01/06/2014

L'autre rive

Mon dernier livre, le recueil de nouvelles "L'autre rive" est désormais disponible : 


http://www.amazon.fr/Lautre-rive-Inma-Abbet/dp/2322035793...

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http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/06/lautre-rive-sortie.html


20/05/2014

Rouge sur Rouge

À propos de Rouge sur Rouge, de Edward Conlon


La grande ville est un lieu hostile, incompréhensible, replié en petites communautés ou, au contraire, éclatant en ramifications multiples. Ce portrait de New York en arrière-plan d’une histoire policière s’attache au caractère unique de la cité, à sa respiration et à sa vie collective, qui n’a rien d’harmonieux ou de prévisible – à moins que le crime et la mort, dans un tel contexte- ne puissent être anticipés. Une métropole qui ressemble très peu à une ruche, où le désordre fait davantage penser à une guerre civile larvée, que seuls les embouteillages et autres entraves à la circulation réussissent à empêcher.


Le lecteur fera la connaissance de deux inspecteurs à la police de New York, deux figures qu’en principe tout oppose. Nick Meehan est discret et respectueux des règlements. Sa vie s’étiole dans son quartier d’origine, avec sa culture irlandaise lointaine et une famille de plus en plus réduite. Son coéquipier Esposito a une vie familiale épanouie et préfère, au travail, des expériences plus intenses, n’hésitant pas à frayer avec les membres de deux gangs rivaux en plein affrontement pour obtenir des informations. C’est une vision du rôle de la police aux frontières floues, où les ennemis d’aujourd’hui peuvent devenir les alliés de demain. Esposito et   Meehan vont incarner, pendant quelques semaines, une de ces alliances fragiles et complexes, alors que Meehan joue cependant un double jeu, car il a reçu la mission de surveiller discrètement son collègue. Entre deux règlements de comptes entre dealers, des affaires de suicides et la poursuite d’un violeur en série, l’intrigue semble se développer autour de l’amitié entre les deux hommes, une amitié teintée de méfiance dans un milieu délétère. Au fur et à mesure, la trame se resserre autour de quelques personnages, et les humanise au-delà de leur condition de victimes ou de suspects.


Mais c’est surtout la singularité de la vie new-yorkaise qui est ici mise en avant. Avec les différentes strates de sa géographie et de sa culture : la toponymie qui renvoie à des noms indiens ; la persistance de traits culturels importés, d’Irlande ou d’Italie pour les plus anciens, du Mexique ou d’autres pays d'Amérique centrale pour les plus récents ; la possibilité de croiser, dans la même journée, les routines rassurantes qui font penser à des villages paisibles (l’emploi courant de l’espagnol, les commerces vendant des spécialités exotiques, la fréquentation de l’école), et des explosions de violence à n’importe quel moment, pendant des funérailles, par exemple. Le maintien de l’ordre ressemble à une triste utopie à laquelle plus personne ne croit et qui est le plus souvent remplacée par une adaptation résignée à de nouvelles lois, à la présence de nouveaux meneurs, pas très futés, qui seront vite balayés par d’autres. Le roman s’attarde longuement à explorer ces aspects, avec de nombreuses scènes d’intérieur, qui montrent des familles dépassées ou gardant encore des illusions. Les différents microcosmes de New York vus à travers le regard d’un auteur qui a fait partie pendant de nombreuses années du NYPD et qui sait bien recréer leurs facettes étranges et contradictoires.



Rouge sur Rouge, de Edward Conlon, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Bastide-Folz, Actes Sud/ Actes Noir, 2014


Pour les commentaires,  c'est par ici :

 http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/05/rouge-sur-rouge.html

16/04/2014

Jack Rosenblum rêve en anglais

À propos de Jack Rosenblum rêve en anglais, de Natasha Solomons

 

Je ne sais pas qui choisit les titres destinés aux traductions littéraires. Intriguée par celui-ci, car il me paraît convenir très bien au roman dont le titre anglais est Mr. Rosenblum’s List, je découvre une fable sur l’intégration choisie dans une autre culture, sujet des plus ennuyeux  prenant ici un caractère drôle et aventureux. Jack Rosenblum, dont le nom deviendra de manière facétieuse Rose-in-Bloom, ou plus simplement Rose, est un Juif qui réussit à fuir l’Allemagne, avec sa femme Sadie et sa fille, dans les années 1930. Sa découverte de l’Angleterre, où il reçoit une brochure destinée aux nouveaux arrivants, pleine de conseils pour se fondre dans le paysage britannique (la liste des coutumes et traits typiques du pays, qu’il enrichit par ses propres observations) est le début d’une passion obsessionnelle. Jack Rosenblum veut devenir un Anglais véritable ; et il y parvient dans un premier temps : apprendre la langue, s’habiller chez des tailleurs londoniens en vogue, fréquenter les endroits à la mode. Tout cela n'est pas simple, car il y a toujours un détail qui cloche. Il ne perd pas son accent et lâche des jurons allemands à la moindre contrariété. Ses tenues sont trop habillées ou inadaptées. Son rêve va pourtant trouver une occasion de se réaliser lorsque sa réussite professionnelle lui donne les moyens d’accomplir ce qu’il considère le signe distinctif d’un vrai gentleman anglais : appartenir à un club de golf.

 

Et les problèmes de Jack Rosemblum commencent à l’instant où il s’adresse aux clubs proches de Londres. Ses candidatures sont immédiatement rejetées, que ce soit par antisémitisme plus ou moins avoué, ou parce qu’on le considère un arriviste, ou simplement par une politique de « quotas ». Devant cette exclusion systématique, le tenace Rosenblum prend une décision inédite : il construira son propre parcours de golf, et cela le conduit à acheter une propriété dans le Dorset et à s’y installer avec sa femme. Sadie, de son côté, vit dans le souvenir de sa famille exterminée, des quelques photographies et du livre de recettes qui constituent sa seule mémoire.

 

La vie à la campagne n’est pas pourtant très reposante, même si les Rosenblum ont un style de vie semblable à celui de leurs voisins. Le projet de créer un terrain de golf se heurte à l’incrédulité, puis à l’hostilité des villageois, qui ne voient pas d’un bon œil ce bouleversement de leurs habitudes. Il y a aussi l’ignorance du citadin lâché en pleine nature, pas habitué au travail des champs, ni au paysagisme, écrivant des lettres au joueur et concepteur du green d’Augusta Bobby Jones, des lettres toujours sans réponse, devenues au fil des mois une sorte de journal intime. Mais la volonté de Rosenblum lui fera gagner aussi quelques amitiés, des hommes qui l’initient au folklore local, composé d’animaux fabuleux, comme l’improbable « cochon laineux », tout droit sorti d’un bestiaire moyenâgeux. On se demande si, avec ou sans parcours de golf, il ne deviendra enfin l’un de leurs.

 

Il y a un autre aspect intéressant dans ce livre : la superposition des identités, la conservation de rites du judaïsme et les souvenirs de l’ancien Berlin, cette superposition, ou parfois télescopage, montre l’impossibilité de faire table rase du passé, même quand il s’agit d’une histoire personnelle et collective douloureuse, ou quand le passé est devenu étranger à celui qui le porte avec lui, et ne peut plus être partagé ou compris. Vouloir à tout prix avoir un unique chez soi en gommant toute particularité, ou garder intact le mille-feuille de l’histoire ancienne représente un choix qui ne va pas sans renoncements.

 

 

 

Jack Rosenblum rêve en anglais, de Natasha Solomons, traduit de l’anglais par Nathalie Peronny. Éd. Le livre de poche 2012

13/04/2014

Pietra Viva

À propos de Pietra Viva, de Léonor de Récondo

 

« Je vois tout ce qui se cache à l’intérieur des pierres »


Les pierres, ce sont les grands blocs de marbre que Michelangelo Buonarroti va chercher dans la région de Carrare. Au printemps 1505, il  s’y installe pendant plusieurs mois, le temps de choisir les plus beaux d’entre eux, qui deviendront les sculptures du tombeau de Jules II, pape et mécène. Dans les éléments naturels se cachent ainsi des œuvres d’art et ce voyage est l’occasion, pour le sculpteur à l’apogée de sa notoriété, après le David ou la Pietà, d’interroger la matière première, vivante et minérale, indocile et doté d’un charme éphémère –ou difficile à faire sortir-. Une matière dont l’observation est toujours passionnante.


La recherche des marbres peut être aussi lue, dans l’approche du mythe de Michel-Ange, comme la fuite en avant d’un artiste introverti confronté à la mort énigmatique d’un ami, le moine Andrea, qui représentait pour lui la beauté idéale. Comme pour la pierre, l’artiste se situe à la fois trop loin et trop près des gens ; que ce soit en regardant le travail dangereux dans les carrières ou en rêvant d’un visage aimé qu’il n’a jamais touché, son rôle est de saisir la nature profonde de ses modèles tout en restant « tourné vers l’intérieur ».


Son attitude envers les villageois, parfois polie et distante, parfois pleine d’arrogance, les ébauches des lettres qu’il n’ose pas envoyer à frère Guido, un autre de ses amis restés à Rome, soulignent l’importance de cette introspection en dents de scie, où se mêlent des souvenirs de sa période florentine. Il revoit aussi des figures emblématiques de l’époque : Laurent de Médicis, Pic de la Mirandole ou Botticelli. Tous des protagonistes d’une Renaissance qui finissent pourtant par être attirés par les bûchers des vanités et, finalement, par l’autodestruction prônée par Savonarole. Fragilité du statut de l’artiste qui trouve un écho, tout au long de ce roman, dans d’autres incertitudes et la présence constante de la mort : la peur des épidémies, transmise d’une génération à l’autre pendant des siècles, les accidents...


Le séjour dans les carrières de marbre permettra enfin à l’artiste de comparer sa propre étrangeté à celle de ses contemporains, de comprendre la folie douce de Cavallino, qui se prend pour un cheval, ou la détresse du petit Michele, résolu à ne pas perdre le souvenir de sa mère récemment décédée. Il y a toujours un espace impossible à combler entre la perfection esthétique et une réalité banale, brutale ou absurde, mais la curiosité envers la nature humaine, comme celle qui cherche à trouver des pierres uniques, finit souvent par créer des liens imprévus. 

 

 

Pietra Viva, de Léonor de Récondo. Éd. Sabine Wespieser, 2013

21/03/2014

Arrecife

 

A propos de Arrecife, de Juan Villoro

 

Un hôtel dans les Caraïbes, dans un endroit qui n’a rien de paradisiaque. La Pirámide accueille de drôles de clients, des gens qui s’ennuient et adorent courir des risques. Pour plaire à ces touristes d’un genre nouveau, Mario Müller et son équipe sont prêts à organiser des programmes de divertissement couronnés par des enlèvements fictifs, à provoquer des rencontres avec des guérilleros plus vrais que nature, à évoquer les sacrifices des anciens Mayas et, en général,  à faire régner une atmosphère de peur et de danger sur fond de guerre contre les narcotrafiquants. Car le récit se passe dans le Mexique d’aujourd’hui, et certains voyageurs ne cherchent pas le calme, mais au contraire le bruit et les péripéties d’un film d’action, avec une fin heureuse, cela va sans dire. Ils sont sans doute blasés pour avoir ainsi besoin d’autant d’émotions en carton-pâte, mais le plus blasé de ceux qui vivent à l’hôtel cherche surtout l’isolement, peut-être parce que, les problèmes liés aux paradis artificiels, il ne les connaît que trop. Tony Gándara, ami d’enfance et ancien compagnon de route de Mario Müller dans un groupe appelé Los Extraditables, a une mémoire incertaine après des décennies bringues, beuveries et dépendances à des substances diverses, mais cela ne l’empêche pas d’observer la distorsion de la réalité où l’hôtel est en train de sombrer.

Si, au départ le décor de théâtre couramment admis, la mort du plongeur Ginger, hors de l’eau, donne une autre tonalité au récit, celle du roman policier. Tony va essayer de connaître le comment et le pourquoi du meurtre, et commence à jouer au détective amateur, activité qui se révèle plus compliquée que prévu. Entre les routes du trafic de drogue et celles du blanchiment d’argent, les pistes se multiplient, et les implications et responsabilités des uns et des autres apparaissent et disparaissent successivement. Il y a des épaves éternellement frustrées, comme le gringo Peterson, représentant de la fantomatique société anglaise qui exploite l’hôtel, cherchant à noyer ses mauvais souvenirs dans l’échec, comme d’autres dans l’alcool, mais qui ne récolte, ironiquement, que des succès, ou l’attrayante Sandra, qui a aussi quitté les Etats-Unis pour d’obscures raisons et a fini par échouer dans ce coin perdu du Mexique, ou encore le policier Ríos, prédicateur à ses moments perdus. Entouré par ces personnages excentriques, le point de vue de Tony est celui d’une normalité toujours à la limite de l’absurde, une rationalité impossible dans un contexte de peur et de complicité. Reste une belle réflexion sur l’amitié et la loyauté, au milieu des désillusions.


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Un hotel en el Caribe, en un lugar que no tiene nada de paradisiaco. La Pirámide atiende a clientes raros; son personas que se aburren y a quienes les encanta correr riesgos. Para complacer a esta nueva clase de turistas, Mario Müller y su equipo organizan programas de entretenimiento que culminan con secuestros ficticios, provocan encuentros con guerrilleros muy bien imitados, se refieren a los sacrificios de los antiguos mayas y en general crean una atmósfera de miedo y peligro en plena guerra contra los narcotraficantes. La historia transcurre en el México actual, y algunos viajeros no buscan la tranquilidad, sino más bien el ruido y las aventuras típicas de una película de acción, naturalmente con final feliz. El hastío les lleva probablemente a necesitar estas emociones quiméricas, pero el más hastiado de los que viven en el hotel no desea más que aislarse, tal vez porque conoce demasiado bien los problemas que tienen que ver con los paraísos artificiales. Tony Gándara, amigo de infancia de Mario Müller, con quién tocaba en una banda llamada Los Extraditables, tiene una memoria incierta después de décadas de juergas, borracheras y adicciones a diversas sustancias; sin embargo, eso no le  impide observar la distorsión de la realidad en la que el hotel se está hundiendo.

Si al principio todo el mundo acepta vivir en tal decorado, la muerte del buzo Ginger fuera del agua da un matiz distinto a la narración, con un argumento de novela policiaca. Tony trata de saber el cómo y el porqué del asesinato, y comienza a jugar el papel de detective aficionado, una actividad que es más complicada de lo previsto. Entre las rutas de tráfico de drogas y las del blanqueo de dinero, las pistas son muy numerosas, y las implicaciones y responsabilidades de cada cual van apareciendo y desapareciendo. Hay personajes eternamente frustrados, como el gringo Peterson, que representa a la compañía británica fantasma que lleva el hotel, y que intenta ahogar sus malos recuerdos en el fracaso, como otros en el alcohol, pero que irónicamente solo cosecha éxitos, o la atractiva Sandra, quien también se fue de Estados Unidos por razones oscuras y que acabó perdida en aquel remoto rincón de México, o el policía Ríos, predicador en su tiempo libre. En medio de estos peculiares personajes, el punto de vista de Tony representa una normalidad llevada al límite del absurdo, una racionalidad imposible en un contexto de miedo y  complicidad. Pero también una hermosa reflexión sobre la amistad y la lealtad entre las desilusiones.

 

 

Arrecife, de Juan Villoro, Anagrama, 2012


http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/03/arrecife.html

12/03/2014

Les tribulations d’un lapin en Laponie

A propos de Les tribulations d’un lapin en Laponie, de Tuomas Kyrö

 

« On n’écrase pas la vie, on la contourne ». Et pourtant, contourner la vie est presque un métier pour Vatanescu, fraîchement débarqué à Helsinki dans les bagages d’un certain Iegor Kugar,  malfrat russe décidé à l’exploiter, avec d’autres Roumains, comme mendiant, et à profiter ainsi de la proverbiale solidarité apathique de ces braves Nordiques, qui sont censés vivre leur confort comme un poids culpabilisant. Vatanescu a une seule idée en tête : gagner suffisamment d’argent –même s’il doit remettre à Iegor Kugar 75 % de ce que les passants lui donnent- pour acheter des chaussures à crampons à son fils Miklos et rentrer aussitôt en Roumanie ; une seule idée, mais parfois cela représente déjà trop, lorsqu’on sait que les plans les mieux conçus des souris et des hommes... etc.


Les plans de Vatanescu vont être très vite contrariés par le froid et la dureté de la vie dans la rue. Il s’y adapte, cependant, jusqu’au jour où, pendant que le campement des mendiants est détruit par les autorités, Vatanescu profite pour régler ses comptes avec Kugar et partir pour de nouvelles aventures, sans argent ni papiers, n’emmenant avec lui qu’un petit lapin qu’il a sauvé dans un jardin public. Il aura désormais à ses trousses la pègre et la police, mais aussi une foule d’admirateurs qui suivent son parcours sur internet. Tout cela, bien entendu, sans qu’il se doute d’une telle célébrité, car il ignore les sites qui lui sont dédiés et ne s’intéresse qu’au bien-être du lapin et à la possibilité de gagner, en ramassant des baies en Laponie, de quoi acheter les fameuses chaussures de football.


Ce n’est pas facile, surtout quand on croise la route d’autant de personnages à la fois tristes et comiques, souvent excentriques et marginaux ; des ratés qui ne connaissent guère leurs propres ressources, auxquels la rencontre avec Vatanescu (et son lapin) va donner l’occasion de changer de vie (et éventuellement de provoquer des désastres en cascade, que dans les romans on appelle péripéties).


 

Ces Tribulations d’un lapin en Laponie sont d’abord un hommage à un illustre prédécesseur, tout aussi flanqué d’un compagnon lagomorphe : Le Lièvre de Vatanen d’Arto Paasilinna. Un hommage revendiqué dans l’un des épisodes et qui apparaît dès le début dans le nom du protagoniste. Par ailleurs, on peut trouver dans les deux romans une semblable invitation au voyage désordonné, un même éloge de la cavale loufoque,  le même individualisme attachant mais menacé, et, bien sûr, la satire des mœurs contemporaines vues par des yeux apparemment naïfs, ce qui  souligne leurs côtés absurdes. Séparément, Vatanescu et le lapin sont méprisés ou ignorés, l’un est un voleur potentiel, l’autre est un « sale rat » ou un « nid à microbes ». Ensemble, ils deviennent des idoles parce qu’ils font rire et pleurer en même temps : au-delà de l’incohérence, il y a dans cette réflexion une recette littéraire toujours efficace.


Tuomas Kyrö, Les tribulations d’un lapin en Laponie, traduit du finlandais par Anne Colin du Terrail, Denoël 2012

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04/12/2013

Le roi n'a pas sommeil

À propos de Le roi n’a pas sommeil, de Cécile Coulon

 

 

Avec un titre pareil, nous pourrions être emmenés dans un monde légendaire et improbable. Qui est donc ce roi insomniaque, et où se trouve son royaume ? Dans une petite ville sans nom, au milieu d’un pays de champs et de forêts, quelque part aux États-Unis ou au Canada, grandit Thomas Hogan, enfant unique et silencieux, ayant vécu une série de malheurs familiaux qui vont peu à peu orienter son destin. Thomas voit mourir son père des suites d’un accident banal, devient un élève modèle en refusant les attraits de la révolte adolescente, mais n’envisage pas de faire des études qui l’éloigneraient de son foyer. Car il n’est pas dissociable de la vaste propriété que son père a fait fructifier et que sa mère continue d’entretenir. C’est  là qui se trouve son royaume, et c’est là que Thomas Hogan a l’intention de vivre et de mourir. Tout autre projet, toute autre bifurcation ne serait qu’une sortie de piste, un dérapage. Son monde, ce sont les chemins forestiers qu’il parcourt en compagnie de Mary, sa mère. La présence de quelques amis de son père. Les traces d’un monde révolu que Thomas va désormais d’approprier, malgré deux obstacles.

 

D’abord, il y a Mary, esquissée en quelques traits, souvent vue à contre-jour, à travers la lumière. Une femme sans histoires compliquées, marquée par d’anciennes peurs. Mary occupe les lieux et reste à sa place, en regardant avec inquiétude le passage de Thomas à l’âge adulte, dans un milieu frelaté où l’alcool –toujours du mauvais whiskey ou de la mauvaise eau-de-vie, en dépit de quelques bonnes vieilles bouteilles oubliées à la cave- joue un rôle essentiel. Tout le monde boit démesurément, s’adonne au jeu dans des bars crasseux, passe des nuits blanches, brûle la chandelle par les deux bouts. Thomas n’emprunte que lentement, mais sûrement, cette voie, lorsqu’il commence à mimer les attitudes qui avaient été celles de son père. Dans le monde de Mary, la nouveauté n’existe pas. Le temps semble s’écouler selon un rythme inchangeable et ignoré. L’enfant qui devient un homme taciturne fait partie du cours de la vie. Mary observe son évolution, où il n’y a pas d’avenir souhaitable, depuis sa perspective impuissante. Le manque de communication est pour eux un mode de vie.

 

Ensuite, il y a Donna, la petite copine, qui fait partie également d’un milieu rangé, où les peurs indéfinies n’existent pas. Donna ne réussira pas non plus à sortir Thomas de l’enchantement maléfique que représente son royaume, même pas en l’emmenant la nuit dans la scierie déserte. Les relations tournent mal et Thomas se replie de plus en plus dans la solitude et le silence. Avec ses blessures mal guéries, il n’a plus qu’à attendre l’issue malheureuse qui ne tardera pas à se produire, et l’alcool sera une fois de plus le déclencheur.

 

Le caractère original de ce récit, en dehors de la tonalité résolument américaine que la jeune romancière française a su lui donner, est tout dans l’apparente absurdité des comportements, qui cachent cependant des questions importantes. Peut-on être attaché à une terre et à un passé, davantage qu’à une famille ? Peut-on vouloir par-dessus tout se débarrasser du temps humain et le réduire au passage des saisons ? Cela permettrait peut-être à certains de se débarrasser du souci et de la culpabilité, en acceptant leur dose de fatalité et d’imprévu.

 

Le roi n’a pas sommeil, de Cécile Coulon, éditions Viviane Hamy, 2012

http://deslivrestoujours.wordpress.com/2013/12/04/le-roi-...

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