20/05/2014

Rouge sur Rouge

À propos de Rouge sur Rouge, de Edward Conlon


La grande ville est un lieu hostile, incompréhensible, replié en petites communautés ou, au contraire, éclatant en ramifications multiples. Ce portrait de New York en arrière-plan d’une histoire policière s’attache au caractère unique de la cité, à sa respiration et à sa vie collective, qui n’a rien d’harmonieux ou de prévisible – à moins que le crime et la mort, dans un tel contexte- ne puissent être anticipés. Une métropole qui ressemble très peu à une ruche, où le désordre fait davantage penser à une guerre civile larvée, que seuls les embouteillages et autres entraves à la circulation réussissent à empêcher.


Le lecteur fera la connaissance de deux inspecteurs à la police de New York, deux figures qu’en principe tout oppose. Nick Meehan est discret et respectueux des règlements. Sa vie s’étiole dans son quartier d’origine, avec sa culture irlandaise lointaine et une famille de plus en plus réduite. Son coéquipier Esposito a une vie familiale épanouie et préfère, au travail, des expériences plus intenses, n’hésitant pas à frayer avec les membres de deux gangs rivaux en plein affrontement pour obtenir des informations. C’est une vision du rôle de la police aux frontières floues, où les ennemis d’aujourd’hui peuvent devenir les alliés de demain. Esposito et   Meehan vont incarner, pendant quelques semaines, une de ces alliances fragiles et complexes, alors que Meehan joue cependant un double jeu, car il a reçu la mission de surveiller discrètement son collègue. Entre deux règlements de comptes entre dealers, des affaires de suicides et la poursuite d’un violeur en série, l’intrigue semble se développer autour de l’amitié entre les deux hommes, une amitié teintée de méfiance dans un milieu délétère. Au fur et à mesure, la trame se resserre autour de quelques personnages, et les humanise au-delà de leur condition de victimes ou de suspects.


Mais c’est surtout la singularité de la vie new-yorkaise qui est ici mise en avant. Avec les différentes strates de sa géographie et de sa culture : la toponymie qui renvoie à des noms indiens ; la persistance de traits culturels importés, d’Irlande ou d’Italie pour les plus anciens, du Mexique ou d’autres pays d'Amérique centrale pour les plus récents ; la possibilité de croiser, dans la même journée, les routines rassurantes qui font penser à des villages paisibles (l’emploi courant de l’espagnol, les commerces vendant des spécialités exotiques, la fréquentation de l’école), et des explosions de violence à n’importe quel moment, pendant des funérailles, par exemple. Le maintien de l’ordre ressemble à une triste utopie à laquelle plus personne ne croit et qui est le plus souvent remplacée par une adaptation résignée à de nouvelles lois, à la présence de nouveaux meneurs, pas très futés, qui seront vite balayés par d’autres. Le roman s’attarde longuement à explorer ces aspects, avec de nombreuses scènes d’intérieur, qui montrent des familles dépassées ou gardant encore des illusions. Les différents microcosmes de New York vus à travers le regard d’un auteur qui a fait partie pendant de nombreuses années du NYPD et qui sait bien recréer leurs facettes étranges et contradictoires.



Rouge sur Rouge, de Edward Conlon, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Bastide-Folz, Actes Sud/ Actes Noir, 2014


Pour les commentaires,  c'est par ici :

 http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/05/rouge-sur-rouge.html

11/05/2014

Zurbarán, maître de l’âge d’or espagnol

À propos de l’exposition « Zurbarán, maître de l’âge d’or espagnol », Palais des Beaux-Arts, Bruxelles


Lorsqu’on aborde le « siècle d’or » de la peinture espagnole, les figures emblématiques sont Et Greco, Velázquez, Murillo et Zurbarán. C’est une partie significative l’œuvre de ce dernier qui peut être découverte au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles jusqu’au 25 mai. Les tableaux offrent une vue d’ensemble de la production picturale très riche, essentiellement peuplée de figures religieuses, mais aussi de quelques natures mortes et même de portraits. Le contexte de Francisco de Zurbarán est celui du mysticisme et de l’austérité, des intérieurs ténébreux, des saintes somptueusement habillées en dames du monde, qui cultivent l’anachronisme et un certain mystère.


La vie de l’artiste (1598-1664) s’étend sur une période où le triomphe des arts va de pair, en Espagne, avec un déclin économique et une perte d’influence internationale qui ne seront réellement visibles qu’à la fin du siècle. Un temps de lent repli, marqué par l’influence de la Contre-Réforme.  Le peintre, né à Fuente de Cantos (Badajoz) fait son apprentissage à Séville, qui est, à l’époque, non seulement l’une des grandes villes espagnoles, mais aussi le siège de la Casa de contratación, institution qui contrôlait l’ensemble du commerce avec l’Amérique. Un lieu d’importance, qui attire des artistes de toute l’Europe,  où plusieurs ordres religieux sont bien établis. Ce sont précisément ces ordres les principaux mécènes ou clients de Zurbarán. Parmi d’autres, le couvent de la Merci Chaussée, qui lui commande en 1628 une série de peintures mettant en scène son histoire, des œuvres comme le surprenant Saint Sérapion en font partie. Dans la scène du martyre du saint, le spectateur est surtout attiré par les nombreuses nuances de blanc de l’habit monastique, par l’aspect très détaillé des plis et des ombres, par les contrastes et la clarté qui ressort du fond noir.


Le naturalisme dans les formes et le traitement des personnages est également présent, au-delà de sa première période sévillane, dans le reste de sa production, y compris dans l’unique portrait signé par Zurbarán qui soit conservé, ou dans d’autres peintures dont le sujet, également religieux, présente des scènes de la vie quotidienne : enfance de la Vierge, vie de Jésus, apparitions miraculeuses et passions mystiques. Les visages ont souvent une expression profonde et grave. Ils captivent le regard avec leur allure réfléchie, mélancolique ou extatique.


Contrairement à d’autres artistes de la même époque, Zurbarán a très peu voyagé, n’est pas allé en Italie. Il a, en revanche, séjourné à la cour de Madrid, en 1634 d’abord, où il a retrouvé Velázquez, afin de participer à la décoration du Palais du Buen Retiro ; à cette occasion, il a découvert les peintres italiens, ce qui a donné à sa palette des couleurs plus douces, l’éloignant du ténébrisme de ses débuts. De retour à Séville, il obtient d’importantes commandes à Llerena, Marchena, Arcos de la Frontera, pour des églises. Les séries des saintes appartiennent à cette époque.  L’activité se poursuivra avec grand succès pendant plusieurs années, en plus des tableaux destinés au marché sud-américain réalisés dans son atelier. À partir de 1658, Zurbarán réside à Madrid, où il meurt en 1664. Ses dernières années nous offrent des œuvres à la composition très complexe, comme le Saint Nicolas de Bari, ou dotées de paysages nocturnes en arrière-plan, comme la Vision de Saint Jean Baptiste. La peinture de Zurbarán nous fait découvrir des ambiances sombres, dramatiques et en même temps curieusement calmes, comme si tout malheur était déjà révolu, ou avait été accepté.

 

 

Zurbarán, maître de l’âge d’or espagnol. Du mercredi 29.01 au dimanche 25.05.2014 Palais des Beaux-Arts, Bruxelles, catalogue, 248 pages  http://www.bozar.be/activity.php?id=13203&selecti...


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19/04/2014

l’École de la triche

À propos de l’École de la triche, de Marie-Estelle Pech

 

De la classique antisèche glissée discrètement dans la gomme ou le stylo à la triche sophistiquée basée sur des smartphones et autres gadgets électroniques ; de la fraude grossière, où un candidat à un examen prend la place d’un autre, aux plagiats les plus subtils ; des pots-de-vin aux diplômes en vente sur internet, c’est tout l’univers immoral et fascinant de l’imposture dans le monde du savoir qui est exposé dans cet ouvrage. Si, paradoxalement, les méthodes deviennent avec le temps de plus en plus simples, grâce aux technologies modernes, l’auteur s’intéresse avant tout à la raison d’être de ces pratiques dans le cadre des études secondaires et supérieurs. Des motivations qui mettent en lumière leur incroyable ampleur, dont les principes ne se limitent pas au milieu de l’éducation, mais envahissent toute la société.


On apprend, d’abord, qu’il s’agit de procédés anciens. La substitution d’identité, par exemple, était beaucoup plus simple à une époque sans photographies. Il était facile, pour des étudiants peu portés sur l’étude mais possédant des moyens financiers importants, de louer les services de candidats professionnels pour le jour de l’épreuve. Le baccalauréat, à partir de 1809 et pendant tout le XIXe siècle est le théâtre de ces stratagèmes et d’autres similaires. À cette époque, on acceptait également que les candidats apportent avec eux des lettres de recommandation, de sorte que l’on peut se demander à quel point la pression des parents et amis de la famille influents ou connus des examinateurs pouvaient avoir un effet sur la note finale. Pourtant, déjà en ces temps, une certaine lutte contre les falsifications se mettait en place, avec des amendes dissuasives et des peines de prison, sans oublier l’exclusion du fraudeur…


L’âge moderne, avec des documents d’identité de plus en plus malaisés à falsifier a rendu la substitution beaucoup plus rare, mais d’autres moyens se sont peu à peu développés : oreillettes, calculatrices pouvant cacher le contenu de certains cours, et, surtout, téléphones portables, dont l’usage massif, malgré leur interdiction pendant les examens, rendent la supercherie accessible à tous.


Un autre problème, tout aussi répandu, est celui du plagiat, particulièrement présent, selon l’auteur, dans les TPE (travaux personnels encadrés) : cela va du simple copier-coller d’une fiche Wikipédia à l’inclusion de passages entiers dans des articles, des mémoires ou des thèses sans citer leur auteur. Le plagiat touche toutes les disciplines scolaires ou universitaires, tous les milieux et  catégories sociales ; il pose les questions essentielles du droit d’auteur et de ses limites. Malgré les sanctions, (le cas d’un ancien ministre allemand ayant perdu son titre de docteur à la suite d’une affaire très médiatisée est emblématique) l’ambigüité demeure à propos de ce qu’on peut « emprunter » à l’œuvre d’un autre. Des thèmes ? Un raisonnement ? Un style ? En littérature particulièrement, la frontière peut être assez floue. La possibilité de se voir mêlés à du plagiat augmente aussi pour les étudiants qui font appel à des rédacteurs professionnels ou « nègres » pour leurs travaux écrits. Il devient, dans ces cas, impossible de contrôler toutes les références, ou de vérifier que l’ensemble du travail n’est pas une habile réécriture d’un texte existant.


L’auteur a étudié avec soin les motivations des tricheurs, à l’aide, notamment, de nombreuses informations glanées sur les réseaux sociaux. L’aspect pratique demeure la raison principale, c'est-à-dire la facilité ; vient ensuite l’effet de groupe… Si tout le monde (ou du moins la plupart des élèves d’une classe) se livre à des agissements semblables, leur caractère immoral s’estompe à leurs yeux ; il devient même objet de plaisanteries et de fierté : celui qui triche serait simplement plus « malin » que les autres. Ces motivations sont très variables selon les cultures, selon la façon dont on accède aux études supérieures et la valeur que possèdent les diplômes.


Concernant des causes plus profondes, on peut évoquer la nature même des examens ou des travaux demandés. L’insistance sur un savoir mémorisé qui favoriserait le désir de le posséder sans faire d’efforts. Mais la fraude généralisée aurait pour conséquence de dévaloriser l’ensemble du système éducatif, en instillant la méfiance quant à la véracité d’un cv ou les connaissances réelles d’un professionnel. Enfin, l’école de la triche est, pour l’auteur, un phénomène social incontournable : les pratiques douteuses se trouvent à tous les échelons et mettent à mal la notion de mérite personnel.

 

 

L’École de la triche, de Marie-Estelle Pech, éd L’Editeur, 2011


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16/04/2014

Jack Rosenblum rêve en anglais

À propos de Jack Rosenblum rêve en anglais, de Natasha Solomons

 

Je ne sais pas qui choisit les titres destinés aux traductions littéraires. Intriguée par celui-ci, car il me paraît convenir très bien au roman dont le titre anglais est Mr. Rosenblum’s List, je découvre une fable sur l’intégration choisie dans une autre culture, sujet des plus ennuyeux  prenant ici un caractère drôle et aventureux. Jack Rosenblum, dont le nom deviendra de manière facétieuse Rose-in-Bloom, ou plus simplement Rose, est un Juif qui réussit à fuir l’Allemagne, avec sa femme Sadie et sa fille, dans les années 1930. Sa découverte de l’Angleterre, où il reçoit une brochure destinée aux nouveaux arrivants, pleine de conseils pour se fondre dans le paysage britannique (la liste des coutumes et traits typiques du pays, qu’il enrichit par ses propres observations) est le début d’une passion obsessionnelle. Jack Rosenblum veut devenir un Anglais véritable ; et il y parvient dans un premier temps : apprendre la langue, s’habiller chez des tailleurs londoniens en vogue, fréquenter les endroits à la mode. Tout cela n'est pas simple, car il y a toujours un détail qui cloche. Il ne perd pas son accent et lâche des jurons allemands à la moindre contrariété. Ses tenues sont trop habillées ou inadaptées. Son rêve va pourtant trouver une occasion de se réaliser lorsque sa réussite professionnelle lui donne les moyens d’accomplir ce qu’il considère le signe distinctif d’un vrai gentleman anglais : appartenir à un club de golf.

 

Et les problèmes de Jack Rosemblum commencent à l’instant où il s’adresse aux clubs proches de Londres. Ses candidatures sont immédiatement rejetées, que ce soit par antisémitisme plus ou moins avoué, ou parce qu’on le considère un arriviste, ou simplement par une politique de « quotas ». Devant cette exclusion systématique, le tenace Rosenblum prend une décision inédite : il construira son propre parcours de golf, et cela le conduit à acheter une propriété dans le Dorset et à s’y installer avec sa femme. Sadie, de son côté, vit dans le souvenir de sa famille exterminée, des quelques photographies et du livre de recettes qui constituent sa seule mémoire.

 

La vie à la campagne n’est pas pourtant très reposante, même si les Rosenblum ont un style de vie semblable à celui de leurs voisins. Le projet de créer un terrain de golf se heurte à l’incrédulité, puis à l’hostilité des villageois, qui ne voient pas d’un bon œil ce bouleversement de leurs habitudes. Il y a aussi l’ignorance du citadin lâché en pleine nature, pas habitué au travail des champs, ni au paysagisme, écrivant des lettres au joueur et concepteur du green d’Augusta Bobby Jones, des lettres toujours sans réponse, devenues au fil des mois une sorte de journal intime. Mais la volonté de Rosenblum lui fera gagner aussi quelques amitiés, des hommes qui l’initient au folklore local, composé d’animaux fabuleux, comme l’improbable « cochon laineux », tout droit sorti d’un bestiaire moyenâgeux. On se demande si, avec ou sans parcours de golf, il ne deviendra enfin l’un de leurs.

 

Il y a un autre aspect intéressant dans ce livre : la superposition des identités, la conservation de rites du judaïsme et les souvenirs de l’ancien Berlin, cette superposition, ou parfois télescopage, montre l’impossibilité de faire table rase du passé, même quand il s’agit d’une histoire personnelle et collective douloureuse, ou quand le passé est devenu étranger à celui qui le porte avec lui, et ne peut plus être partagé ou compris. Vouloir à tout prix avoir un unique chez soi en gommant toute particularité, ou garder intact le mille-feuille de l’histoire ancienne représente un choix qui ne va pas sans renoncements.

 

 

 

Jack Rosenblum rêve en anglais, de Natasha Solomons, traduit de l’anglais par Nathalie Peronny. Éd. Le livre de poche 2012

13/04/2014

Pietra Viva

À propos de Pietra Viva, de Léonor de Récondo

 

« Je vois tout ce qui se cache à l’intérieur des pierres »


Les pierres, ce sont les grands blocs de marbre que Michelangelo Buonarroti va chercher dans la région de Carrare. Au printemps 1505, il  s’y installe pendant plusieurs mois, le temps de choisir les plus beaux d’entre eux, qui deviendront les sculptures du tombeau de Jules II, pape et mécène. Dans les éléments naturels se cachent ainsi des œuvres d’art et ce voyage est l’occasion, pour le sculpteur à l’apogée de sa notoriété, après le David ou la Pietà, d’interroger la matière première, vivante et minérale, indocile et doté d’un charme éphémère –ou difficile à faire sortir-. Une matière dont l’observation est toujours passionnante.


La recherche des marbres peut être aussi lue, dans l’approche du mythe de Michel-Ange, comme la fuite en avant d’un artiste introverti confronté à la mort énigmatique d’un ami, le moine Andrea, qui représentait pour lui la beauté idéale. Comme pour la pierre, l’artiste se situe à la fois trop loin et trop près des gens ; que ce soit en regardant le travail dangereux dans les carrières ou en rêvant d’un visage aimé qu’il n’a jamais touché, son rôle est de saisir la nature profonde de ses modèles tout en restant « tourné vers l’intérieur ».


Son attitude envers les villageois, parfois polie et distante, parfois pleine d’arrogance, les ébauches des lettres qu’il n’ose pas envoyer à frère Guido, un autre de ses amis restés à Rome, soulignent l’importance de cette introspection en dents de scie, où se mêlent des souvenirs de sa période florentine. Il revoit aussi des figures emblématiques de l’époque : Laurent de Médicis, Pic de la Mirandole ou Botticelli. Tous des protagonistes d’une Renaissance qui finissent pourtant par être attirés par les bûchers des vanités et, finalement, par l’autodestruction prônée par Savonarole. Fragilité du statut de l’artiste qui trouve un écho, tout au long de ce roman, dans d’autres incertitudes et la présence constante de la mort : la peur des épidémies, transmise d’une génération à l’autre pendant des siècles, les accidents...


Le séjour dans les carrières de marbre permettra enfin à l’artiste de comparer sa propre étrangeté à celle de ses contemporains, de comprendre la folie douce de Cavallino, qui se prend pour un cheval, ou la détresse du petit Michele, résolu à ne pas perdre le souvenir de sa mère récemment décédée. Il y a toujours un espace impossible à combler entre la perfection esthétique et une réalité banale, brutale ou absurde, mais la curiosité envers la nature humaine, comme celle qui cherche à trouver des pierres uniques, finit souvent par créer des liens imprévus. 

 

 

Pietra Viva, de Léonor de Récondo. Éd. Sabine Wespieser, 2013

26/03/2014

Les Lunes de Mir Ali

À propos de Les Lunes de Mir Ali, de Fatima Bhutto

 

 

La ville de Mir Ali est unique. Au fil des années, elle est devenue un vrai trou noir spatio-temporel. À la frontière de l’Afghanistan, Mir Ali vit dans une ambiance d'éternelle guerre civile. Dans le combat ancestral contre l’État pakistanais, une volonté d’indépendance et de révolte est transmise de père en fils ou, également, de père en fille. Un héritage maudit que seule la modernité, symbolisée par internet et les voyages à l’étranger, semble lentement mettre en cause. Les attaques et répressions successives -étudiants assassinés, disparitions- ont créé un désespoir permanent, alimenté le cycle de la violence et de la vengeance, et plongé la ville dans la pauvreté et l’intégrisme religieux.

 

Lorsque les suites de la guerre afghane s’ajoutent à ce conflit, la situation devient insoutenable pour les jeunes gens de la ville, qui se retrouvent à choisir entre la loyauté envers leur clan et l’abandon des luttes de leurs parents, afin de construire une vie à eux, une histoire qui leur appartienne. Chacune des options pose différentes questions morales, et les cinq personnages principaux vont faire l’expérience, pendant la journée où leur avenir sera joué, des conséquences de ces choix.

 

Trois frères quittent la maison qu’ils partagent avec leur mère, le matin du premier jour de l’Aïd. L’atmosphère est pesante. L’aîné, Aman Erum, vient de rentrer des États-Unis, où il poursuit des études. Il a tout fait pour quitter Mir Ali, y compris trahir ses anciens amis et sa fiancée, afin de conserver son statut d’étudiant. Amal Erum rêve d’affaires florissantes et de liberté, loin de la décrépitude, de la pression sociale et de la quasi-obligation de suivre les chemins tracés par les ancêtres, même s’ils s’avèrent absurdes ou dangereux. Mais on ne se débarrasse pas facilement de ses origines : s’il obtient ce qu’il souhaite, ce sera au prix de l’éclatement se sa famille.

 

Même s’il cultive la neutralité et ne se mêle pas de politique, les choses ne sont pas plus simples pour Sikandar, le frère cadet devenu médecin, dont la femme Mina a pris pour habitude d’assister à des funérailles de gens qu’elle ne connaît pas, ce qui met tout le monde mal à l’aise, mais lui procure un certain apaisement. Sa folie individuelle - et assez inoffensive- est le seul moyen de s’évader de celle, collective, qui sévit à Mir Ali, où les bombes ciblent des bus scolaires ou des hôpitaux. Il faudra pourtant attendre une situation apparemment sans issue pour que l’étrange comportement de Mina prenne un sens nouveau, et que Sikandar reconnaisse le courage qui se cache sous son excentricité.

 

Le plus jeune frère, Hayat, est le plus proche des traditions familiales, et donc de la rébellion contre l’État et l’armée. En cette matinée, il rejoint Samarra, activiste comme lui et ancienne fiancée d’Amal Erum, qui l’avait délaissée afin de poursuivre ses rêves américains. Malgré leurs convictions, Hayat et Samarra ne sont pas à l’abri du doute quant à la valeur et l’avenir de leur combat.

 

Les personnages des Lunes de Mir Ali représentent une réalité piégée qui empêche ou limite les décisions personnelles. Ce piège est mis en scène à travers le réalisme des descriptions, soulignées par des détails culinaires, vestimentaires, par des expressions locales en pachtoune, ainsi que de nombreux flashbacks, où il est question de l’importance des liens familiaux, des expériences de jeunesse qui déterminent le rôle de chacun, et, enfin, d’un passé trop présent. 

 

 

Les Lunes de Mir Ali, de Fatima Bhutto, traduit de l’anglais (Pakistan) par Sophie Bastide-Foltz, éd. Les Escales, 2014

http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/03/les-lunes-de-mir-al...

21/03/2014

Arrecife

 

A propos de Arrecife, de Juan Villoro

 

Un hôtel dans les Caraïbes, dans un endroit qui n’a rien de paradisiaque. La Pirámide accueille de drôles de clients, des gens qui s’ennuient et adorent courir des risques. Pour plaire à ces touristes d’un genre nouveau, Mario Müller et son équipe sont prêts à organiser des programmes de divertissement couronnés par des enlèvements fictifs, à provoquer des rencontres avec des guérilleros plus vrais que nature, à évoquer les sacrifices des anciens Mayas et, en général,  à faire régner une atmosphère de peur et de danger sur fond de guerre contre les narcotrafiquants. Car le récit se passe dans le Mexique d’aujourd’hui, et certains voyageurs ne cherchent pas le calme, mais au contraire le bruit et les péripéties d’un film d’action, avec une fin heureuse, cela va sans dire. Ils sont sans doute blasés pour avoir ainsi besoin d’autant d’émotions en carton-pâte, mais le plus blasé de ceux qui vivent à l’hôtel cherche surtout l’isolement, peut-être parce que, les problèmes liés aux paradis artificiels, il ne les connaît que trop. Tony Gándara, ami d’enfance et ancien compagnon de route de Mario Müller dans un groupe appelé Los Extraditables, a une mémoire incertaine après des décennies bringues, beuveries et dépendances à des substances diverses, mais cela ne l’empêche pas d’observer la distorsion de la réalité où l’hôtel est en train de sombrer.

Si, au départ le décor de théâtre couramment admis, la mort du plongeur Ginger, hors de l’eau, donne une autre tonalité au récit, celle du roman policier. Tony va essayer de connaître le comment et le pourquoi du meurtre, et commence à jouer au détective amateur, activité qui se révèle plus compliquée que prévu. Entre les routes du trafic de drogue et celles du blanchiment d’argent, les pistes se multiplient, et les implications et responsabilités des uns et des autres apparaissent et disparaissent successivement. Il y a des épaves éternellement frustrées, comme le gringo Peterson, représentant de la fantomatique société anglaise qui exploite l’hôtel, cherchant à noyer ses mauvais souvenirs dans l’échec, comme d’autres dans l’alcool, mais qui ne récolte, ironiquement, que des succès, ou l’attrayante Sandra, qui a aussi quitté les Etats-Unis pour d’obscures raisons et a fini par échouer dans ce coin perdu du Mexique, ou encore le policier Ríos, prédicateur à ses moments perdus. Entouré par ces personnages excentriques, le point de vue de Tony est celui d’une normalité toujours à la limite de l’absurde, une rationalité impossible dans un contexte de peur et de complicité. Reste une belle réflexion sur l’amitié et la loyauté, au milieu des désillusions.


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Un hotel en el Caribe, en un lugar que no tiene nada de paradisiaco. La Pirámide atiende a clientes raros; son personas que se aburren y a quienes les encanta correr riesgos. Para complacer a esta nueva clase de turistas, Mario Müller y su equipo organizan programas de entretenimiento que culminan con secuestros ficticios, provocan encuentros con guerrilleros muy bien imitados, se refieren a los sacrificios de los antiguos mayas y en general crean una atmósfera de miedo y peligro en plena guerra contra los narcotraficantes. La historia transcurre en el México actual, y algunos viajeros no buscan la tranquilidad, sino más bien el ruido y las aventuras típicas de una película de acción, naturalmente con final feliz. El hastío les lleva probablemente a necesitar estas emociones quiméricas, pero el más hastiado de los que viven en el hotel no desea más que aislarse, tal vez porque conoce demasiado bien los problemas que tienen que ver con los paraísos artificiales. Tony Gándara, amigo de infancia de Mario Müller, con quién tocaba en una banda llamada Los Extraditables, tiene una memoria incierta después de décadas de juergas, borracheras y adicciones a diversas sustancias; sin embargo, eso no le  impide observar la distorsión de la realidad en la que el hotel se está hundiendo.

Si al principio todo el mundo acepta vivir en tal decorado, la muerte del buzo Ginger fuera del agua da un matiz distinto a la narración, con un argumento de novela policiaca. Tony trata de saber el cómo y el porqué del asesinato, y comienza a jugar el papel de detective aficionado, una actividad que es más complicada de lo previsto. Entre las rutas de tráfico de drogas y las del blanqueo de dinero, las pistas son muy numerosas, y las implicaciones y responsabilidades de cada cual van apareciendo y desapareciendo. Hay personajes eternamente frustrados, como el gringo Peterson, que representa a la compañía británica fantasma que lleva el hotel, y que intenta ahogar sus malos recuerdos en el fracaso, como otros en el alcohol, pero que irónicamente solo cosecha éxitos, o la atractiva Sandra, quien también se fue de Estados Unidos por razones oscuras y que acabó perdida en aquel remoto rincón de México, o el policía Ríos, predicador en su tiempo libre. En medio de estos peculiares personajes, el punto de vista de Tony representa una normalidad llevada al límite del absurdo, una racionalidad imposible en un contexto de miedo y  complicidad. Pero también una hermosa reflexión sobre la amistad y la lealtad entre las desilusiones.

 

 

Arrecife, de Juan Villoro, Anagrama, 2012


http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/03/arrecife.html