18/03/2014

L’Opale de Saint-Antoine

A propos de l’Opale de Saint-Antoine, de Gemma Salem

 

Vienne est une ville unique ; elle a quelque chose d’une Venise tout aussi saturée d’histoire et de références culturelles, mais dans une version plus lourde et insubmersible. Vienne est un décor de théâtre, de roman, une maison de poupée aussi irréelle que reconnaissable. Une histoire qui se passe à Vienne ne saurait faire abstraction de la ville, de ses rues, de sa géographie littéraire et musicale et de son côté désuet. Les splendeurs du passé forment un glacis compact; il y a toujours quelque part l’ombre de Mozart et celle de Schubert. Aussi, le sérieux y côtoie l’absurde, la douceur de vivre masque les échecs persistants. C’est la scène idéale pour les aventures d’Agnès Tartes, maladroite apprentie voleuse d’un somptueux bijou échoué dans une église de quartier : l’opale de Saint Antoine, dont tout le monde, sauf quelques petits malins, semble ignorer la valeur, à commencer par le père Fenchel et ses paroissiennes, qui prennent soin du lieu.

 

Agnès n’a pas eu l’idée de s’emparer de la pierre précieuse toute seule. Ce qui la fait agir n’est pas la passion de l’art, ni même celle de l’argent, bien que quelques dizaines de milliers de livres soient en jeu, mais le désir de plaire à un certain Gigi, esthète amateur, baratineur fantaisiste et excentrique professionnel, avec qui elle mène une relation ambiguë. Pour Gigi, la quinquagénaire et –quelque peu- naïve Agnès ferait tout, y compris se fondre dans la foule des dévotes et les aider à nettoyer l’église, ou se rendre invisible en se prétendant professeur de mathématiques au lycée français et guetter le moment propice pour commettre son larcin. Cependant, Agnès s’enlise dans des plans changeants et des tentatives ratées, ce qui lui donne l’occasion de passer en revue, à travers un monologue plein d’humour qui la pose en narratrice peu fiable, ses soupçons à propos de Gigi, ses désillusions et ses doutes concernant le mystérieux commanditaire de l’opale. Enfin, comme tous ceux qui attendent interminablement un être aimé, elle commence à se souvenir des défauts et des manques de délicatesse de celui-ci, en même temps qu’elle s’attache au mode de vie viennois. Fragilité des cristallisations.

 

L’Opale de Saint-Antoine nous offre un éventail d’émotions contradictoires qui surgissent, éclatent et s’éteignent à vive allure. Celles de l’amour, de la rancœur ou de la nostalgie chez une héroïne qui a trouvé enfin un antidote à l’ennui des voyages planifiés et des hôtels convenablement surannés. Un récit où tout le monde cache bien son jeu, y compris le personnage principal, la ville-musée qui n’a jamais dit son dernier mot.

 

 

Gemma Salem, L’Opale de Saint-Antoine, Zulma, 2001

http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/03/lopale-de-saint-antoine.html

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14/03/2014

Peintures et dessins d'écrivains

A propos de Peintures & dessins d’écrivains- De Victor Hugo à Boris Vian, de Donald Friedman

 

Certaines œuvres picturales et graphiques réalisées par des écrivains sont assez connues, et elles s’intègrent bien dans leur style. C’est le cas des dessins à l’encre de Victor Hugo, de ceux de Goethe ou d’E.T.A. Hoffmann. Certains artistes ont été tout aussi reconnus peintres et poètes, comme Dante Gabriel Rossetti ou William Blake. Pour d’autres, il est impossible de séparer le dessin de l’écriture, et on peut se souvenir du monde animalier de Beatrix Potter. Mais qui connaissait les talents de portraitiste, caricaturiste ou paysagiste qui sont restés cachés dans  les marges de la création littéraire, présents sous forme de divertissement, de passion privée, parfois de mise en scène visuelle ou d’illustration dans les romans et nouvelles de nombreux écrivains?

 C’est ainsi que l’on découvre les portraits –essentiellement d’amis ou de proches- esquissés par Alfred de Musset ou Edgar Poe, les tableaux de Théophile Gauthier et George Sand, et, également, la manière dont G.K. Chesterton, Lewis Carroll ou Kipling voyaient leurs personnages. Une vision parfois décevante pour l’artiste lui-même, telle Charlotte Brontë évoquant ses illustrations pour Jane Eyre : « Il n’est pas suffisant d’avoir l’œil du peintre, il faut aussi avoir la main du peintre pour tirer profit du premier don. J’ai gâché, en mon temps, une certaine quantité de papier bristol et de feuilles de dessin, de pastels et de godets de couleurs, mais lorsque j’examine aujourd’hui le contenu de mon portefeuille, on dirait que, durant les années où il est resté fermé, quelque fée aurait transformé en feuilles mortes ce que jadis je prenais pour de l’or ; […] ». Déception, mais aussi, toujours chez les sœurs Brontë, prolongement d’un univers poétique. D’autres exemples montrent la fascination de l’objet sculpté, (Pearl S. Buck), l’ancrage des souvenirs (Joseph Conrad) ou l’expérimentation avec la forme même des mots (Guillaume Apollinaire).

La définition d’œuvre d’art, et par extension celle de l’artiste se trouve à la fois perturbée et enrichie par cette impressionnante collection de quelques 200 écrivains classés par ordre alphabétique, du monde entier, actifs entre le XVIIIème et le XXe siècle. Les romantiques y côtoient les surréalistes. Difficile de dire quel est le plus important des deux langages chez ceux qui les ont cultivées ; quant aux significations, elles sont innombrables… Gribouillage ou technique stylistique, le trait empiète sur le mot. À l’origine, il peut y avoir une vocation artistique multiple (on peut être écrivain, peintre et musicien), une impossibilité à se décider pour une seule voie. Mais ce n’est pas le seul élément inspirateur car, le rapport entre écriture et peinture est très ancien, présent dans les langues basées sur des idéogrammes et dans toute forme de calligraphie.

Pour D. Friedman, qui met en lumière des détails de la biographie de ces artistes polymorphes, l’attitude qui consiste à explorer ces chemins et à répondre à ces vocations simultanément est probablement liée dans son ensemble à la souffrance : parmi les auteurs, on trouve beaucoup ayant vécu des enfances traumatiques, des abandons, des expériences précoces de la mort de proches, le la misère ou de la maladie, de la dépression aussi, nous rappelant que tout ce qui est pénible peut cependant devenir matière malléable et transformable.

Inma Abbet

 

 

Peintures & dessins d’écrivains- De Victor Hugo à Boris Vian, de Donald Friedman, traduit de l’anglais par Christian-Martin Diebold, Lucie Taffin et Fenn Troller, Beaux-Arts éditions, 2013

http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/03/peintures-et-dessins-decrivains.html

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12/03/2014

Les tribulations d’un lapin en Laponie

A propos de Les tribulations d’un lapin en Laponie, de Tuomas Kyrö

 

« On n’écrase pas la vie, on la contourne ». Et pourtant, contourner la vie est presque un métier pour Vatanescu, fraîchement débarqué à Helsinki dans les bagages d’un certain Iegor Kugar,  malfrat russe décidé à l’exploiter, avec d’autres Roumains, comme mendiant, et à profiter ainsi de la proverbiale solidarité apathique de ces braves Nordiques, qui sont censés vivre leur confort comme un poids culpabilisant. Vatanescu a une seule idée en tête : gagner suffisamment d’argent –même s’il doit remettre à Iegor Kugar 75 % de ce que les passants lui donnent- pour acheter des chaussures à crampons à son fils Miklos et rentrer aussitôt en Roumanie ; une seule idée, mais parfois cela représente déjà trop, lorsqu’on sait que les plans les mieux conçus des souris et des hommes... etc.


Les plans de Vatanescu vont être très vite contrariés par le froid et la dureté de la vie dans la rue. Il s’y adapte, cependant, jusqu’au jour où, pendant que le campement des mendiants est détruit par les autorités, Vatanescu profite pour régler ses comptes avec Kugar et partir pour de nouvelles aventures, sans argent ni papiers, n’emmenant avec lui qu’un petit lapin qu’il a sauvé dans un jardin public. Il aura désormais à ses trousses la pègre et la police, mais aussi une foule d’admirateurs qui suivent son parcours sur internet. Tout cela, bien entendu, sans qu’il se doute d’une telle célébrité, car il ignore les sites qui lui sont dédiés et ne s’intéresse qu’au bien-être du lapin et à la possibilité de gagner, en ramassant des baies en Laponie, de quoi acheter les fameuses chaussures de football.


Ce n’est pas facile, surtout quand on croise la route d’autant de personnages à la fois tristes et comiques, souvent excentriques et marginaux ; des ratés qui ne connaissent guère leurs propres ressources, auxquels la rencontre avec Vatanescu (et son lapin) va donner l’occasion de changer de vie (et éventuellement de provoquer des désastres en cascade, que dans les romans on appelle péripéties).


 

Ces Tribulations d’un lapin en Laponie sont d’abord un hommage à un illustre prédécesseur, tout aussi flanqué d’un compagnon lagomorphe : Le Lièvre de Vatanen d’Arto Paasilinna. Un hommage revendiqué dans l’un des épisodes et qui apparaît dès le début dans le nom du protagoniste. Par ailleurs, on peut trouver dans les deux romans une semblable invitation au voyage désordonné, un même éloge de la cavale loufoque,  le même individualisme attachant mais menacé, et, bien sûr, la satire des mœurs contemporaines vues par des yeux apparemment naïfs, ce qui  souligne leurs côtés absurdes. Séparément, Vatanescu et le lapin sont méprisés ou ignorés, l’un est un voleur potentiel, l’autre est un « sale rat » ou un « nid à microbes ». Ensemble, ils deviennent des idoles parce qu’ils font rire et pleurer en même temps : au-delà de l’incohérence, il y a dans cette réflexion une recette littéraire toujours efficace.


Tuomas Kyrö, Les tribulations d’un lapin en Laponie, traduit du finlandais par Anne Colin du Terrail, Denoël 2012

http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/03/les-tribulations-dun-lapin-en-laponie.html

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22/01/2014

La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire

À propos de La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire, de Chantal Delsol




Le système scolaire français traverse une profonde crise. Il est touché à la fois dans son essence et dans son fonctionnement, ne remplit pas sa mission principale et tend à exclure de nombreux élèves qui auront un avenir professionnel des plus incertains. Les raisons de cette évolution, entre l’instruction publique idéalisée du début du XXe siècle et le système actuel, où certains quittent l’école sans maîtriser des savoirs de base, comme la lecture et l’écriture, sont analysées de manière très claire dans cet essai décliné en neuf chapitres, qui propose aussi des solutions pour arrêter la longue déchéance de l’Éducation nationale. Les solutions passeraient sans doute par une libéralisation du système scolaire, pas pour des motifs idéologiques ou politiques, mais parce la machine, qui est aussi centralisée et onéreuse qu’elle est inopérante, ne pourra éternellement être financée dans la situation actuelle. L’auteur suggère qu’il vaudrait certainement mieux innover au lieu de maintenir des structures de travail dans l’institution et des méthodes d’enseignement et d’orientation qui ont bien montré leur inefficacité. L’innovation implique nécessairement des mesures libérales et la fin du monopole public.


L’un des maux qui affectent l’école vient de la façon dont l’élève est considéré : l’idéologie dominante qui y sévit depuis les années  60 a voulu réinventer l’enfant à l’aide de discours obscurs et prétentieux axés sur une obsession égalitariste, destinée à créer une catégorie artificielle de citoyen à part entière, doté de nombreux droits théoriques. C’est un monde fermé sur lui-même, où l’on ne tient pas compte des différences géographiques, familiales ou culturelles, où  l’enseignement d’opinions a remplacé celui de la réalité. Les méthodes pédagogiques  deviennent souvent un jargon abscons et incompréhensible aux non-spécialistes (et empêchent les parents de suivre la progression des enfants, voire de les aider dans leurs difficultés) Elles sont à la source d’un illettrisme persistant en raison des méthodes globales ou semi-globales d’apprentissage de la lecture.


 Cette idéologie vise apparemment à faire entrer la démocratie dans l’école, en supprimant toute notion de hiérarchie et d’autorité, en préconisant des « droits » à la libre expression, à la parole, à la grève, droits qui ne sont accompagnés d’aucune responsabilité et qui, pour cette raison, ne pourraient être exercés dans aucune société sans mener tout le monde au chaos. Cette ouverture sur la « société civile » crée davantage d’inégalités et d’inadaptations qu’elle ne prépare les élèves à affronter le monde réel.


L’égalité, précisément, est l’objectif affiché de l’école, et Chantal Delsol étudie cette question sous différents angles : celui de la négation des différences, celui de l’inévitable sélection, celui de l’argent…  Si l’on trouve parmi les élèves des différences de milieu social, d’accès à la culture au sein de la famille, les vraies inégalités sont dues à l’hypocrisie de la carte scolaire, qui empêche les parents de choisir librement l’école… La rigidité de ce système imposé pour favoriser le mélange social (qui n’est pas plus souhaité par les parents que l’idéal d’égalité et d’indifférenciation –chacun envisage, pour soi et le siens, l’excellence, pas la médiocrité), génère tout naturellement, lorsque l’école privée n’est pas atteignable un marché noir. Si tout marché noir ou système D se base sur des principes d’amoralité et de corruption, celui qui concerne les choix immobiliers ou de filières stratégiques pour être sûrs d’être placés dans les « bons » établissements, et les parcours réservés aux initiés, non seulement n’échappe pas à cette règle, mais creuse les inégalités naturelles en favorisant les bien logés et les mieux informés.


17/01/2014

Les Préraphaélites, de Rossetti à Burne-Jones

À propos de Les Préraphaélites, de Rossetti à Burne-Jones, de Guillaume Morel.

 

Le mouvement préraphaélite, développé en Grande-Bretagne pendant la seconde moitié du XIXe siècle, semble échapper à toute détermination temporelle. Il est à la fois moderne et suranné, explicite et énigmatique, fondé sur la superposition de mythes, thèmes religieux et littéraires, regards féminins, paysages naturels et stylisation décorative. Il a une esthétique qui lui est propre et qui, en même temps, revendique et réinterprète des motifs anciens, bien connus ou tirés de l’oubli. Cet ouvrage, organisé par thèmes, nous plonge dans l’atmosphère quelque peu étrange et mélancolique de l’art préraphaélite, à l’aide d’un choix d’images très représentatif accompagnant des chapitres brefs qui offrent une synthèse du contexte culturel de l’époque, de la chronologie du mouvement. Une sélection composée majoritairement de tableaux, mais où  les dessins, et d’autres techniques comme le vitrail ou la photographie trouvent également leur place. Cette ouverture précède d’ailleurs le succès de l’esthétique préraphaélite dans les arts décoratifs, que des mouvements comme le modern style ou les Arts & Crafts vont assimiler dans les dernières décennies du XIXe siècle. Ce sera un prolongement dans des objets de la vie quotidienne, désormais dotés d’une fonction esthétique, précurseurs du design.


À partir de 1843, le premier volume des Modern Painters de John Ruskin esquissait les principes de ce qui serait plus tard le Préraphaélisme : retour à un style pictural inspiré des primitifs italiens, mettant l’accent sur la simplicité, les couleurs brillantes, le souci du détail mis en évidence dans la représentation de décors d’intérieur, de meubles, de tissus ou de motifs végétaux, les aspects symboliques, la transposition de valeurs morales… “To go to nature in all singleness of heart . . . rejecting nothing, selecting nothing and scorning nothing.” Les idées de Ruskin se reflètent dans la combinaison d’influences esthétiques que l’on retrouve au sein la confrérie préraphaélite (Pre-Raphaelite Brotherhood), composée à l’origine par William Holman Hunt, John Everett Millais et Dante Gabriel Rossetti en 1848. D’autres peintres les ont rejoints par la suite, ainsi que les critiques d’art William Michael Rossetti et Frederick George Stephens. Bien que la confrérie n’ait existé que pendant quelques années, son influence sur l’esthétique de l’époque a été immense, dans le rejet de l’académisme et la mise en valeur des œuvres du Moyen Âge et de la Renaissance italienne et flamande. Pendant la décennie suivante, deux autres artistes vont notamment poursuivre l’évolution du mouvement préraphaélite : Edward Burne-Jones et William Morris. Ce dernier fera le lien entre la peinture et les arts décoratifs.


Les thèmes préraphaélites sont très nombreux. Il y a d’abord l’inspiration religieuse, dans les Annonciations ou d’autres épisodes bibliques, concurrencée par des sujets mythologiques comme Éros et Psyché ou le chant des Sirènes. La littérature médiévale vient ensuite, avec des sujets tirés de Dante et Boccace, ou du cycle arthurien, et, bien entendu, le monde shakespearien et ses héroïnes. Car les Préraphaélites affectionnent les mises en scène sophistiquées hantées par des personnages féminins. Juliette ou Ophélie, Guenièvre ou Béatrice apparaissent, dans des décors intimistes, dotées de visages opalescents, chevelures flottantes et attitudes sensuelles. Il y a toujours quelque chose de mystérieux dans les évocations d’un passé légendaire qui font appel à plusieurs sens, suggèrent différentes formes artistiques (broderie, tapisserie, enluminure) et différents récits possibles. Il y a aussi, dépassant le personnage et la situation, des paysages, souvent peints en extérieur, destinés à offrir une lumière naturelle en arrière-plan. Et, peut-être, une volonté de s’affranchir des contraintes du temps dans ces figures modernes drapées dans des costumes florentins, dans cette imitation de l’ancien dans toutes ses nuances qui se manifeste même dans les portraits de leurs contemporains.       

   

 

 

Les Préraphaélites, de Rossetti à Burne-Jones, de Guillaume Morel. Éditions Place des Victoires, 2013


http://inma-abbet.blogspot.ch/2014/01/les-preraphaelites-de-rossetti-burne.html


04/12/2013

Le roi n'a pas sommeil

À propos de Le roi n’a pas sommeil, de Cécile Coulon

 

 

Avec un titre pareil, nous pourrions être emmenés dans un monde légendaire et improbable. Qui est donc ce roi insomniaque, et où se trouve son royaume ? Dans une petite ville sans nom, au milieu d’un pays de champs et de forêts, quelque part aux États-Unis ou au Canada, grandit Thomas Hogan, enfant unique et silencieux, ayant vécu une série de malheurs familiaux qui vont peu à peu orienter son destin. Thomas voit mourir son père des suites d’un accident banal, devient un élève modèle en refusant les attraits de la révolte adolescente, mais n’envisage pas de faire des études qui l’éloigneraient de son foyer. Car il n’est pas dissociable de la vaste propriété que son père a fait fructifier et que sa mère continue d’entretenir. C’est  là qui se trouve son royaume, et c’est là que Thomas Hogan a l’intention de vivre et de mourir. Tout autre projet, toute autre bifurcation ne serait qu’une sortie de piste, un dérapage. Son monde, ce sont les chemins forestiers qu’il parcourt en compagnie de Mary, sa mère. La présence de quelques amis de son père. Les traces d’un monde révolu que Thomas va désormais d’approprier, malgré deux obstacles.

 

D’abord, il y a Mary, esquissée en quelques traits, souvent vue à contre-jour, à travers la lumière. Une femme sans histoires compliquées, marquée par d’anciennes peurs. Mary occupe les lieux et reste à sa place, en regardant avec inquiétude le passage de Thomas à l’âge adulte, dans un milieu frelaté où l’alcool –toujours du mauvais whiskey ou de la mauvaise eau-de-vie, en dépit de quelques bonnes vieilles bouteilles oubliées à la cave- joue un rôle essentiel. Tout le monde boit démesurément, s’adonne au jeu dans des bars crasseux, passe des nuits blanches, brûle la chandelle par les deux bouts. Thomas n’emprunte que lentement, mais sûrement, cette voie, lorsqu’il commence à mimer les attitudes qui avaient été celles de son père. Dans le monde de Mary, la nouveauté n’existe pas. Le temps semble s’écouler selon un rythme inchangeable et ignoré. L’enfant qui devient un homme taciturne fait partie du cours de la vie. Mary observe son évolution, où il n’y a pas d’avenir souhaitable, depuis sa perspective impuissante. Le manque de communication est pour eux un mode de vie.

 

Ensuite, il y a Donna, la petite copine, qui fait partie également d’un milieu rangé, où les peurs indéfinies n’existent pas. Donna ne réussira pas non plus à sortir Thomas de l’enchantement maléfique que représente son royaume, même pas en l’emmenant la nuit dans la scierie déserte. Les relations tournent mal et Thomas se replie de plus en plus dans la solitude et le silence. Avec ses blessures mal guéries, il n’a plus qu’à attendre l’issue malheureuse qui ne tardera pas à se produire, et l’alcool sera une fois de plus le déclencheur.

 

Le caractère original de ce récit, en dehors de la tonalité résolument américaine que la jeune romancière française a su lui donner, est tout dans l’apparente absurdité des comportements, qui cachent cependant des questions importantes. Peut-on être attaché à une terre et à un passé, davantage qu’à une famille ? Peut-on vouloir par-dessus tout se débarrasser du temps humain et le réduire au passage des saisons ? Cela permettrait peut-être à certains de se débarrasser du souci et de la culpabilité, en acceptant leur dose de fatalité et d’imprévu.

 

Le roi n’a pas sommeil, de Cécile Coulon, éditions Viviane Hamy, 2012

http://deslivrestoujours.wordpress.com/2013/12/04/le-roi-...

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18/11/2013

La lune assassinée

À propos de La lune assassinée, de Damien Murith

Le décor est un village anonyme, mi- agricole, mi- industriel, qui pourrait se situer dans n’importe quel pays, à n’importe quelle époque des deux derniers siècles. Sombre et intemporel, mais dépourvu de tout signe de  modernité ou de communication avec l’extérieur. Les animaux sont tués dans les fermes et le bistrot est le seul lieu où les hommes se réunissent. Un monde primitif, dur et glacial, rythmé par le travail des champs et de l’usine où l’on « ne compte pas les heures ». La vie des villageois s’écoule en vase clos, et dans leur enfermement, où le seul divertissement est l’observation réciproque, se développent désirs, rancunes et obsessions.

Tout est déjà joué dès les premières lignes de ce récit tendu. On a l’impression d’arriver presque trop tard, juste avant le dénouement, le dernier acte. Tout converge vers le malheur et le crime dans une famille dominée par une aïeule féroce, nommée la Vieille, qui exerce une influence malsaine sur un couple à la dérive, Pierre et Césarine. Ce sont les éléments d’un premier triangle, entretenu par la haine et la jalousie de la Vieille envers Césarine. Ils partagent une même maison. Césarine est régulièrement insultée et agressée par la Vieille, et sa seule réponse consiste en une étrange passivité, laissant deviner un drame plus ancien, un souvenir impossible à désigner clairement, qu’implique les trois protagonistes, et que Pierre tente de fuir dans les bras de sa maîtresse, dite « la Garce », haïe par la Vieille et par Césarine. Pas de révolte, mais des grondements, des esquives, des silences. Ce deuxième triangle précède un troisième, car la Garce est aussi aimée par l’Etranger,  un homme sans attaches, de passage dans la région. Sur ces relations imbriquées, dont il est difficile de s’échapper, planent la violence et la mort.

La forme de ce roman –les chapitres, extrêmement brefs, sont parfois composés d’une ou deux lignes-, permet de mettre en scène d’une manière originale l’atmosphère oppressante d’une histoire qui rappelle par ailleurs des thèmes naturalistes, parfois exagérés. C’est ainsi que le huis-clos familial, la place de la religion, le rapport entre l’homme et l’animal –tous les animaux sont décrits morts ou en train de mourir-, les difficultés de la vie paysanne, l’ennui et l’environnement hostile, entre orage et brouillard, semblent des motifs familiers d’un paysage désolé.  Pourtant, au fil du récit, des souvenirs heureux surgissent et s’éparpillent au milieu de cette noirceur : une pluie bienfaisante, un jour de noces, le début d’un été ; d’autres rappels du passé permettent au lecteur de reconstituer, à partir de minuscules fragments, les différents moments de la tragédie. Une composition habile et bien maîtrisée, où chaque chapitre pourrait également être lu comme une micro-nouvelle.

La lune assassinée, de Damien Murith, éditions l’Âge d’homme, 2013

http://deslivrestoujours.wordpress.com/2013/11/17/la-lune...