16/04/2014

Jack Rosenblum rêve en anglais

À propos de Jack Rosenblum rêve en anglais, de Natasha Solomons

 

Je ne sais pas qui choisit les titres destinés aux traductions littéraires. Intriguée par celui-ci, car il me paraît convenir très bien au roman dont le titre anglais est Mr. Rosenblum’s List, je découvre une fable sur l’intégration choisie dans une autre culture, sujet des plus ennuyeux  prenant ici un caractère drôle et aventureux. Jack Rosenblum, dont le nom deviendra de manière facétieuse Rose-in-Bloom, ou plus simplement Rose, est un Juif qui réussit à fuir l’Allemagne, avec sa femme Sadie et sa fille, dans les années 1930. Sa découverte de l’Angleterre, où il reçoit une brochure destinée aux nouveaux arrivants, pleine de conseils pour se fondre dans le paysage britannique (la liste des coutumes et traits typiques du pays, qu’il enrichit par ses propres observations) est le début d’une passion obsessionnelle. Jack Rosenblum veut devenir un Anglais véritable ; et il y parvient dans un premier temps : apprendre la langue, s’habiller chez des tailleurs londoniens en vogue, fréquenter les endroits à la mode. Tout cela n'est pas simple, car il y a toujours un détail qui cloche. Il ne perd pas son accent et lâche des jurons allemands à la moindre contrariété. Ses tenues sont trop habillées ou inadaptées. Son rêve va pourtant trouver une occasion de se réaliser lorsque sa réussite professionnelle lui donne les moyens d’accomplir ce qu’il considère le signe distinctif d’un vrai gentleman anglais : appartenir à un club de golf.

 

Et les problèmes de Jack Rosemblum commencent à l’instant où il s’adresse aux clubs proches de Londres. Ses candidatures sont immédiatement rejetées, que ce soit par antisémitisme plus ou moins avoué, ou parce qu’on le considère un arriviste, ou simplement par une politique de « quotas ». Devant cette exclusion systématique, le tenace Rosenblum prend une décision inédite : il construira son propre parcours de golf, et cela le conduit à acheter une propriété dans le Dorset et à s’y installer avec sa femme. Sadie, de son côté, vit dans le souvenir de sa famille exterminée, des quelques photographies et du livre de recettes qui constituent sa seule mémoire.

 

La vie à la campagne n’est pas pourtant très reposante, même si les Rosenblum ont un style de vie semblable à celui de leurs voisins. Le projet de créer un terrain de golf se heurte à l’incrédulité, puis à l’hostilité des villageois, qui ne voient pas d’un bon œil ce bouleversement de leurs habitudes. Il y a aussi l’ignorance du citadin lâché en pleine nature, pas habitué au travail des champs, ni au paysagisme, écrivant des lettres au joueur et concepteur du green d’Augusta Bobby Jones, des lettres toujours sans réponse, devenues au fil des mois une sorte de journal intime. Mais la volonté de Rosenblum lui fera gagner aussi quelques amitiés, des hommes qui l’initient au folklore local, composé d’animaux fabuleux, comme l’improbable « cochon laineux », tout droit sorti d’un bestiaire moyenâgeux. On se demande si, avec ou sans parcours de golf, il ne deviendra enfin l’un de leurs.

 

Il y a un autre aspect intéressant dans ce livre : la superposition des identités, la conservation de rites du judaïsme et les souvenirs de l’ancien Berlin, cette superposition, ou parfois télescopage, montre l’impossibilité de faire table rase du passé, même quand il s’agit d’une histoire personnelle et collective douloureuse, ou quand le passé est devenu étranger à celui qui le porte avec lui, et ne peut plus être partagé ou compris. Vouloir à tout prix avoir un unique chez soi en gommant toute particularité, ou garder intact le mille-feuille de l’histoire ancienne représente un choix qui ne va pas sans renoncements.

 

 

 

Jack Rosenblum rêve en anglais, de Natasha Solomons, traduit de l’anglais par Nathalie Peronny. Éd. Le livre de poche 2012

13/04/2014

Pietra Viva

À propos de Pietra Viva, de Léonor de Récondo

 

« Je vois tout ce qui se cache à l’intérieur des pierres »


Les pierres, ce sont les grands blocs de marbre que Michelangelo Buonarroti va chercher dans la région de Carrare. Au printemps 1505, il  s’y installe pendant plusieurs mois, le temps de choisir les plus beaux d’entre eux, qui deviendront les sculptures du tombeau de Jules II, pape et mécène. Dans les éléments naturels se cachent ainsi des œuvres d’art et ce voyage est l’occasion, pour le sculpteur à l’apogée de sa notoriété, après le David ou la Pietà, d’interroger la matière première, vivante et minérale, indocile et doté d’un charme éphémère –ou difficile à faire sortir-. Une matière dont l’observation est toujours passionnante.


La recherche des marbres peut être aussi lue, dans l’approche du mythe de Michel-Ange, comme la fuite en avant d’un artiste introverti confronté à la mort énigmatique d’un ami, le moine Andrea, qui représentait pour lui la beauté idéale. Comme pour la pierre, l’artiste se situe à la fois trop loin et trop près des gens ; que ce soit en regardant le travail dangereux dans les carrières ou en rêvant d’un visage aimé qu’il n’a jamais touché, son rôle est de saisir la nature profonde de ses modèles tout en restant « tourné vers l’intérieur ».


Son attitude envers les villageois, parfois polie et distante, parfois pleine d’arrogance, les ébauches des lettres qu’il n’ose pas envoyer à frère Guido, un autre de ses amis restés à Rome, soulignent l’importance de cette introspection en dents de scie, où se mêlent des souvenirs de sa période florentine. Il revoit aussi des figures emblématiques de l’époque : Laurent de Médicis, Pic de la Mirandole ou Botticelli. Tous des protagonistes d’une Renaissance qui finissent pourtant par être attirés par les bûchers des vanités et, finalement, par l’autodestruction prônée par Savonarole. Fragilité du statut de l’artiste qui trouve un écho, tout au long de ce roman, dans d’autres incertitudes et la présence constante de la mort : la peur des épidémies, transmise d’une génération à l’autre pendant des siècles, les accidents...


Le séjour dans les carrières de marbre permettra enfin à l’artiste de comparer sa propre étrangeté à celle de ses contemporains, de comprendre la folie douce de Cavallino, qui se prend pour un cheval, ou la détresse du petit Michele, résolu à ne pas perdre le souvenir de sa mère récemment décédée. Il y a toujours un espace impossible à combler entre la perfection esthétique et une réalité banale, brutale ou absurde, mais la curiosité envers la nature humaine, comme celle qui cherche à trouver des pierres uniques, finit souvent par créer des liens imprévus. 

 

 

Pietra Viva, de Léonor de Récondo. Éd. Sabine Wespieser, 2013

26/03/2014

Les Lunes de Mir Ali

À propos de Les Lunes de Mir Ali, de Fatima Bhutto

 

 

La ville de Mir Ali est unique. Au fil des années, elle est devenue un vrai trou noir spatio-temporel. À la frontière de l’Afghanistan, Mir Ali vit dans une ambiance d'éternelle guerre civile. Dans le combat ancestral contre l’État pakistanais, une volonté d’indépendance et de révolte est transmise de père en fils ou, également, de père en fille. Un héritage maudit que seule la modernité, symbolisée par internet et les voyages à l’étranger, semble lentement mettre en cause. Les attaques et répressions successives -étudiants assassinés, disparitions- ont créé un désespoir permanent, alimenté le cycle de la violence et de la vengeance, et plongé la ville dans la pauvreté et l’intégrisme religieux.

 

Lorsque les suites de la guerre afghane s’ajoutent à ce conflit, la situation devient insoutenable pour les jeunes gens de la ville, qui se retrouvent à choisir entre la loyauté envers leur clan et l’abandon des luttes de leurs parents, afin de construire une vie à eux, une histoire qui leur appartienne. Chacune des options pose différentes questions morales, et les cinq personnages principaux vont faire l’expérience, pendant la journée où leur avenir sera joué, des conséquences de ces choix.

 

Trois frères quittent la maison qu’ils partagent avec leur mère, le matin du premier jour de l’Aïd. L’atmosphère est pesante. L’aîné, Aman Erum, vient de rentrer des États-Unis, où il poursuit des études. Il a tout fait pour quitter Mir Ali, y compris trahir ses anciens amis et sa fiancée, afin de conserver son statut d’étudiant. Amal Erum rêve d’affaires florissantes et de liberté, loin de la décrépitude, de la pression sociale et de la quasi-obligation de suivre les chemins tracés par les ancêtres, même s’ils s’avèrent absurdes ou dangereux. Mais on ne se débarrasse pas facilement de ses origines : s’il obtient ce qu’il souhaite, ce sera au prix de l’éclatement se sa famille.

 

Même s’il cultive la neutralité et ne se mêle pas de politique, les choses ne sont pas plus simples pour Sikandar, le frère cadet devenu médecin, dont la femme Mina a pris pour habitude d’assister à des funérailles de gens qu’elle ne connaît pas, ce qui met tout le monde mal à l’aise, mais lui procure un certain apaisement. Sa folie individuelle - et assez inoffensive- est le seul moyen de s’évader de celle, collective, qui sévit à Mir Ali, où les bombes ciblent des bus scolaires ou des hôpitaux. Il faudra pourtant attendre une situation apparemment sans issue pour que l’étrange comportement de Mina prenne un sens nouveau, et que Sikandar reconnaisse le courage qui se cache sous son excentricité.

 

Le plus jeune frère, Hayat, est le plus proche des traditions familiales, et donc de la rébellion contre l’État et l’armée. En cette matinée, il rejoint Samarra, activiste comme lui et ancienne fiancée d’Amal Erum, qui l’avait délaissée afin de poursuivre ses rêves américains. Malgré leurs convictions, Hayat et Samarra ne sont pas à l’abri du doute quant à la valeur et l’avenir de leur combat.

 

Les personnages des Lunes de Mir Ali représentent une réalité piégée qui empêche ou limite les décisions personnelles. Ce piège est mis en scène à travers le réalisme des descriptions, soulignées par des détails culinaires, vestimentaires, par des expressions locales en pachtoune, ainsi que de nombreux flashbacks, où il est question de l’importance des liens familiaux, des expériences de jeunesse qui déterminent le rôle de chacun, et, enfin, d’un passé trop présent. 

 

 

Les Lunes de Mir Ali, de Fatima Bhutto, traduit de l’anglais (Pakistan) par Sophie Bastide-Foltz, éd. Les Escales, 2014

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21/03/2014

Arrecife

 

A propos de Arrecife, de Juan Villoro

 

Un hôtel dans les Caraïbes, dans un endroit qui n’a rien de paradisiaque. La Pirámide accueille de drôles de clients, des gens qui s’ennuient et adorent courir des risques. Pour plaire à ces touristes d’un genre nouveau, Mario Müller et son équipe sont prêts à organiser des programmes de divertissement couronnés par des enlèvements fictifs, à provoquer des rencontres avec des guérilleros plus vrais que nature, à évoquer les sacrifices des anciens Mayas et, en général,  à faire régner une atmosphère de peur et de danger sur fond de guerre contre les narcotrafiquants. Car le récit se passe dans le Mexique d’aujourd’hui, et certains voyageurs ne cherchent pas le calme, mais au contraire le bruit et les péripéties d’un film d’action, avec une fin heureuse, cela va sans dire. Ils sont sans doute blasés pour avoir ainsi besoin d’autant d’émotions en carton-pâte, mais le plus blasé de ceux qui vivent à l’hôtel cherche surtout l’isolement, peut-être parce que, les problèmes liés aux paradis artificiels, il ne les connaît que trop. Tony Gándara, ami d’enfance et ancien compagnon de route de Mario Müller dans un groupe appelé Los Extraditables, a une mémoire incertaine après des décennies bringues, beuveries et dépendances à des substances diverses, mais cela ne l’empêche pas d’observer la distorsion de la réalité où l’hôtel est en train de sombrer.

Si, au départ le décor de théâtre couramment admis, la mort du plongeur Ginger, hors de l’eau, donne une autre tonalité au récit, celle du roman policier. Tony va essayer de connaître le comment et le pourquoi du meurtre, et commence à jouer au détective amateur, activité qui se révèle plus compliquée que prévu. Entre les routes du trafic de drogue et celles du blanchiment d’argent, les pistes se multiplient, et les implications et responsabilités des uns et des autres apparaissent et disparaissent successivement. Il y a des épaves éternellement frustrées, comme le gringo Peterson, représentant de la fantomatique société anglaise qui exploite l’hôtel, cherchant à noyer ses mauvais souvenirs dans l’échec, comme d’autres dans l’alcool, mais qui ne récolte, ironiquement, que des succès, ou l’attrayante Sandra, qui a aussi quitté les Etats-Unis pour d’obscures raisons et a fini par échouer dans ce coin perdu du Mexique, ou encore le policier Ríos, prédicateur à ses moments perdus. Entouré par ces personnages excentriques, le point de vue de Tony est celui d’une normalité toujours à la limite de l’absurde, une rationalité impossible dans un contexte de peur et de complicité. Reste une belle réflexion sur l’amitié et la loyauté, au milieu des désillusions.


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Un hotel en el Caribe, en un lugar que no tiene nada de paradisiaco. La Pirámide atiende a clientes raros; son personas que se aburren y a quienes les encanta correr riesgos. Para complacer a esta nueva clase de turistas, Mario Müller y su equipo organizan programas de entretenimiento que culminan con secuestros ficticios, provocan encuentros con guerrilleros muy bien imitados, se refieren a los sacrificios de los antiguos mayas y en general crean una atmósfera de miedo y peligro en plena guerra contra los narcotraficantes. La historia transcurre en el México actual, y algunos viajeros no buscan la tranquilidad, sino más bien el ruido y las aventuras típicas de una película de acción, naturalmente con final feliz. El hastío les lleva probablemente a necesitar estas emociones quiméricas, pero el más hastiado de los que viven en el hotel no desea más que aislarse, tal vez porque conoce demasiado bien los problemas que tienen que ver con los paraísos artificiales. Tony Gándara, amigo de infancia de Mario Müller, con quién tocaba en una banda llamada Los Extraditables, tiene una memoria incierta después de décadas de juergas, borracheras y adicciones a diversas sustancias; sin embargo, eso no le  impide observar la distorsión de la realidad en la que el hotel se está hundiendo.

Si al principio todo el mundo acepta vivir en tal decorado, la muerte del buzo Ginger fuera del agua da un matiz distinto a la narración, con un argumento de novela policiaca. Tony trata de saber el cómo y el porqué del asesinato, y comienza a jugar el papel de detective aficionado, una actividad que es más complicada de lo previsto. Entre las rutas de tráfico de drogas y las del blanqueo de dinero, las pistas son muy numerosas, y las implicaciones y responsabilidades de cada cual van apareciendo y desapareciendo. Hay personajes eternamente frustrados, como el gringo Peterson, que representa a la compañía británica fantasma que lleva el hotel, y que intenta ahogar sus malos recuerdos en el fracaso, como otros en el alcohol, pero que irónicamente solo cosecha éxitos, o la atractiva Sandra, quien también se fue de Estados Unidos por razones oscuras y que acabó perdida en aquel remoto rincón de México, o el policía Ríos, predicador en su tiempo libre. En medio de estos peculiares personajes, el punto de vista de Tony representa una normalidad llevada al límite del absurdo, una racionalidad imposible en un contexto de miedo y  complicidad. Pero también una hermosa reflexión sobre la amistad y la lealtad entre las desilusiones.

 

 

Arrecife, de Juan Villoro, Anagrama, 2012


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18/03/2014

L’Opale de Saint-Antoine

A propos de l’Opale de Saint-Antoine, de Gemma Salem

 

Vienne est une ville unique ; elle a quelque chose d’une Venise tout aussi saturée d’histoire et de références culturelles, mais dans une version plus lourde et insubmersible. Vienne est un décor de théâtre, de roman, une maison de poupée aussi irréelle que reconnaissable. Une histoire qui se passe à Vienne ne saurait faire abstraction de la ville, de ses rues, de sa géographie littéraire et musicale et de son côté désuet. Les splendeurs du passé forment un glacis compact; il y a toujours quelque part l’ombre de Mozart et celle de Schubert. Aussi, le sérieux y côtoie l’absurde, la douceur de vivre masque les échecs persistants. C’est la scène idéale pour les aventures d’Agnès Tartes, maladroite apprentie voleuse d’un somptueux bijou échoué dans une église de quartier : l’opale de Saint Antoine, dont tout le monde, sauf quelques petits malins, semble ignorer la valeur, à commencer par le père Fenchel et ses paroissiennes, qui prennent soin du lieu.

 

Agnès n’a pas eu l’idée de s’emparer de la pierre précieuse toute seule. Ce qui la fait agir n’est pas la passion de l’art, ni même celle de l’argent, bien que quelques dizaines de milliers de livres soient en jeu, mais le désir de plaire à un certain Gigi, esthète amateur, baratineur fantaisiste et excentrique professionnel, avec qui elle mène une relation ambiguë. Pour Gigi, la quinquagénaire et –quelque peu- naïve Agnès ferait tout, y compris se fondre dans la foule des dévotes et les aider à nettoyer l’église, ou se rendre invisible en se prétendant professeur de mathématiques au lycée français et guetter le moment propice pour commettre son larcin. Cependant, Agnès s’enlise dans des plans changeants et des tentatives ratées, ce qui lui donne l’occasion de passer en revue, à travers un monologue plein d’humour qui la pose en narratrice peu fiable, ses soupçons à propos de Gigi, ses désillusions et ses doutes concernant le mystérieux commanditaire de l’opale. Enfin, comme tous ceux qui attendent interminablement un être aimé, elle commence à se souvenir des défauts et des manques de délicatesse de celui-ci, en même temps qu’elle s’attache au mode de vie viennois. Fragilité des cristallisations.

 

L’Opale de Saint-Antoine nous offre un éventail d’émotions contradictoires qui surgissent, éclatent et s’éteignent à vive allure. Celles de l’amour, de la rancœur ou de la nostalgie chez une héroïne qui a trouvé enfin un antidote à l’ennui des voyages planifiés et des hôtels convenablement surannés. Un récit où tout le monde cache bien son jeu, y compris le personnage principal, la ville-musée qui n’a jamais dit son dernier mot.

 

 

Gemma Salem, L’Opale de Saint-Antoine, Zulma, 2001

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14/03/2014

Peintures et dessins d'écrivains

A propos de Peintures & dessins d’écrivains- De Victor Hugo à Boris Vian, de Donald Friedman

 

Certaines œuvres picturales et graphiques réalisées par des écrivains sont assez connues, et elles s’intègrent bien dans leur style. C’est le cas des dessins à l’encre de Victor Hugo, de ceux de Goethe ou d’E.T.A. Hoffmann. Certains artistes ont été tout aussi reconnus peintres et poètes, comme Dante Gabriel Rossetti ou William Blake. Pour d’autres, il est impossible de séparer le dessin de l’écriture, et on peut se souvenir du monde animalier de Beatrix Potter. Mais qui connaissait les talents de portraitiste, caricaturiste ou paysagiste qui sont restés cachés dans  les marges de la création littéraire, présents sous forme de divertissement, de passion privée, parfois de mise en scène visuelle ou d’illustration dans les romans et nouvelles de nombreux écrivains?

 C’est ainsi que l’on découvre les portraits –essentiellement d’amis ou de proches- esquissés par Alfred de Musset ou Edgar Poe, les tableaux de Théophile Gauthier et George Sand, et, également, la manière dont G.K. Chesterton, Lewis Carroll ou Kipling voyaient leurs personnages. Une vision parfois décevante pour l’artiste lui-même, telle Charlotte Brontë évoquant ses illustrations pour Jane Eyre : « Il n’est pas suffisant d’avoir l’œil du peintre, il faut aussi avoir la main du peintre pour tirer profit du premier don. J’ai gâché, en mon temps, une certaine quantité de papier bristol et de feuilles de dessin, de pastels et de godets de couleurs, mais lorsque j’examine aujourd’hui le contenu de mon portefeuille, on dirait que, durant les années où il est resté fermé, quelque fée aurait transformé en feuilles mortes ce que jadis je prenais pour de l’or ; […] ». Déception, mais aussi, toujours chez les sœurs Brontë, prolongement d’un univers poétique. D’autres exemples montrent la fascination de l’objet sculpté, (Pearl S. Buck), l’ancrage des souvenirs (Joseph Conrad) ou l’expérimentation avec la forme même des mots (Guillaume Apollinaire).

La définition d’œuvre d’art, et par extension celle de l’artiste se trouve à la fois perturbée et enrichie par cette impressionnante collection de quelques 200 écrivains classés par ordre alphabétique, du monde entier, actifs entre le XVIIIème et le XXe siècle. Les romantiques y côtoient les surréalistes. Difficile de dire quel est le plus important des deux langages chez ceux qui les ont cultivées ; quant aux significations, elles sont innombrables… Gribouillage ou technique stylistique, le trait empiète sur le mot. À l’origine, il peut y avoir une vocation artistique multiple (on peut être écrivain, peintre et musicien), une impossibilité à se décider pour une seule voie. Mais ce n’est pas le seul élément inspirateur car, le rapport entre écriture et peinture est très ancien, présent dans les langues basées sur des idéogrammes et dans toute forme de calligraphie.

Pour D. Friedman, qui met en lumière des détails de la biographie de ces artistes polymorphes, l’attitude qui consiste à explorer ces chemins et à répondre à ces vocations simultanément est probablement liée dans son ensemble à la souffrance : parmi les auteurs, on trouve beaucoup ayant vécu des enfances traumatiques, des abandons, des expériences précoces de la mort de proches, le la misère ou de la maladie, de la dépression aussi, nous rappelant que tout ce qui est pénible peut cependant devenir matière malléable et transformable.

Inma Abbet

 

 

Peintures & dessins d’écrivains- De Victor Hugo à Boris Vian, de Donald Friedman, traduit de l’anglais par Christian-Martin Diebold, Lucie Taffin et Fenn Troller, Beaux-Arts éditions, 2013

http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/03/peintures-et-dessins-decrivains.html

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12/03/2014

Les tribulations d’un lapin en Laponie

A propos de Les tribulations d’un lapin en Laponie, de Tuomas Kyrö

 

« On n’écrase pas la vie, on la contourne ». Et pourtant, contourner la vie est presque un métier pour Vatanescu, fraîchement débarqué à Helsinki dans les bagages d’un certain Iegor Kugar,  malfrat russe décidé à l’exploiter, avec d’autres Roumains, comme mendiant, et à profiter ainsi de la proverbiale solidarité apathique de ces braves Nordiques, qui sont censés vivre leur confort comme un poids culpabilisant. Vatanescu a une seule idée en tête : gagner suffisamment d’argent –même s’il doit remettre à Iegor Kugar 75 % de ce que les passants lui donnent- pour acheter des chaussures à crampons à son fils Miklos et rentrer aussitôt en Roumanie ; une seule idée, mais parfois cela représente déjà trop, lorsqu’on sait que les plans les mieux conçus des souris et des hommes... etc.


Les plans de Vatanescu vont être très vite contrariés par le froid et la dureté de la vie dans la rue. Il s’y adapte, cependant, jusqu’au jour où, pendant que le campement des mendiants est détruit par les autorités, Vatanescu profite pour régler ses comptes avec Kugar et partir pour de nouvelles aventures, sans argent ni papiers, n’emmenant avec lui qu’un petit lapin qu’il a sauvé dans un jardin public. Il aura désormais à ses trousses la pègre et la police, mais aussi une foule d’admirateurs qui suivent son parcours sur internet. Tout cela, bien entendu, sans qu’il se doute d’une telle célébrité, car il ignore les sites qui lui sont dédiés et ne s’intéresse qu’au bien-être du lapin et à la possibilité de gagner, en ramassant des baies en Laponie, de quoi acheter les fameuses chaussures de football.


Ce n’est pas facile, surtout quand on croise la route d’autant de personnages à la fois tristes et comiques, souvent excentriques et marginaux ; des ratés qui ne connaissent guère leurs propres ressources, auxquels la rencontre avec Vatanescu (et son lapin) va donner l’occasion de changer de vie (et éventuellement de provoquer des désastres en cascade, que dans les romans on appelle péripéties).


 

Ces Tribulations d’un lapin en Laponie sont d’abord un hommage à un illustre prédécesseur, tout aussi flanqué d’un compagnon lagomorphe : Le Lièvre de Vatanen d’Arto Paasilinna. Un hommage revendiqué dans l’un des épisodes et qui apparaît dès le début dans le nom du protagoniste. Par ailleurs, on peut trouver dans les deux romans une semblable invitation au voyage désordonné, un même éloge de la cavale loufoque,  le même individualisme attachant mais menacé, et, bien sûr, la satire des mœurs contemporaines vues par des yeux apparemment naïfs, ce qui  souligne leurs côtés absurdes. Séparément, Vatanescu et le lapin sont méprisés ou ignorés, l’un est un voleur potentiel, l’autre est un « sale rat » ou un « nid à microbes ». Ensemble, ils deviennent des idoles parce qu’ils font rire et pleurer en même temps : au-delà de l’incohérence, il y a dans cette réflexion une recette littéraire toujours efficace.


Tuomas Kyrö, Les tribulations d’un lapin en Laponie, traduit du finlandais par Anne Colin du Terrail, Denoël 2012

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