22/01/2014

La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire

À propos de La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire, de Chantal Delsol




Le système scolaire français traverse une profonde crise. Il est touché à la fois dans son essence et dans son fonctionnement, ne remplit pas sa mission principale et tend à exclure de nombreux élèves qui auront un avenir professionnel des plus incertains. Les raisons de cette évolution, entre l’instruction publique idéalisée du début du XXe siècle et le système actuel, où certains quittent l’école sans maîtriser des savoirs de base, comme la lecture et l’écriture, sont analysées de manière très claire dans cet essai décliné en neuf chapitres, qui propose aussi des solutions pour arrêter la longue déchéance de l’Éducation nationale. Les solutions passeraient sans doute par une libéralisation du système scolaire, pas pour des motifs idéologiques ou politiques, mais parce la machine, qui est aussi centralisée et onéreuse qu’elle est inopérante, ne pourra éternellement être financée dans la situation actuelle. L’auteur suggère qu’il vaudrait certainement mieux innover au lieu de maintenir des structures de travail dans l’institution et des méthodes d’enseignement et d’orientation qui ont bien montré leur inefficacité. L’innovation implique nécessairement des mesures libérales et la fin du monopole public.


L’un des maux qui affectent l’école vient de la façon dont l’élève est considéré : l’idéologie dominante qui y sévit depuis les années  60 a voulu réinventer l’enfant à l’aide de discours obscurs et prétentieux axés sur une obsession égalitariste, destinée à créer une catégorie artificielle de citoyen à part entière, doté de nombreux droits théoriques. C’est un monde fermé sur lui-même, où l’on ne tient pas compte des différences géographiques, familiales ou culturelles, où  l’enseignement d’opinions a remplacé celui de la réalité. Les méthodes pédagogiques  deviennent souvent un jargon abscons et incompréhensible aux non-spécialistes (et empêchent les parents de suivre la progression des enfants, voire de les aider dans leurs difficultés) Elles sont à la source d’un illettrisme persistant en raison des méthodes globales ou semi-globales d’apprentissage de la lecture.


 Cette idéologie vise apparemment à faire entrer la démocratie dans l’école, en supprimant toute notion de hiérarchie et d’autorité, en préconisant des « droits » à la libre expression, à la parole, à la grève, droits qui ne sont accompagnés d’aucune responsabilité et qui, pour cette raison, ne pourraient être exercés dans aucune société sans mener tout le monde au chaos. Cette ouverture sur la « société civile » crée davantage d’inégalités et d’inadaptations qu’elle ne prépare les élèves à affronter le monde réel.


L’égalité, précisément, est l’objectif affiché de l’école, et Chantal Delsol étudie cette question sous différents angles : celui de la négation des différences, celui de l’inévitable sélection, celui de l’argent…  Si l’on trouve parmi les élèves des différences de milieu social, d’accès à la culture au sein de la famille, les vraies inégalités sont dues à l’hypocrisie de la carte scolaire, qui empêche les parents de choisir librement l’école… La rigidité de ce système imposé pour favoriser le mélange social (qui n’est pas plus souhaité par les parents que l’idéal d’égalité et d’indifférenciation –chacun envisage, pour soi et le siens, l’excellence, pas la médiocrité), génère tout naturellement, lorsque l’école privée n’est pas atteignable un marché noir. Si tout marché noir ou système D se base sur des principes d’amoralité et de corruption, celui qui concerne les choix immobiliers ou de filières stratégiques pour être sûrs d’être placés dans les « bons » établissements, et les parcours réservés aux initiés, non seulement n’échappe pas à cette règle, mais creuse les inégalités naturelles en favorisant les bien logés et les mieux informés.


17/01/2014

Les Préraphaélites, de Rossetti à Burne-Jones

À propos de Les Préraphaélites, de Rossetti à Burne-Jones, de Guillaume Morel.

 

Le mouvement préraphaélite, développé en Grande-Bretagne pendant la seconde moitié du XIXe siècle, semble échapper à toute détermination temporelle. Il est à la fois moderne et suranné, explicite et énigmatique, fondé sur la superposition de mythes, thèmes religieux et littéraires, regards féminins, paysages naturels et stylisation décorative. Il a une esthétique qui lui est propre et qui, en même temps, revendique et réinterprète des motifs anciens, bien connus ou tirés de l’oubli. Cet ouvrage, organisé par thèmes, nous plonge dans l’atmosphère quelque peu étrange et mélancolique de l’art préraphaélite, à l’aide d’un choix d’images très représentatif accompagnant des chapitres brefs qui offrent une synthèse du contexte culturel de l’époque, de la chronologie du mouvement. Une sélection composée majoritairement de tableaux, mais où  les dessins, et d’autres techniques comme le vitrail ou la photographie trouvent également leur place. Cette ouverture précède d’ailleurs le succès de l’esthétique préraphaélite dans les arts décoratifs, que des mouvements comme le modern style ou les Arts & Crafts vont assimiler dans les dernières décennies du XIXe siècle. Ce sera un prolongement dans des objets de la vie quotidienne, désormais dotés d’une fonction esthétique, précurseurs du design.


À partir de 1843, le premier volume des Modern Painters de John Ruskin esquissait les principes de ce qui serait plus tard le Préraphaélisme : retour à un style pictural inspiré des primitifs italiens, mettant l’accent sur la simplicité, les couleurs brillantes, le souci du détail mis en évidence dans la représentation de décors d’intérieur, de meubles, de tissus ou de motifs végétaux, les aspects symboliques, la transposition de valeurs morales… “To go to nature in all singleness of heart . . . rejecting nothing, selecting nothing and scorning nothing.” Les idées de Ruskin se reflètent dans la combinaison d’influences esthétiques que l’on retrouve au sein la confrérie préraphaélite (Pre-Raphaelite Brotherhood), composée à l’origine par William Holman Hunt, John Everett Millais et Dante Gabriel Rossetti en 1848. D’autres peintres les ont rejoints par la suite, ainsi que les critiques d’art William Michael Rossetti et Frederick George Stephens. Bien que la confrérie n’ait existé que pendant quelques années, son influence sur l’esthétique de l’époque a été immense, dans le rejet de l’académisme et la mise en valeur des œuvres du Moyen Âge et de la Renaissance italienne et flamande. Pendant la décennie suivante, deux autres artistes vont notamment poursuivre l’évolution du mouvement préraphaélite : Edward Burne-Jones et William Morris. Ce dernier fera le lien entre la peinture et les arts décoratifs.


Les thèmes préraphaélites sont très nombreux. Il y a d’abord l’inspiration religieuse, dans les Annonciations ou d’autres épisodes bibliques, concurrencée par des sujets mythologiques comme Éros et Psyché ou le chant des Sirènes. La littérature médiévale vient ensuite, avec des sujets tirés de Dante et Boccace, ou du cycle arthurien, et, bien entendu, le monde shakespearien et ses héroïnes. Car les Préraphaélites affectionnent les mises en scène sophistiquées hantées par des personnages féminins. Juliette ou Ophélie, Guenièvre ou Béatrice apparaissent, dans des décors intimistes, dotées de visages opalescents, chevelures flottantes et attitudes sensuelles. Il y a toujours quelque chose de mystérieux dans les évocations d’un passé légendaire qui font appel à plusieurs sens, suggèrent différentes formes artistiques (broderie, tapisserie, enluminure) et différents récits possibles. Il y a aussi, dépassant le personnage et la situation, des paysages, souvent peints en extérieur, destinés à offrir une lumière naturelle en arrière-plan. Et, peut-être, une volonté de s’affranchir des contraintes du temps dans ces figures modernes drapées dans des costumes florentins, dans cette imitation de l’ancien dans toutes ses nuances qui se manifeste même dans les portraits de leurs contemporains.       

   

 

 

Les Préraphaélites, de Rossetti à Burne-Jones, de Guillaume Morel. Éditions Place des Victoires, 2013


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04/12/2013

Le roi n'a pas sommeil

À propos de Le roi n’a pas sommeil, de Cécile Coulon

 

 

Avec un titre pareil, nous pourrions être emmenés dans un monde légendaire et improbable. Qui est donc ce roi insomniaque, et où se trouve son royaume ? Dans une petite ville sans nom, au milieu d’un pays de champs et de forêts, quelque part aux États-Unis ou au Canada, grandit Thomas Hogan, enfant unique et silencieux, ayant vécu une série de malheurs familiaux qui vont peu à peu orienter son destin. Thomas voit mourir son père des suites d’un accident banal, devient un élève modèle en refusant les attraits de la révolte adolescente, mais n’envisage pas de faire des études qui l’éloigneraient de son foyer. Car il n’est pas dissociable de la vaste propriété que son père a fait fructifier et que sa mère continue d’entretenir. C’est  là qui se trouve son royaume, et c’est là que Thomas Hogan a l’intention de vivre et de mourir. Tout autre projet, toute autre bifurcation ne serait qu’une sortie de piste, un dérapage. Son monde, ce sont les chemins forestiers qu’il parcourt en compagnie de Mary, sa mère. La présence de quelques amis de son père. Les traces d’un monde révolu que Thomas va désormais d’approprier, malgré deux obstacles.

 

D’abord, il y a Mary, esquissée en quelques traits, souvent vue à contre-jour, à travers la lumière. Une femme sans histoires compliquées, marquée par d’anciennes peurs. Mary occupe les lieux et reste à sa place, en regardant avec inquiétude le passage de Thomas à l’âge adulte, dans un milieu frelaté où l’alcool –toujours du mauvais whiskey ou de la mauvaise eau-de-vie, en dépit de quelques bonnes vieilles bouteilles oubliées à la cave- joue un rôle essentiel. Tout le monde boit démesurément, s’adonne au jeu dans des bars crasseux, passe des nuits blanches, brûle la chandelle par les deux bouts. Thomas n’emprunte que lentement, mais sûrement, cette voie, lorsqu’il commence à mimer les attitudes qui avaient été celles de son père. Dans le monde de Mary, la nouveauté n’existe pas. Le temps semble s’écouler selon un rythme inchangeable et ignoré. L’enfant qui devient un homme taciturne fait partie du cours de la vie. Mary observe son évolution, où il n’y a pas d’avenir souhaitable, depuis sa perspective impuissante. Le manque de communication est pour eux un mode de vie.

 

Ensuite, il y a Donna, la petite copine, qui fait partie également d’un milieu rangé, où les peurs indéfinies n’existent pas. Donna ne réussira pas non plus à sortir Thomas de l’enchantement maléfique que représente son royaume, même pas en l’emmenant la nuit dans la scierie déserte. Les relations tournent mal et Thomas se replie de plus en plus dans la solitude et le silence. Avec ses blessures mal guéries, il n’a plus qu’à attendre l’issue malheureuse qui ne tardera pas à se produire, et l’alcool sera une fois de plus le déclencheur.

 

Le caractère original de ce récit, en dehors de la tonalité résolument américaine que la jeune romancière française a su lui donner, est tout dans l’apparente absurdité des comportements, qui cachent cependant des questions importantes. Peut-on être attaché à une terre et à un passé, davantage qu’à une famille ? Peut-on vouloir par-dessus tout se débarrasser du temps humain et le réduire au passage des saisons ? Cela permettrait peut-être à certains de se débarrasser du souci et de la culpabilité, en acceptant leur dose de fatalité et d’imprévu.

 

Le roi n’a pas sommeil, de Cécile Coulon, éditions Viviane Hamy, 2012

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18/11/2013

La lune assassinée

À propos de La lune assassinée, de Damien Murith

Le décor est un village anonyme, mi- agricole, mi- industriel, qui pourrait se situer dans n’importe quel pays, à n’importe quelle époque des deux derniers siècles. Sombre et intemporel, mais dépourvu de tout signe de  modernité ou de communication avec l’extérieur. Les animaux sont tués dans les fermes et le bistrot est le seul lieu où les hommes se réunissent. Un monde primitif, dur et glacial, rythmé par le travail des champs et de l’usine où l’on « ne compte pas les heures ». La vie des villageois s’écoule en vase clos, et dans leur enfermement, où le seul divertissement est l’observation réciproque, se développent désirs, rancunes et obsessions.

Tout est déjà joué dès les premières lignes de ce récit tendu. On a l’impression d’arriver presque trop tard, juste avant le dénouement, le dernier acte. Tout converge vers le malheur et le crime dans une famille dominée par une aïeule féroce, nommée la Vieille, qui exerce une influence malsaine sur un couple à la dérive, Pierre et Césarine. Ce sont les éléments d’un premier triangle, entretenu par la haine et la jalousie de la Vieille envers Césarine. Ils partagent une même maison. Césarine est régulièrement insultée et agressée par la Vieille, et sa seule réponse consiste en une étrange passivité, laissant deviner un drame plus ancien, un souvenir impossible à désigner clairement, qu’implique les trois protagonistes, et que Pierre tente de fuir dans les bras de sa maîtresse, dite « la Garce », haïe par la Vieille et par Césarine. Pas de révolte, mais des grondements, des esquives, des silences. Ce deuxième triangle précède un troisième, car la Garce est aussi aimée par l’Etranger,  un homme sans attaches, de passage dans la région. Sur ces relations imbriquées, dont il est difficile de s’échapper, planent la violence et la mort.

La forme de ce roman –les chapitres, extrêmement brefs, sont parfois composés d’une ou deux lignes-, permet de mettre en scène d’une manière originale l’atmosphère oppressante d’une histoire qui rappelle par ailleurs des thèmes naturalistes, parfois exagérés. C’est ainsi que le huis-clos familial, la place de la religion, le rapport entre l’homme et l’animal –tous les animaux sont décrits morts ou en train de mourir-, les difficultés de la vie paysanne, l’ennui et l’environnement hostile, entre orage et brouillard, semblent des motifs familiers d’un paysage désolé.  Pourtant, au fil du récit, des souvenirs heureux surgissent et s’éparpillent au milieu de cette noirceur : une pluie bienfaisante, un jour de noces, le début d’un été ; d’autres rappels du passé permettent au lecteur de reconstituer, à partir de minuscules fragments, les différents moments de la tragédie. Une composition habile et bien maîtrisée, où chaque chapitre pourrait également être lu comme une micro-nouvelle.

La lune assassinée, de Damien Murith, éditions l’Âge d’homme, 2013

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12/11/2013

Impressionen der kalten Jahreszeit

Avec vue sur la montagne

 

Saisons froides, paysages glacés tout en angles et arêtes, où le regard glisse pourtant avec une curieuse fluidité ; lumières pâles, chatoyantes ou bleutées, éclairant des vallées de solitude. La montagne comme sujet pictural, ou généralement artistique, offre un nombre inépuisable de variantes, de possibilités stylistiques et techniques traversant les âges et les modes.  La montagne se prête à tout : à l’affiche et à la carte postale, au réalisme et à l’abstraction, à l’image d’une nature aussi parfaite et émouvante que dangereuse et hostile. On peut y trouver tous les clichés, mais aussi toutes les surprises.

 

 De la représentation de grandeur à celle du vide, du souci extrême du détail à la perspective esquissée en quelques traits, l’univers montagnard est toujours reconnaissable et jamais ennuyeux. La saison hivernale y ajoute une dimension chromatique particulière. C’est la découverte d’un nombre quasi infini de nuances de blanc, de brun et de gris, mais pas seulement. La recherche de la transparence, qui est un vrai défi en peinture, admet toutes les tonalités et variations de lumière. Des scènes dont la couleur change avec le reflet du ciel sur l’eau et sur la neige. L’hiver rappelle la dureté de la glace, l’immobilité et le silence, mais aussi le temps qui passe, et qui donne l’impression de s’écouler plus lentement. Et c’est à des Impressions de la saison froide que la Bromer Art Collection, musée-galerie original et accueillant, situé à Roggwil, au fond de la campagne bernoise, près de Langenthal, dédie son exposition actuelle.

 

Une partie des tableaux présentés appartient à la collection du musée, qui met l’accent sur la peinture inspirée du paysage suisse, sans négliger cependant d’autres thèmes, avec des œuvres allant du XVIIIe au XXe siècle, complétée par des productions d’artistes d’aujourd’hui. À travers les œuvres se dessine également une mémoire du paysage montagnard, dont l’aspect a beaucoup changé en deux siècles. Mais le point fort de l’exposition est une sélection d’œuvres de trois plasticiens contemporains suisses, Frederic Stöckli, Korinna C. Baer et Fredy Schaffner, qui, avec des techniques très différentes, évoquent le caractère unique de la montagne  hivernale. Les tableaux de de F. Stöckli nous montrent des formes qui apparaissent –ou disparaissent- dans un brouillard doux, dans des tons clairs pour les pastels et les aquarelles, ou dans de nombreuses nuances de gris. Korinna C. Baer présente, entre autres, des collages, où le relief est suggéré par les plis du papier, qui, froissé, fait penser à un terrain accidenté, accrochant la lumière. Les œuvres de F. Schaffner offrent des couleurs fraîches, une belle palette de bleus et des perspectives  lointaines qui adoucissent les contours des cimes. Les trois artistes s’inscrivent d’ailleurs très bien dans l’esprit de la collection, et dans le thème de l’exposition précédente, consacrée à Clara Porges, (1879 – 1963), dont l’œuvre mérite absolument d’être redécouverte.


Impressionen der kalten Jahreszeit, avec Frederic Stöckli, Korinna C. Baer et Fredy Schaffner, exposition du 02-11 jusqu‘au 22-12 2013 à la Bromer Art Collection, http://bromerartcollection.com

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07/11/2013

L’escalier : Un Parcours dénivelé

A propos de L’escalier : Un Parcours dénivelé, par Oscar Tusquets Blanca, Martine Diot, Adélaïde de Savray, Jérôme Coignard, Jean Dethier.

L’escalier, élément architectural essentiel, connu depuis l’Antiquité comme une façon à la fois pratique et esthétique de relier deux niveaux d’un bâtiment, nous offre une incroyable richesse dans ses fonctions et son rôle décoratif au sein d’une maison, ou à l’extérieur, dans un monument, un pont, une rue, un jardin. Cet ouvrage, abondamment illustré, explore la diversité des escaliers, en particulier en Europe, entre la fin du Moyen Âge et le XXI e siècle. Un vaste aperçu qui commence par rappeler au lecteur sa typologie (droit, à volées, courbes, suspendu, aléatoire, samba…), mais aussi son déclin progressif dans les constructions modernes, en raison notamment  de l’utilisation d’escalators et d’ascenseurs, sans oublier les réglementations concernant la prévention des incendies. Du cœur de l’édifice, l’escalier a été relégué à une partie quasi inaccessible et invisible de celui-ci, devenant tout le contraire de ce qu’il avait autrefois été pour les architectes, à savoir l’occasion d’exprimer leur créativité et d’appliquer des innovations.  Ainsi, une image de l’escalier de l’Opéra Garnier montre différents éléments qui rendraient aujourd’hui une telle construction impossible. De l’escalier œuvre d’art on est passé à l’escalier illégal.

Cependant, tout n’a pas toujours été si compliqué pour les architectes –et leurs mécènes ou clients-. Ce requiem pour l’escalier précède un hommage à son histoire, où les considérations esthétiques et techniques s’insèrent dans une réflexion plus large sur les usages de l’escalier, sur sa symbolique à travers les âges et sur son avenir possible.

Si la fin de la période médiévale marque l’apogée de l’escalier en vis –la forme hélicoïdale permettait de gagner de la place dans des bâtiments religieux ou défensifs-, les formes évoluent très rapidement au cours de la Renaissance, où l’influence italienne rend possible des constructions très originales, comme le célèbre escalier à deux révolutions de Chambord. Les siècles suivants offrent également de nombreux exemples d’architecture vouée à la mise en scène du pouvoir et de ses cérémonies. C’est le début de l’escalier d’apparat, large et droit, avec des paliers, créant une impression de grandeur, propice aux occasions solennelles. Présent dans les palais, dès le XVIe siècle, il se développera extraordinairement pendant l’époque baroque et classique,  comme à Versailles, Rome ou Saint-Pétersbourg, et finira par sortir des palais pour investir les nouveaux lieux de prestige au tournant du XXe siècle : grands hôtels, théâtres, paquebots… qui sont également des endroits destinés à une représentation sociale sophistiquée.

Les aspects décoratifs de l’escalier sont aussi fréquemment évoqués dans le livre. Le principal ornement  étant l’escalier lui-même, avec les marches créant des jeux de lumière et de formes, brisant la monotonie d’un espace trop simple, ce qui peut être un élément intéressant dans le contexte épuré de l’architecture contemporaine, tout en étant présent dans l’histoire de l’art. L’entourage de l’escalier n’est jamais banal. Balustrades en pierre, en verre ou en fer, mains courantes en bois, contrastes chromatiques et dorures, sculptures et même fresques en trompe-l’œil, les escaliers laissent imaginer d’autres suites de marches se poursuivant infiniment, comme si le jeu consistait à transformer un élément fonctionnel en perspective vertigineuse. Ce n’est sûrement pas par hasard que le thème de l’escalier a intéressé des artistes comme Piranèse ou M. C. Escher, qui l’ont imaginé étrange ou impossible, ou inspiré de nombreux cinéastes. Même lorsqu’il est purement ornemental, l’escalier représente avant tout une perspective à suivre, un horizon pour le regard, tout de suite attiré.

 

L’escalier : Un Parcours dénivelé, par Oscar Tusquets Blanca, Martine Diot, Adélaïde de Savray, Jérôme Coignard, Jean Dethier. Citadelles & Mazenod


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20/10/2013

Ils sont tous morts (ou presque)

A propos de Ils sont tous morts, d’Antoine Jaquier

 

Dans l’une des Nouvelles Orientales, de Marguerite Yourcenar, il est question d’un peintre hollandais du XVIIème siècle, aux réalisations et au parcours médiocres, mais dont l’imagination et les rêves égalent ceux d’un Rembrandt. Je me suis souvenu de La tristesse de Cornélius Berg en lisant le roman d’Antoine Jaquier Ils sont tous morts. Le lien ? L’impression de retrouver le même décalage douloureux entre le songe et la vie, la même chute lente, mais sûre, qui laisse la place aux questions du choix personnels, de l’impuissance et des occasions manquées. Mais, contrairement au personnage de Yourcenar, qui s’enfonce dans un brouillard dépressif, les protagonistes de Ils sont tous morts n’en peuvent plus de tomber dans l’abîme, ils ont atteint le fond et ils creusent encore. Pourquoi ? Est-ce le fait de la pauvreté de leur réalité ou celui de la misère de leurs rêves ? C’est probablement ce mystère qui donne au récit de la brève vie d’un groupe de toxicomanes dans la Suisse des années 80 une épaisseur inattendue.

Le récit démarre avec les conversations étranges et les réunions alcoolisées d’une bande d’amis. Vers la fin de son adolescence, le seul horizon de Jack, de ses amis Steph, Manu et Tony est composé de sorties dans des bars miteux et d’expérimentations avec toute sorte de drogues. Le plongeon dans les paradis artificiels est leur seule réponse à l’ennui de leur vie dans la campagne vaudoise… Ils cherchent un oubli de soi et des autres qui n’est pas, ironiquement, si différent de celui que pratiquent depuis toujours leurs aînés d’une manière plus discrète (on nous dit que, dans un bistrot, « habitué » veut dire alcoolique). Ils sont pris dans les dangereux pièges de l’innocence, ne savent rien, n’ont pas inventé la poudre mais en sont friands. Ils commencent en douceur, mais très vite les dépendances s’installent, la déchéance est amorcée –ce que le narrateur décrit sans laisser de côté les détails les plus sordides- et les copains un peu paumés du début deviennent des junkies qui n’ont d’autre motivation que la recherche de la prochaine dose, de la défonce continuelle. Chaque chapitre est une nouvelle mésaventure, jusqu’au moment où, dans l’un de leurs délires, ils imaginent un braquage parfait, qui leur offrira assez d’argent pour s’échapper de leur monde étriqué et aller vivre en Thaïlande.

De façon inespérée, mais pour leur plus grand malheur, leur plan va réussir. Les voilà désormais riches, mais tout aussi drogués et tout aussi désespérés qu’auparavant. Le pire n’est jamais sûr… mais le meilleur non plus, et les différentes formes de suicide vont peu à peu décimer le groupe d’origine. L’auteur nous prévient dès le début : ils sont tous morts… On se doutait que leur espérance de vie ne serait pas très longue, mais leur mort est aussi celle d’une époque, que le récit nous restitue toute en ombres et en mirages, juste à l’aide de quelques allusions aux scènes ouvertes de la drogue à Zurich et à Berne, aux festivals et à une musique qui n’est jamais démodée. Dans le monde du récit, les morts ont le rôle principal, et les quelques survivants (les quelques courageux ayant des projets, ou un avenir, ou simplement un peu de chance) s’en vont par la petite porte. Ceux dont les rêves étaient trop faibles, trop volatiles, disparaissent –presque- sans laisser de traces.

 

 

Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, Éditions L’Âge d’Homme, 2013


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