12/11/2013

Impressionen der kalten Jahreszeit

Avec vue sur la montagne

 

Saisons froides, paysages glacés tout en angles et arêtes, où le regard glisse pourtant avec une curieuse fluidité ; lumières pâles, chatoyantes ou bleutées, éclairant des vallées de solitude. La montagne comme sujet pictural, ou généralement artistique, offre un nombre inépuisable de variantes, de possibilités stylistiques et techniques traversant les âges et les modes.  La montagne se prête à tout : à l’affiche et à la carte postale, au réalisme et à l’abstraction, à l’image d’une nature aussi parfaite et émouvante que dangereuse et hostile. On peut y trouver tous les clichés, mais aussi toutes les surprises.

 

 De la représentation de grandeur à celle du vide, du souci extrême du détail à la perspective esquissée en quelques traits, l’univers montagnard est toujours reconnaissable et jamais ennuyeux. La saison hivernale y ajoute une dimension chromatique particulière. C’est la découverte d’un nombre quasi infini de nuances de blanc, de brun et de gris, mais pas seulement. La recherche de la transparence, qui est un vrai défi en peinture, admet toutes les tonalités et variations de lumière. Des scènes dont la couleur change avec le reflet du ciel sur l’eau et sur la neige. L’hiver rappelle la dureté de la glace, l’immobilité et le silence, mais aussi le temps qui passe, et qui donne l’impression de s’écouler plus lentement. Et c’est à des Impressions de la saison froide que la Bromer Art Collection, musée-galerie original et accueillant, situé à Roggwil, au fond de la campagne bernoise, près de Langenthal, dédie son exposition actuelle.

 

Une partie des tableaux présentés appartient à la collection du musée, qui met l’accent sur la peinture inspirée du paysage suisse, sans négliger cependant d’autres thèmes, avec des œuvres allant du XVIIIe au XXe siècle, complétée par des productions d’artistes d’aujourd’hui. À travers les œuvres se dessine également une mémoire du paysage montagnard, dont l’aspect a beaucoup changé en deux siècles. Mais le point fort de l’exposition est une sélection d’œuvres de trois plasticiens contemporains suisses, Frederic Stöckli, Korinna C. Baer et Fredy Schaffner, qui, avec des techniques très différentes, évoquent le caractère unique de la montagne  hivernale. Les tableaux de de F. Stöckli nous montrent des formes qui apparaissent –ou disparaissent- dans un brouillard doux, dans des tons clairs pour les pastels et les aquarelles, ou dans de nombreuses nuances de gris. Korinna C. Baer présente, entre autres, des collages, où le relief est suggéré par les plis du papier, qui, froissé, fait penser à un terrain accidenté, accrochant la lumière. Les œuvres de F. Schaffner offrent des couleurs fraîches, une belle palette de bleus et des perspectives  lointaines qui adoucissent les contours des cimes. Les trois artistes s’inscrivent d’ailleurs très bien dans l’esprit de la collection, et dans le thème de l’exposition précédente, consacrée à Clara Porges, (1879 – 1963), dont l’œuvre mérite absolument d’être redécouverte.


Impressionen der kalten Jahreszeit, avec Frederic Stöckli, Korinna C. Baer et Fredy Schaffner, exposition du 02-11 jusqu‘au 22-12 2013 à la Bromer Art Collection, http://bromerartcollection.com

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07/11/2013

L’escalier : Un Parcours dénivelé

A propos de L’escalier : Un Parcours dénivelé, par Oscar Tusquets Blanca, Martine Diot, Adélaïde de Savray, Jérôme Coignard, Jean Dethier.

L’escalier, élément architectural essentiel, connu depuis l’Antiquité comme une façon à la fois pratique et esthétique de relier deux niveaux d’un bâtiment, nous offre une incroyable richesse dans ses fonctions et son rôle décoratif au sein d’une maison, ou à l’extérieur, dans un monument, un pont, une rue, un jardin. Cet ouvrage, abondamment illustré, explore la diversité des escaliers, en particulier en Europe, entre la fin du Moyen Âge et le XXI e siècle. Un vaste aperçu qui commence par rappeler au lecteur sa typologie (droit, à volées, courbes, suspendu, aléatoire, samba…), mais aussi son déclin progressif dans les constructions modernes, en raison notamment  de l’utilisation d’escalators et d’ascenseurs, sans oublier les réglementations concernant la prévention des incendies. Du cœur de l’édifice, l’escalier a été relégué à une partie quasi inaccessible et invisible de celui-ci, devenant tout le contraire de ce qu’il avait autrefois été pour les architectes, à savoir l’occasion d’exprimer leur créativité et d’appliquer des innovations.  Ainsi, une image de l’escalier de l’Opéra Garnier montre différents éléments qui rendraient aujourd’hui une telle construction impossible. De l’escalier œuvre d’art on est passé à l’escalier illégal.

Cependant, tout n’a pas toujours été si compliqué pour les architectes –et leurs mécènes ou clients-. Ce requiem pour l’escalier précède un hommage à son histoire, où les considérations esthétiques et techniques s’insèrent dans une réflexion plus large sur les usages de l’escalier, sur sa symbolique à travers les âges et sur son avenir possible.

Si la fin de la période médiévale marque l’apogée de l’escalier en vis –la forme hélicoïdale permettait de gagner de la place dans des bâtiments religieux ou défensifs-, les formes évoluent très rapidement au cours de la Renaissance, où l’influence italienne rend possible des constructions très originales, comme le célèbre escalier à deux révolutions de Chambord. Les siècles suivants offrent également de nombreux exemples d’architecture vouée à la mise en scène du pouvoir et de ses cérémonies. C’est le début de l’escalier d’apparat, large et droit, avec des paliers, créant une impression de grandeur, propice aux occasions solennelles. Présent dans les palais, dès le XVIe siècle, il se développera extraordinairement pendant l’époque baroque et classique,  comme à Versailles, Rome ou Saint-Pétersbourg, et finira par sortir des palais pour investir les nouveaux lieux de prestige au tournant du XXe siècle : grands hôtels, théâtres, paquebots… qui sont également des endroits destinés à une représentation sociale sophistiquée.

Les aspects décoratifs de l’escalier sont aussi fréquemment évoqués dans le livre. Le principal ornement  étant l’escalier lui-même, avec les marches créant des jeux de lumière et de formes, brisant la monotonie d’un espace trop simple, ce qui peut être un élément intéressant dans le contexte épuré de l’architecture contemporaine, tout en étant présent dans l’histoire de l’art. L’entourage de l’escalier n’est jamais banal. Balustrades en pierre, en verre ou en fer, mains courantes en bois, contrastes chromatiques et dorures, sculptures et même fresques en trompe-l’œil, les escaliers laissent imaginer d’autres suites de marches se poursuivant infiniment, comme si le jeu consistait à transformer un élément fonctionnel en perspective vertigineuse. Ce n’est sûrement pas par hasard que le thème de l’escalier a intéressé des artistes comme Piranèse ou M. C. Escher, qui l’ont imaginé étrange ou impossible, ou inspiré de nombreux cinéastes. Même lorsqu’il est purement ornemental, l’escalier représente avant tout une perspective à suivre, un horizon pour le regard, tout de suite attiré.

 

L’escalier : Un Parcours dénivelé, par Oscar Tusquets Blanca, Martine Diot, Adélaïde de Savray, Jérôme Coignard, Jean Dethier. Citadelles & Mazenod


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20/10/2013

Ils sont tous morts (ou presque)

A propos de Ils sont tous morts, d’Antoine Jaquier

 

Dans l’une des Nouvelles Orientales, de Marguerite Yourcenar, il est question d’un peintre hollandais du XVIIème siècle, aux réalisations et au parcours médiocres, mais dont l’imagination et les rêves égalent ceux d’un Rembrandt. Je me suis souvenu de La tristesse de Cornélius Berg en lisant le roman d’Antoine Jaquier Ils sont tous morts. Le lien ? L’impression de retrouver le même décalage douloureux entre le songe et la vie, la même chute lente, mais sûre, qui laisse la place aux questions du choix personnels, de l’impuissance et des occasions manquées. Mais, contrairement au personnage de Yourcenar, qui s’enfonce dans un brouillard dépressif, les protagonistes de Ils sont tous morts n’en peuvent plus de tomber dans l’abîme, ils ont atteint le fond et ils creusent encore. Pourquoi ? Est-ce le fait de la pauvreté de leur réalité ou celui de la misère de leurs rêves ? C’est probablement ce mystère qui donne au récit de la brève vie d’un groupe de toxicomanes dans la Suisse des années 80 une épaisseur inattendue.

Le récit démarre avec les conversations étranges et les réunions alcoolisées d’une bande d’amis. Vers la fin de son adolescence, le seul horizon de Jack, de ses amis Steph, Manu et Tony est composé de sorties dans des bars miteux et d’expérimentations avec toute sorte de drogues. Le plongeon dans les paradis artificiels est leur seule réponse à l’ennui de leur vie dans la campagne vaudoise… Ils cherchent un oubli de soi et des autres qui n’est pas, ironiquement, si différent de celui que pratiquent depuis toujours leurs aînés d’une manière plus discrète (on nous dit que, dans un bistrot, « habitué » veut dire alcoolique). Ils sont pris dans les dangereux pièges de l’innocence, ne savent rien, n’ont pas inventé la poudre mais en sont friands. Ils commencent en douceur, mais très vite les dépendances s’installent, la déchéance est amorcée –ce que le narrateur décrit sans laisser de côté les détails les plus sordides- et les copains un peu paumés du début deviennent des junkies qui n’ont d’autre motivation que la recherche de la prochaine dose, de la défonce continuelle. Chaque chapitre est une nouvelle mésaventure, jusqu’au moment où, dans l’un de leurs délires, ils imaginent un braquage parfait, qui leur offrira assez d’argent pour s’échapper de leur monde étriqué et aller vivre en Thaïlande.

De façon inespérée, mais pour leur plus grand malheur, leur plan va réussir. Les voilà désormais riches, mais tout aussi drogués et tout aussi désespérés qu’auparavant. Le pire n’est jamais sûr… mais le meilleur non plus, et les différentes formes de suicide vont peu à peu décimer le groupe d’origine. L’auteur nous prévient dès le début : ils sont tous morts… On se doutait que leur espérance de vie ne serait pas très longue, mais leur mort est aussi celle d’une époque, que le récit nous restitue toute en ombres et en mirages, juste à l’aide de quelques allusions aux scènes ouvertes de la drogue à Zurich et à Berne, aux festivals et à une musique qui n’est jamais démodée. Dans le monde du récit, les morts ont le rôle principal, et les quelques survivants (les quelques courageux ayant des projets, ou un avenir, ou simplement un peu de chance) s’en vont par la petite porte. Ceux dont les rêves étaient trop faibles, trop volatiles, disparaissent –presque- sans laisser de traces.

 

 

Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, Éditions L’Âge d’Homme, 2013


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22/08/2013

Avec une dernière dose d'enthousiasme

A propos de Avec une dernière dose d’enthousiasme et de Pénélope andalouse, de Jésus Manuel Vargas


C’est étrange, tout ce à quoi peuvent penser ceux pour qui le temps est suspendu, ceux qui font les cents pas dans les salles d’attente de la mémoire : des bribes de récits effilochés se pressent, défilent et disparaissent avec la même fluidité. La mémoire est une succession de mirages, comme ces impressions du passé, vaguement esquissées, qui s’enchaînent dans  Pénélope andalouse, où il est question d’un jeune français, écrivain, se rendant au chevet de sa grand-mère mourante, dans une petite ville en Andalousie, de l’évocation de deux petites villes espagnoles, de ses retrouvailles avec une famille presque inconnue, avec des expériences étrangères qui pourraient seulement être rendues dans une langue que l’on ne maîtrise plus.


 La forme du monologue convient à ces tableaux superposés d’un retour au pays de l’enfance, d’où émergent des questions sans réponse –ou plutôt l’inverse-, car la simplicité de ce monde des vacances est trompeuse. On devine un double fond, un sens caché par la présence rassurante des parents, qui échappe à l’interprétation tardive, et qui s’attarde dans des symboles à bricoler soi-même : un vieux cargo à quai, une lumière blanche, aussi aveuglante qu’apaisante, des sorties entre amis, une chambre d’hôpital anonyme, une terrasse qui donne sur la mer… Ce sont surtout des décors de solitude collective, qui se prêtent aux soliloques sur la pesanteur du corps, sur les petits maux qui influencent les perceptions, sur le vieillissement et la maladie. Des endroits qui exigent des conversations à mi-voix, ou des silences, propices aux regrets de tout ce qui disparaît.


Les curieux effets de l’attente, la solitude à plusieurs, le malaise devant une situation inattendue et légèrement effrayante sont aussi des éléments que l’on retrouve dans Avec une dernière dose d’enthousiasme. Dans ce roman, cependant, le narrateur fait ressortir d’autres voix, celles d’un groupe d’amis à la dérive, profitant d’une soirée barbecue dans un jardin pour évoquer leurs parcours insatisfaisants, leurs blessures et leurs rêves lentement étiolés. Chacun a apporté avec soi sa dose de malheur  à partager avec les autres, chacun croit que l’autre est bien entendu plus heureux, moins médiocre, mais tous semblent comme figés dans de la gelée, conservant toutes les apparences d’une vie pleine d’espoirs et de projets d’avenir, dissimulant la tristesse et les décisions absurdes prises autrefois. Jusqu’au moment où le narrateur se réveille devant une grille brûlée, avec la gueule de bois et des souvenirs plutôt évanescents de ce qui s’est passé pendant cette petite fête, où quelque chose, on ne sait pas trop quoi, a mal tourné. Ce sera alors l’occasion d’une reconstitution à la chronologie fragmentaire, mettant en scène les différents personnages, sans oublier un narrateur qui supporte mal et l’alcool et la chaleur, qui s’égare dans une multitude de détails, mais dont le manque de fiabilité constitue une forme de distanciation originale.

  

 

 

Jésus Manuel Vargas, Pénélope Andalouse (2008), Avec une dernière dose d’enthousiasme (2012), éd. Les Presses littéraires. 

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09/07/2013

Une collection très particulière

À propos de : Une collection très particulière, de Bernard Quiriny

 

 La Bibliothèque de Babel de Borges nous offrait une vision du monde déclinée dans un recueil infini, contenant non seulement tous les livres existants mais également tous les livres possibles, issus de toutes les combinaisons linguistiques virtuelles. Avec ces nouvelles dont les héros sont, entre autres, des livres gigognes, -des textes pouvant être décomposés et recomposés pour obtenir d’autres textes, des romans ennuyeux regorgeant de messages cachés- l’idée borgésienne est au cœur de cette anthologie de l’excentricité littéraire empreinte d'humour absurde. Le bibliophile Pierre Gould guide le narrateur et le lecteur dans un cabinet de curiosités contenant non seulement des ouvrages, mais aussi des villes improbables et des écrivains imaginaires, sans oublier d’étranges perspectives d’une société qui devrait accepter la possibilité de ressusciter, celle de rajeunir à volonté, ou celle de changer de nom et de prénom autant de fois qu’on le souhaite, si fréquemment que les gens oublieraient comment ils ont décidé de s’appeler…


Quant aux collections, elles regroupent de nombreuses possibilités extrêmes de la littérature : des œuvres distillant un ennui si efficace que toute phrase est destinée à être oubliée aussitôt lue, des livres de cuisine aux recettes empoisonnées, des romans qui ne supportent plus la médiocrité de leurs auteurs et qui se retouchent et corrigent tous seuls, des univers fictifs si puissants qu’ils finissent par avaler et enfermer les malheureux écrivains ; certains livres parviendraient à tuer leurs lecteurs, d’autres les sauveraient. Les villes décrites ne sont pas moins originales : un quartier malfamé dans une cité russe qui étendrait indéfiniment ses tentacules, une bourgade sud-américaine éternellement en ruines (mais qui ne s’effondrerait jamais entièrement), un village français assoupi (au sens propre), où le temps s’écoule plus lentement qu’ailleurs, la maquette d’une ville égyptienne qui renfermerait, dans une drôle de mise en abyme, des maquettes de plus en plus petites… On retrouve également ici la trace de Borges, -on peut naturellement penser à la Carte de l’empire « qui avait le Format de l´Empire et qui coïncidait avec lui, point par point »-. L’un des personnages de « Fictions » est même évoqué explicitement dans l’un de ces lieux, une ville où tout événement s’inscrit à jamais dans la mémoire des visiteurs.


La mémoire et l’oubli sont par ailleurs des motifs souvent utilisés dans les nouvelles d’Une collection très particulière. Que ce soit la manière dont le lecteur parvient à retenir, ou pas, les mots et les vers ; ou la perte de la mémoire chez un auteur amateur atteint d’un trouble l’empêchant de se souvenir de ce qu’il a écrit la veille –et condamné de ce fait à réécrire chaque jour le même début de roman. La mémoire des mots constitue toute la matière des univers littéraires. Une matière fragile et capricieuse, -après tout, il est si facile d’oublier-, qui sert pourtant à élaborer des constructions étonnantes, défiant la raison et les idées reçues.

 

 

Une collection très particulière, Bernard Quiriny. Éditions du seuil 2012 


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02/05/2013

Chutes libres

 

A propos de Chutes libres, de Dani Boissé


Si les chats retombent sur leurs quatre pattes, c’est qu’ils savent se retourner pendant la chute. Le même principe devrait s’appliquer en matière littéraire, en particulier aux romans et nouvelles qui offrent un retournement final –que l’on appelle twist ending au cinéma- à des histoires dont la banalité ou la correspondance avec certains clichés ne laissait entrevoir une telle conclusion. Ce principe est un défi pour l'imagination, une invitation à multiplier les angles de vue et à développer des interprétations différentes d'un même récit.  C’est avec plaisir qu’on le retrouve dans ces Chutes libres : tout au long des vingt-quatre brèves nouvelles qui composent le recueil, le lecteur fera connaissance avec des grand-mères rêveuses, avec une femme persécutée par un homme masqué et portant une cape noire, avec des amoureux contrariés, des animaux fins observateurs de la nature humaine, voire des conspirateurs du quotidien, ou des vieilles dames, au-dessus de tout soupçon, qui s’adonnent néanmoins à d’étranges loisirs.


 Il s’agit de nous emmener le long chemins détournés, après nous avoir ouvert une lucarne sur des parcours prévisibles, des vies obscures ou des biographies où l’on croit deviner facilement ce qui va se passer, car elles s’inscrivent dans des genres connus –nouvelle policière, récit fantastique, histoire d’amour ou souvenir de famille-. Le style et l’atmosphère classiques semblent souligner le calme d’une petite ville de province ou d’une campagne françaises, la transparence des bonnes intentions, le respect des convenances ou l’apparente immobilité des destins juste avant le (dernier ?) rebondissement.


 Certaines, parmi ces chutes, sont vraiment inattendues, dans d’autres, on reconnaît des procédés de surprise éprouvés, comme le réveil qui vient dénouer une situation inextricable, développée dans les méandres d’un rêve, ou le grain de folie qui brouille les lignes du réel les mieux tracées.  Le narrateur joue avec assez d’habileté avec les attentes et les idées reçues du lecteur, avec ce qu’il croit savoir d’avance et ce qu’il croit apprendre par la suite, car c’est toujours un jeu qui peut se terminer dans un grand éclat de rire, ou même par une relecture, afin de savoir à quel moment on a laissé passer l’information essentielle et subtilement distillée, tout en sachant que, au fond, l’un des grands plaisirs de l’amateur d’énigmes est d’être dupé.


 

Chutes libres. Nouvelles, Dani Boissé, Les Presses Littéraires, 2012



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21/04/2013

Anagrammes de Varsovie et signaux d'alerte

A propos de Les Anagrammes de Varsovie, de Richard Zimler

 

L’univers littéraire se déploie très souvent dans des contrées où nul ne voudrait se trouver. Les paysages désolés, les trous noirs de l’histoire sont intéressants, à l’évidence, parce qu’on ne possède d’eux qu’une connaissance scolaire et lacunaire, figée dans les nuances irréelles de photographies en noir et blanc, dans les chiffres et les statistiques, dans des pans de murs ou des ruines dont la signification nous échappe. Ils n’ont qu’une existence documentaire difficile à saisir pour ceux d’entre nous qui n’avons connu qu’un monde essentiellement stable, alors que la compréhension du caractère unique d’un événement historique, qui n’a pas de précédent, dépend en grande mesure de notre capacité à comprendre l’instabilité, le bouleversement comme donnée quotidienne.  Suggérer l’ambiance des débuts du Ghetto de Varsovie, en 1940, dans une trame romanesque, c’est le pari que ces Anagrammes de Varsovie relèvent par petites touches d’horreur s'infiltrant dans une vie de famille jusqu’alors sans histoires, celle de l’ancien psychanalyste Erik Cohen, qui vient d’emménager dans un petit appartement avec sa nièce et son petit-neveu. Ce dernier, prénommé Adam, se montre doué et débrouillard, et son oncle le soupçonne de sortir du Ghetto en cachette ou de faire de la contrebande. L’atmosphère se fait de plus en plus menaçante jusqu’au jour où Adam disparaît, puis est retrouvé assassiné. Erik Cohen tente d’en savoir davantage et apprend que d’autres enfants ont été tués de la même manière en l’espace de quelques semaines. Dans une société où toute institution a disparu, ou a été dévoyée, la seule possibilité pour le psychanalyste d’apprendre la vérité est de mener lui-même l’enquête, en s’aventurant, en compagnie de son vieil ami Izzy, en dehors du Ghetto. Cela veut dire retourner dans le monde d’hier, en traversant la frontière de barbelés, alors que la promiscuité et l’enfermement imposés par les nazies ont projeté les Juifs du Ghetto dans un temps beaucoup plus reculé, qui ressemble plutôt au Moyen Âge, avec ses charrettes qui ramassent les morts de faim et de froid, ses épidémies, l'importance des rumeurs, le retour des superstitions... C’est probablement l’un des aspects les plus troublants de ce roman, ce décalage temporel où la musique, les souvenirs de voyages à une époque révolue -et pourtant assez proche- apparaissent comme un écho de plus en plus faible, où deux univers totalement différents cohabitent à quelques mètres de distance. L’enfermement implique aussi le fait de se concentrer sur la survie, et de nouveaux codes de comportement se développent. Le narrateur évoque les anagrammes comme mode de communication discret, mais également la difficulté à comprendre les signaux d’alerte qui auraient dû l’interpeller dans des conditions normales. Sauf que la normalité n’existe plus dans cette prison qui n’est que l’antichambre du projet d’extermination nazie. Le monde d’hier, avec ses habitudes, ses lois et ses valeurs, réapparaît cependant de manière fantomatique, mais persistante, dans des références au cinéma, dans ce qui me semble être l’un des motifs récurrents du roman. C’est ainsi que deux des personnages incarnant la justice à différents moments du récit ont pour modèles, certes très lointains, des héros cinématographiques et des acteurs populaires ; c’est ainsi que les salles de cinéma deviennent le lieu où les adolescentes s'évadent quelques instants, quand elles peuvent échapper au Ghetto. Certains détails rappellent également des films d’épouvante des années 1920, ou l’esthétique expressionniste dans la peinture. Le tout réussit à donner aux personnages et à la trame une épaisseur et une singularité qui ne peuvent que favoriser la réflexion sur la place accordée aux victimes de manière individuelle, même à une époque bouleversée.

 

Les Anagrammes de Varsovie, de Richard Zimler, traduit de l'anglais(Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz. Buchet Chastel

 

http://www.inmabbet.com/2013/04/21/anagrammes-de-varsovie...