autre part, comme chez Héraclite, « On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c'est une autre eau qui vient à vous ; elle se dissipe et s'amasse de nouveau ; elle recherche et abandonne, elle s'approche et s'éloigne. Nous descendons et nous ne descendons pas dans ce fleuve, nous y sommes et nous n'y sommes pas » ; chaque  idée, émotion, intention prise chez une personne à un moment déterminé est unique et ne peut pas être répétée ou figée dans un éternel présent. Le passé est définitivement un pays étranger, parsemé, dans le roman, d’innombrables failles, qui sont autant de malheurs oubliés reprenant une force inattendue lorsqu’on essaie de les actualiser.   




 

 

La Théorie des cordes, de José Carlos Somoza, traduit de l’espagnol par Marianne Million, Actes Sud, 2007


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24/08/2014

La Folie Baudelaire

À propos de La Folie Baudelaire, de Roberto Calasso.


Une des acceptions du mot folie, probablement issu de feuillie ou feuillée, est celle de maison de plaisance, de maison de villégiature isolée dans la campagne, dont le style palladien ou inspiré de la Renaissance italienne, cherchait à donner aux divertissements du XVIII et XIXe siècles un cadre aussi élégant qu’irréel. C’étaient des espaces de fête et de liberté, propices à l’imagination libertine et au jeu.  Le titre de l’essai de Roberto Calasso ne fait allusion à ces bâtiments légers et tombés dans l’oubli, mais à un autre sens du mot où il s’agit également  d’architecture du plaisir : les extravagantes fabriques de jardin qui, selon Sainte-Beuve, caractérisait l’œuvre de Baudelaire : « M. Baudelaire a trouvé moyen de se bâtir, à l’extrémité d’une langue de terre réputée inhabitable et par delà les confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux, où on lit de l’Edgar Poe, où l’on récite des sonnets exquis, où l’on s’enivre avec le haschisch pour en raisonner après, où l’on prend de l’opium et mille drogues abominables dans des tasses d’une porcelaine achevée. Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d’une originalité concertée et composite, qui, depuis quelque temps, attire les regards à la pointe extrême du Kamtchatka romantique, j’appelle cela la folie Baudelaire. » 


Hôtel de Pimodan

 Il est question, dans cette Folie Baudelaire, de lieux d’art et de littérature, de cadres et  d’images, de peintres et de muses, de journaux et de critiques, de nature et d’artifice, d’amis et d’ennemis, et, bien entendu, de poésie. De tout ce qui permet de cerner et de comprendre le monde baudelairien. Il y a d’abord le Romantisme, ses mythes, surtout celui de la vie de bohème, et ses personnages clés : Chateaubriand, Gautier, Mérimée, Hugo… Certains sont des modèles de style, ou des amis. Pourtant, Baudelaire reste toujours dans les marges de la littérature comme dans celles de la société. Il ne cherche pas, comme Flaubert ou Mérimée, des relations dans les cercles du pouvoir ou des postes pouvant lui assurer la sécurité matérielle. Il déambule dans l’histoire littéraire comme dans les salons picturaux, édifie des châteaux en Espagne, cumule les dettes et les déboires, interroge la bêtise bien enracinée dans son temps, incarnée par se pôles négatifs, le général Aupick et le notaire Ancelle, crée son œuvre en se perdant dans cette géographie de papier et de toile peinte où la dimension temporelle s’efface. Mais il se trouve aussi, dans des lieux réels,  l’empreinte de l’auteur des Fleurs du Mal : l’hôtel Pimodan, où se réunissait le  « club des Hashischins », rappelle la présence de Théophile Gautier ou d’Apollonie Sabatier ; le Louvre, endroit public idéal pour rendez-vous secrets, notamment avec sa mère Caroline ; les lieux d’exil, comme Bruxelles, et même les labyrinthes du rêve, où l’art resurgit sous la forme de bâtiments improbables et d’étranges photographies et dessins encadrés dans un « bordel-musée ».

(Suite)... http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/08/la-folie-baudelaire...

08/07/2014

Hommes et Femmes de la Renaissance

À propos de Hommes et Femmes de la Renaissance. Les inventeurs du monde moderne, de Robert C. Davis et Elizabeth Lindsmith

 

En deux siècles, de 1400 à 1600, de nombreux portraits individuels façonnent indirectement l’image d’une époque exceptionnelle pour l’Europe ; une période d’effervescence intellectuelle et artistique, de questionnement religieux, de découvertes scientifiques et de voyages lointains. La Renaissance est une période brillante, qui voit se développer les idéaux humanistes et le retour à la culture antique, qui cherche la paix et qui se termine pourtant dans les conflits dynastiques et les guerres de religion. Succès et échecs se côtoient également dans ces biographies  souvent aventureuses où l’on trouve des artistes, des savants, des condottieres et des mécènes, mais aussi des penseurs éclectiques et inclassables. Même si les chronologies apportent une certaine simplicité, on ne peut situer la Renaissance de manière précise, dans un lieu déterminé, sans évoquer des influences multiples, des communications, des confluences de talents dont l’apparition à ce moment de l’histoire garde toujours quelque chose de mystérieux et de hasardeux.


Les personnages évoqués dans cet ouvrage ont eu des vies très différentes. Néanmoins, leur parcours met en évidence des caractéristiques communes. Parfois il s’agissait d’une origine modeste ou incertaine, qui poussait ces hommes et femmes à sortir de la gêne financière (après un veuvage, comme Christine de Pizan, ou après une enfance pauvre comme Machiavel), ou d’un statut dans les marges de la société (ils étaient nombreux à être des enfants illégitimes, comme Leon Battista Alberti, Francesco Sforza, Frédéric de Montefeltro, Léonard de Vinci, Érasme, L’Arétin…). Mais ce qui les rapproche presque tous est la curiosité intellectuelle, la passion de l’étude et des idées audacieuses (Léonard de Vinci, Alberti, Copernic, Thomas More, Alde Manuce, Gutenberg), le goût des voyages et l’intérêt pour l’Antiquité grecque et latine tout en développant les langues vernaculaires. Ce dernier trait donnait alors aux villes et cours italiennes une place essentielle, dans le développement de la Renaissance.

 

Les villes


Si la seconde moitié du XVe siècle est une époque relativement pacifique en Europe, les villes italiennes sont en plein essor, notamment grâce au commerce. La Renaissance est un phénomène urbain, et si les villes comme Florence, Milan, Venise ou Rome étaient riches et influentes, elles n’étaient pas moins instables et menacées. Certaines figures sont ainsi emblématiques de l’époque, tels Cosme de Médicis et Laurent le Magnifique. Florence, par exemple, est dominée par la famille Médicis pendant trois siècles, ce qui n’empêche pas les exils, les troubles ou la dictature théocratique de Savonarole entre 1494 et 1498. La fragilité du pouvoir est un thème renaissant, que l’on retrouve chez des figures comme César Borgia, et bien sûr, chez Machiavel. L’évolution des cités-États, dont la décadence est parallèle à l’apparition des nations marque la fin de la Renaissance.


Les femmes


Le livre met aussi en valeur certaines biographies féminines. Plusieurs sont bien connues, en tant que reines, comme Catherine de Médicis, ou doivent leur place dans l’histoire au fait d’appartenir à des familles influentes (Lucrezia Tornabuoni, Éléonore de Tolède), ce qui leur permettait d’exercer un rôle diplomatique ou politique, tout en protégeant des artistes et des écrivains, en créant un art de vivre basé sur le raffinement et la courtoisie. Les écrivains et poètes ne manquent pas, et on peut citer Marguerite de Navarre, Vittoria Colonna, Louise Labbé, ou l’énigmatique Isotta Nogarola. En filigrane apparaissent les conditions de vie des femmes de ce temps-là, ce qui comprenait des mariages très précoces (vers l’âge de 15 ans), une éducation peu soignée, désordonnée ou même inexistante, même s’il existe des exceptions (dans les mêmes milieux sociaux, on côtoyait des savantes et des illettrées).


(suite)


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01/07/2014

Les Falaises de Wangsisina

À propos de Les Falaises de Wangsisina, de Pavan K. Varma

 

Anand, qui possédait tout, commence par tout perdre. Le jeune avocat, travaillant pour un prestigieux cabinet à Delhi, marié à la belle Tanu, se retrouve du jour au lendemain seul, car sa femme le quitte pour son meilleur ami, qui est accessoirement son patron. Il est aussi mis à l’écart dans son métier, à cause de son penchant pour l’alcool, et pour que le désastre soit complet, le médecin qu’il consulte pour des douleurs persistantes lui diagnostique un cancer du pancréas au stade terminal. La trame jadis bien tendue de la comédie sociale, des ambitions brûlantes et de la force de l’inertie laisse alors apparaître des déchirures irréparables. Anand n’a plus qu’à s’asseoir et attendre la mort. C’est sans compter sur une erreur de diagnostic providentielle, qui lui rend la santé et une liberté inattendue.  Le moment est venu pour lui de voyager, et de s’habituer à une existence sans attaches. Anand s’installe dans une vallée du Bouthan, au milieu des bois et des falaises qui renferment de belles et tristes légendes, des lieux presque enchantés qui semblent retenir longtemps leurs hôtes.


Jusque-là, et si l’on fait abstraction des prénoms et des choix vestimentaires, le récit pourrait avoir lieu en Europe ou aux États-Unis. Il est question de problèmes de couple, de dégringolade professionnelle et d’une attitude désemparée face à la mort. Il est question de l’indispensable qui devient soudainement dérisoire. Des thèmes qui nous sont familiers dans une société mondialisée, urbaine et assez déconnectée de la réalité à certains moments, et qui est également un portrait d'une certaine Inde contemporaine. Pourtant, la deuxième partie du roman va nous faire découvrir d’autres saveurs et d’autres lignes de vie, avec cette promenade initiatique dans un pays petit et méconnu, où il faudra trouver des véritables richesses dans des traditions libératrices du corps et de l’esprit. L’esprit qui est « un animal bizarre », s’adaptant tour à tour à un environnement stressant, mais nécessaire, puis à une période d’introspection ou un ermitage choisi. 


(suite): http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/07/a-propos-de-les-falaises-de-wangsisina.html

24/06/2014

Les mystères de Yoshiwara

À propos de Les mystères de Yoshiwara, de Matsui Kesako

 

Yoshiwara était une ville dans la ville, un quartier très particulier dans l’ancienne Edo, qui deviendrait Tokyo en 1868. Lieu entièrement dédié aux plaisirs depuis le XVIIe siècle, Yoshiwara était seulement accessible par voie fluviale. À l’intérieur, des normes très rigides s’appliquaient, au sein d’une hiérarchie complexe où se croisaient les privilèges et les interdits. Le roman de Matsui Kesako, situé au début du XIXe siècle, nous offre un guide de ce labyrinthe géographique et social, de ce « monde flottant » disparu, qui a tant inspiré peintres et écrivains. Le fil conducteur est celui d’une enquête, menée par un prétendu romancier, qui essaie d’apprendre le plus possible sur la disparition d’une célèbre courtisane nommée Katsuragi, au passé mystérieux, et dont l’élégance et le succès auprès de plusieurs hommes auraient été à l’origine de diverses rivalités et défis. Au fil des entretiens, l’énigme semble s’épaissir autour d’un projet de rachat et d’un scandale impliquant une famille se samouraïs.


Si les questions de l’enquêteur n’apparaissent pas dans le texte, le lecteur a en revanche les réponses et témoignages très détaillés des différents acteurs de la vie de Yoshiwara. Il y a les « habitués », clients qui dépensent des fortunes en achetant des articles –kimonos d’apparat, soies brodées, ornements pour les cheveux et autres bijoux- à leurs courtisanes préférées, mais les dépenses ne s’arrêtent pas là, car ces dames sont entourées d’une nuée d’intermédiaires qui réclament pourboires et cadeaux. Ce sont les assistantes, apprenties, geishas, entremetteuses, revendeuses de cadeaux, amuseurs, intendants, préposés aux lits… Et une grande partie de leur monologue évoque l’argent, le besoin permanent, les différences entre la vie luxueuse des plus convoitées et le quotidien dégradant des servantes ou des prostituées ayant perdu leur beauté et leur renommée. (Suite)

 

08/06/2014

Dessins des Écoles du Nord du XVe au XVIIIe siècle, collection Jean Bonna

À propos de Dessins des Écoles du Nord du XVe au XVIIIe siècle, collection Jean Bonna, par Nathalie Strasser

 

Les Écoles du Nord, c’est le nom que l’on attribue aux écoles picturales de Flandres, Hollande, Allemagne et Suisse, par rapport à École italienne, à partir de la Renaissance. Cela couvre une longue période, qui comprend aussi bien des anges flamands que des paysages hollandais et des épisodes bibliques. Le catalogue de la collection Jean Bonna, consacré au dessin, décliné dans les techniques et sujets les plus divers,  nous fait découvrir, à travers une septantaine de feuilles, des œuvres de Dürer ou Rembrandt ou Brueghel de Velours pour les plus connus, mais également les travaux remarquables d’artistes anonymes, ou ceux ayant représenté des animaux à la manière de Dürer, comme Hans Hoffmann, auteur d’un marcassin et d’une grenouille verte, accompagnée d’escargots et d’alchémille, des images sur vélin étonnantes par leur précision et délicatesse.


L’un des sujets récurrents des œuvres de cette collection est le paysage. À une époque marquée par des guerres incessantes aux Provinces-Unies et aux Pays-Bas espagnols, les dessinateurs évoquent une campagne paisible, des horizons dégagés et le travail dans les champs ou sur les canaux. C’est le cas d’un Herman Saftleven ou d’un Hendrick Avercamp, autrement connu par ses scènes hivernales de patinage sur des rivières gelées. Cela fait partie des paradoxes d’un temps qui aimait aussi l’abondance des natures mortes et l’exotisme des bouquets de tulipes, alors que la réalité était celle d’une pénurie certaine. L’exotisme est aussi présent dans les portraits animaliers. Si les Dix lièvres dans un paysage, attribué à Sebald Beham, développe les mouvements des bêtes familières, d’autres auteurs dessineront des tortues, des tatous, un porc-épic ou un  crocodile. L’illustration répond alors à la curiosité scientifique, dans la description détaillée d’un insecte ou d’une écrevisse. La collection compte également de nombreuses études d’arbres, de différents auteurs. Cet intérêt pour la nature, en plus de consolider une certaine maîtrise du trait et de la perspective, pouvait aussi servir de préparation à des tableaux. La destination de certains dessins n’est pas connue. Étaient-ils de simples esquisses ? Des expérimentations sur des supports inhabituels ? Les techniques utilisées sont d’ailleurs des plus diverses. Si la plupart des œuvres ont été exécutées à la plume, et que la base reste l’encre noire ou brune, d’autres matériaux ont souvent été utilisés pour créer des effets d’ombre ou de lumière, ou pour apporter des nuances de couleur : gouache, aquarelle, pierre noire, sanguine, graphite…


(suite) : http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/06/dessins-des-ecoles-du-nord-du-xve-au.html