24/06/2014

Les mystères de Yoshiwara

À propos de Les mystères de Yoshiwara, de Matsui Kesako

 

Yoshiwara était une ville dans la ville, un quartier très particulier dans l’ancienne Edo, qui deviendrait Tokyo en 1868. Lieu entièrement dédié aux plaisirs depuis le XVIIe siècle, Yoshiwara était seulement accessible par voie fluviale. À l’intérieur, des normes très rigides s’appliquaient, au sein d’une hiérarchie complexe où se croisaient les privilèges et les interdits. Le roman de Matsui Kesako, situé au début du XIXe siècle, nous offre un guide de ce labyrinthe géographique et social, de ce « monde flottant » disparu, qui a tant inspiré peintres et écrivains. Le fil conducteur est celui d’une enquête, menée par un prétendu romancier, qui essaie d’apprendre le plus possible sur la disparition d’une célèbre courtisane nommée Katsuragi, au passé mystérieux, et dont l’élégance et le succès auprès de plusieurs hommes auraient été à l’origine de diverses rivalités et défis. Au fil des entretiens, l’énigme semble s’épaissir autour d’un projet de rachat et d’un scandale impliquant une famille se samouraïs.


Si les questions de l’enquêteur n’apparaissent pas dans le texte, le lecteur a en revanche les réponses et témoignages très détaillés des différents acteurs de la vie de Yoshiwara. Il y a les « habitués », clients qui dépensent des fortunes en achetant des articles –kimonos d’apparat, soies brodées, ornements pour les cheveux et autres bijoux- à leurs courtisanes préférées, mais les dépenses ne s’arrêtent pas là, car ces dames sont entourées d’une nuée d’intermédiaires qui réclament pourboires et cadeaux. Ce sont les assistantes, apprenties, geishas, entremetteuses, revendeuses de cadeaux, amuseurs, intendants, préposés aux lits… Et une grande partie de leur monologue évoque l’argent, le besoin permanent, les différences entre la vie luxueuse des plus convoitées et le quotidien dégradant des servantes ou des prostituées ayant perdu leur beauté et leur renommée. (Suite)

 

08/06/2014

Dessins des Écoles du Nord du XVe au XVIIIe siècle, collection Jean Bonna

À propos de Dessins des Écoles du Nord du XVe au XVIIIe siècle, collection Jean Bonna, par Nathalie Strasser

 

Les Écoles du Nord, c’est le nom que l’on attribue aux écoles picturales de Flandres, Hollande, Allemagne et Suisse, par rapport à École italienne, à partir de la Renaissance. Cela couvre une longue période, qui comprend aussi bien des anges flamands que des paysages hollandais et des épisodes bibliques. Le catalogue de la collection Jean Bonna, consacré au dessin, décliné dans les techniques et sujets les plus divers,  nous fait découvrir, à travers une septantaine de feuilles, des œuvres de Dürer ou Rembrandt ou Brueghel de Velours pour les plus connus, mais également les travaux remarquables d’artistes anonymes, ou ceux ayant représenté des animaux à la manière de Dürer, comme Hans Hoffmann, auteur d’un marcassin et d’une grenouille verte, accompagnée d’escargots et d’alchémille, des images sur vélin étonnantes par leur précision et délicatesse.


L’un des sujets récurrents des œuvres de cette collection est le paysage. À une époque marquée par des guerres incessantes aux Provinces-Unies et aux Pays-Bas espagnols, les dessinateurs évoquent une campagne paisible, des horizons dégagés et le travail dans les champs ou sur les canaux. C’est le cas d’un Herman Saftleven ou d’un Hendrick Avercamp, autrement connu par ses scènes hivernales de patinage sur des rivières gelées. Cela fait partie des paradoxes d’un temps qui aimait aussi l’abondance des natures mortes et l’exotisme des bouquets de tulipes, alors que la réalité était celle d’une pénurie certaine. L’exotisme est aussi présent dans les portraits animaliers. Si les Dix lièvres dans un paysage, attribué à Sebald Beham, développe les mouvements des bêtes familières, d’autres auteurs dessineront des tortues, des tatous, un porc-épic ou un  crocodile. L’illustration répond alors à la curiosité scientifique, dans la description détaillée d’un insecte ou d’une écrevisse. La collection compte également de nombreuses études d’arbres, de différents auteurs. Cet intérêt pour la nature, en plus de consolider une certaine maîtrise du trait et de la perspective, pouvait aussi servir de préparation à des tableaux. La destination de certains dessins n’est pas connue. Étaient-ils de simples esquisses ? Des expérimentations sur des supports inhabituels ? Les techniques utilisées sont d’ailleurs des plus diverses. Si la plupart des œuvres ont été exécutées à la plume, et que la base reste l’encre noire ou brune, d’autres matériaux ont souvent été utilisés pour créer des effets d’ombre ou de lumière, ou pour apporter des nuances de couleur : gouache, aquarelle, pierre noire, sanguine, graphite…


(suite) : http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/06/dessins-des-ecoles-du-nord-du-xve-au.html

01/06/2014

L'autre rive

Mon dernier livre, le recueil de nouvelles "L'autre rive" est désormais disponible : 


http://www.amazon.fr/Lautre-rive-Inma-Abbet/dp/2322035793...

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http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/06/lautre-rive-sortie.html


20/05/2014

Rouge sur Rouge

À propos de Rouge sur Rouge, de Edward Conlon


La grande ville est un lieu hostile, incompréhensible, replié en petites communautés ou, au contraire, éclatant en ramifications multiples. Ce portrait de New York en arrière-plan d’une histoire policière s’attache au caractère unique de la cité, à sa respiration et à sa vie collective, qui n’a rien d’harmonieux ou de prévisible – à moins que le crime et la mort, dans un tel contexte- ne puissent être anticipés. Une métropole qui ressemble très peu à une ruche, où le désordre fait davantage penser à une guerre civile larvée, que seuls les embouteillages et autres entraves à la circulation réussissent à empêcher.


Le lecteur fera la connaissance de deux inspecteurs à la police de New York, deux figures qu’en principe tout oppose. Nick Meehan est discret et respectueux des règlements. Sa vie s’étiole dans son quartier d’origine, avec sa culture irlandaise lointaine et une famille de plus en plus réduite. Son coéquipier Esposito a une vie familiale épanouie et préfère, au travail, des expériences plus intenses, n’hésitant pas à frayer avec les membres de deux gangs rivaux en plein affrontement pour obtenir des informations. C’est une vision du rôle de la police aux frontières floues, où les ennemis d’aujourd’hui peuvent devenir les alliés de demain. Esposito et   Meehan vont incarner, pendant quelques semaines, une de ces alliances fragiles et complexes, alors que Meehan joue cependant un double jeu, car il a reçu la mission de surveiller discrètement son collègue. Entre deux règlements de comptes entre dealers, des affaires de suicides et la poursuite d’un violeur en série, l’intrigue semble se développer autour de l’amitié entre les deux hommes, une amitié teintée de méfiance dans un milieu délétère. Au fur et à mesure, la trame se resserre autour de quelques personnages, et les humanise au-delà de leur condition de victimes ou de suspects.


Mais c’est surtout la singularité de la vie new-yorkaise qui est ici mise en avant. Avec les différentes strates de sa géographie et de sa culture : la toponymie qui renvoie à des noms indiens ; la persistance de traits culturels importés, d’Irlande ou d’Italie pour les plus anciens, du Mexique ou d’autres pays d'Amérique centrale pour les plus récents ; la possibilité de croiser, dans la même journée, les routines rassurantes qui font penser à des villages paisibles (l’emploi courant de l’espagnol, les commerces vendant des spécialités exotiques, la fréquentation de l’école), et des explosions de violence à n’importe quel moment, pendant des funérailles, par exemple. Le maintien de l’ordre ressemble à une triste utopie à laquelle plus personne ne croit et qui est le plus souvent remplacée par une adaptation résignée à de nouvelles lois, à la présence de nouveaux meneurs, pas très futés, qui seront vite balayés par d’autres. Le roman s’attarde longuement à explorer ces aspects, avec de nombreuses scènes d’intérieur, qui montrent des familles dépassées ou gardant encore des illusions. Les différents microcosmes de New York vus à travers le regard d’un auteur qui a fait partie pendant de nombreuses années du NYPD et qui sait bien recréer leurs facettes étranges et contradictoires.



Rouge sur Rouge, de Edward Conlon, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Bastide-Folz, Actes Sud/ Actes Noir, 2014


Pour les commentaires,  c'est par ici :

 http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/05/rouge-sur-rouge.html

11/05/2014

Zurbarán, maître de l’âge d’or espagnol

À propos de l’exposition « Zurbarán, maître de l’âge d’or espagnol », Palais des Beaux-Arts, Bruxelles


Lorsqu’on aborde le « siècle d’or » de la peinture espagnole, les figures emblématiques sont Et Greco, Velázquez, Murillo et Zurbarán. C’est une partie significative l’œuvre de ce dernier qui peut être découverte au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles jusqu’au 25 mai. Les tableaux offrent une vue d’ensemble de la production picturale très riche, essentiellement peuplée de figures religieuses, mais aussi de quelques natures mortes et même de portraits. Le contexte de Francisco de Zurbarán est celui du mysticisme et de l’austérité, des intérieurs ténébreux, des saintes somptueusement habillées en dames du monde, qui cultivent l’anachronisme et un certain mystère.


La vie de l’artiste (1598-1664) s’étend sur une période où le triomphe des arts va de pair, en Espagne, avec un déclin économique et une perte d’influence internationale qui ne seront réellement visibles qu’à la fin du siècle. Un temps de lent repli, marqué par l’influence de la Contre-Réforme.  Le peintre, né à Fuente de Cantos (Badajoz) fait son apprentissage à Séville, qui est, à l’époque, non seulement l’une des grandes villes espagnoles, mais aussi le siège de la Casa de contratación, institution qui contrôlait l’ensemble du commerce avec l’Amérique. Un lieu d’importance, qui attire des artistes de toute l’Europe,  où plusieurs ordres religieux sont bien établis. Ce sont précisément ces ordres les principaux mécènes ou clients de Zurbarán. Parmi d’autres, le couvent de la Merci Chaussée, qui lui commande en 1628 une série de peintures mettant en scène son histoire, des œuvres comme le surprenant Saint Sérapion en font partie. Dans la scène du martyre du saint, le spectateur est surtout attiré par les nombreuses nuances de blanc de l’habit monastique, par l’aspect très détaillé des plis et des ombres, par les contrastes et la clarté qui ressort du fond noir.


Le naturalisme dans les formes et le traitement des personnages est également présent, au-delà de sa première période sévillane, dans le reste de sa production, y compris dans l’unique portrait signé par Zurbarán qui soit conservé, ou dans d’autres peintures dont le sujet, également religieux, présente des scènes de la vie quotidienne : enfance de la Vierge, vie de Jésus, apparitions miraculeuses et passions mystiques. Les visages ont souvent une expression profonde et grave. Ils captivent le regard avec leur allure réfléchie, mélancolique ou extatique.


Contrairement à d’autres artistes de la même époque, Zurbarán a très peu voyagé, n’est pas allé en Italie. Il a, en revanche, séjourné à la cour de Madrid, en 1634 d’abord, où il a retrouvé Velázquez, afin de participer à la décoration du Palais du Buen Retiro ; à cette occasion, il a découvert les peintres italiens, ce qui a donné à sa palette des couleurs plus douces, l’éloignant du ténébrisme de ses débuts. De retour à Séville, il obtient d’importantes commandes à Llerena, Marchena, Arcos de la Frontera, pour des églises. Les séries des saintes appartiennent à cette époque.  L’activité se poursuivra avec grand succès pendant plusieurs années, en plus des tableaux destinés au marché sud-américain réalisés dans son atelier. À partir de 1658, Zurbarán réside à Madrid, où il meurt en 1664. Ses dernières années nous offrent des œuvres à la composition très complexe, comme le Saint Nicolas de Bari, ou dotées de paysages nocturnes en arrière-plan, comme la Vision de Saint Jean Baptiste. La peinture de Zurbarán nous fait découvrir des ambiances sombres, dramatiques et en même temps curieusement calmes, comme si tout malheur était déjà révolu, ou avait été accepté.

 

 

Zurbarán, maître de l’âge d’or espagnol. Du mercredi 29.01 au dimanche 25.05.2014 Palais des Beaux-Arts, Bruxelles, catalogue, 248 pages  http://www.bozar.be/activity.php?id=13203&selecti...


http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/05/zurbaran-maitre-de-lage-dor-espagnol.html

19/04/2014

l’École de la triche

À propos de l’École de la triche, de Marie-Estelle Pech

 

De la classique antisèche glissée discrètement dans la gomme ou le stylo à la triche sophistiquée basée sur des smartphones et autres gadgets électroniques ; de la fraude grossière, où un candidat à un examen prend la place d’un autre, aux plagiats les plus subtils ; des pots-de-vin aux diplômes en vente sur internet, c’est tout l’univers immoral et fascinant de l’imposture dans le monde du savoir qui est exposé dans cet ouvrage. Si, paradoxalement, les méthodes deviennent avec le temps de plus en plus simples, grâce aux technologies modernes, l’auteur s’intéresse avant tout à la raison d’être de ces pratiques dans le cadre des études secondaires et supérieurs. Des motivations qui mettent en lumière leur incroyable ampleur, dont les principes ne se limitent pas au milieu de l’éducation, mais envahissent toute la société.


On apprend, d’abord, qu’il s’agit de procédés anciens. La substitution d’identité, par exemple, était beaucoup plus simple à une époque sans photographies. Il était facile, pour des étudiants peu portés sur l’étude mais possédant des moyens financiers importants, de louer les services de candidats professionnels pour le jour de l’épreuve. Le baccalauréat, à partir de 1809 et pendant tout le XIXe siècle est le théâtre de ces stratagèmes et d’autres similaires. À cette époque, on acceptait également que les candidats apportent avec eux des lettres de recommandation, de sorte que l’on peut se demander à quel point la pression des parents et amis de la famille influents ou connus des examinateurs pouvaient avoir un effet sur la note finale. Pourtant, déjà en ces temps, une certaine lutte contre les falsifications se mettait en place, avec des amendes dissuasives et des peines de prison, sans oublier l’exclusion du fraudeur…


L’âge moderne, avec des documents d’identité de plus en plus malaisés à falsifier a rendu la substitution beaucoup plus rare, mais d’autres moyens se sont peu à peu développés : oreillettes, calculatrices pouvant cacher le contenu de certains cours, et, surtout, téléphones portables, dont l’usage massif, malgré leur interdiction pendant les examens, rendent la supercherie accessible à tous.


Un autre problème, tout aussi répandu, est celui du plagiat, particulièrement présent, selon l’auteur, dans les TPE (travaux personnels encadrés) : cela va du simple copier-coller d’une fiche Wikipédia à l’inclusion de passages entiers dans des articles, des mémoires ou des thèses sans citer leur auteur. Le plagiat touche toutes les disciplines scolaires ou universitaires, tous les milieux et  catégories sociales ; il pose les questions essentielles du droit d’auteur et de ses limites. Malgré les sanctions, (le cas d’un ancien ministre allemand ayant perdu son titre de docteur à la suite d’une affaire très médiatisée est emblématique) l’ambigüité demeure à propos de ce qu’on peut « emprunter » à l’œuvre d’un autre. Des thèmes ? Un raisonnement ? Un style ? En littérature particulièrement, la frontière peut être assez floue. La possibilité de se voir mêlés à du plagiat augmente aussi pour les étudiants qui font appel à des rédacteurs professionnels ou « nègres » pour leurs travaux écrits. Il devient, dans ces cas, impossible de contrôler toutes les références, ou de vérifier que l’ensemble du travail n’est pas une habile réécriture d’un texte existant.


L’auteur a étudié avec soin les motivations des tricheurs, à l’aide, notamment, de nombreuses informations glanées sur les réseaux sociaux. L’aspect pratique demeure la raison principale, c'est-à-dire la facilité ; vient ensuite l’effet de groupe… Si tout le monde (ou du moins la plupart des élèves d’une classe) se livre à des agissements semblables, leur caractère immoral s’estompe à leurs yeux ; il devient même objet de plaisanteries et de fierté : celui qui triche serait simplement plus « malin » que les autres. Ces motivations sont très variables selon les cultures, selon la façon dont on accède aux études supérieures et la valeur que possèdent les diplômes.


Concernant des causes plus profondes, on peut évoquer la nature même des examens ou des travaux demandés. L’insistance sur un savoir mémorisé qui favoriserait le désir de le posséder sans faire d’efforts. Mais la fraude généralisée aurait pour conséquence de dévaloriser l’ensemble du système éducatif, en instillant la méfiance quant à la véracité d’un cv ou les connaissances réelles d’un professionnel. Enfin, l’école de la triche est, pour l’auteur, un phénomène social incontournable : les pratiques douteuses se trouvent à tous les échelons et mettent à mal la notion de mérite personnel.

 

 

L’École de la triche, de Marie-Estelle Pech, éd L’Editeur, 2011


http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/04/lecole-de-la-triche.html

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16/04/2014

Jack Rosenblum rêve en anglais

À propos de Jack Rosenblum rêve en anglais, de Natasha Solomons

 

Je ne sais pas qui choisit les titres destinés aux traductions littéraires. Intriguée par celui-ci, car il me paraît convenir très bien au roman dont le titre anglais est Mr. Rosenblum’s List, je découvre une fable sur l’intégration choisie dans une autre culture, sujet des plus ennuyeux  prenant ici un caractère drôle et aventureux. Jack Rosenblum, dont le nom deviendra de manière facétieuse Rose-in-Bloom, ou plus simplement Rose, est un Juif qui réussit à fuir l’Allemagne, avec sa femme Sadie et sa fille, dans les années 1930. Sa découverte de l’Angleterre, où il reçoit une brochure destinée aux nouveaux arrivants, pleine de conseils pour se fondre dans le paysage britannique (la liste des coutumes et traits typiques du pays, qu’il enrichit par ses propres observations) est le début d’une passion obsessionnelle. Jack Rosenblum veut devenir un Anglais véritable ; et il y parvient dans un premier temps : apprendre la langue, s’habiller chez des tailleurs londoniens en vogue, fréquenter les endroits à la mode. Tout cela n'est pas simple, car il y a toujours un détail qui cloche. Il ne perd pas son accent et lâche des jurons allemands à la moindre contrariété. Ses tenues sont trop habillées ou inadaptées. Son rêve va pourtant trouver une occasion de se réaliser lorsque sa réussite professionnelle lui donne les moyens d’accomplir ce qu’il considère le signe distinctif d’un vrai gentleman anglais : appartenir à un club de golf.

 

Et les problèmes de Jack Rosemblum commencent à l’instant où il s’adresse aux clubs proches de Londres. Ses candidatures sont immédiatement rejetées, que ce soit par antisémitisme plus ou moins avoué, ou parce qu’on le considère un arriviste, ou simplement par une politique de « quotas ». Devant cette exclusion systématique, le tenace Rosenblum prend une décision inédite : il construira son propre parcours de golf, et cela le conduit à acheter une propriété dans le Dorset et à s’y installer avec sa femme. Sadie, de son côté, vit dans le souvenir de sa famille exterminée, des quelques photographies et du livre de recettes qui constituent sa seule mémoire.

 

La vie à la campagne n’est pas pourtant très reposante, même si les Rosenblum ont un style de vie semblable à celui de leurs voisins. Le projet de créer un terrain de golf se heurte à l’incrédulité, puis à l’hostilité des villageois, qui ne voient pas d’un bon œil ce bouleversement de leurs habitudes. Il y a aussi l’ignorance du citadin lâché en pleine nature, pas habitué au travail des champs, ni au paysagisme, écrivant des lettres au joueur et concepteur du green d’Augusta Bobby Jones, des lettres toujours sans réponse, devenues au fil des mois une sorte de journal intime. Mais la volonté de Rosenblum lui fera gagner aussi quelques amitiés, des hommes qui l’initient au folklore local, composé d’animaux fabuleux, comme l’improbable « cochon laineux », tout droit sorti d’un bestiaire moyenâgeux. On se demande si, avec ou sans parcours de golf, il ne deviendra enfin l’un de leurs.

 

Il y a un autre aspect intéressant dans ce livre : la superposition des identités, la conservation de rites du judaïsme et les souvenirs de l’ancien Berlin, cette superposition, ou parfois télescopage, montre l’impossibilité de faire table rase du passé, même quand il s’agit d’une histoire personnelle et collective douloureuse, ou quand le passé est devenu étranger à celui qui le porte avec lui, et ne peut plus être partagé ou compris. Vouloir à tout prix avoir un unique chez soi en gommant toute particularité, ou garder intact le mille-feuille de l’histoire ancienne représente un choix qui ne va pas sans renoncements.

 

 

 

Jack Rosenblum rêve en anglais, de Natasha Solomons, traduit de l’anglais par Nathalie Peronny. Éd. Le livre de poche 2012