27/01/2017

Sous les lunes de Jupiter

à propos de Sous les lunes de Jupiter, de Anuradha Roy

Malgré sa jeunesse, Nomi a déjà vécu plusieurs vies, dont l'expérience est incommunicable de l'une à l'autre, comme si les étapes vécues avaient eu lieu sur des planètes lointaines. Il y a eu d'abord une enfance indienne, dans une zone en guerre, dont elle ne conserve que des souvenirs épars et poignants, comme celui du goût du pamplemousse. Après la mort violente de toute sa famille, Nomi a été envoyée dans un orphelinat, puis dans un ashram dirigé par un personnage sinistre et manipulateur. Ensuite, ce sera une éducation européenne, en Norvège, auprès de sa mère d'adoption. Et à l'âge adulte, devenue Nomita Frederiksen et travaillant pour une chaîne de télévision, la jeune femme décide de faire un voyage en Inde, avec le prétexte professionnel de préparer un documentaire. Elle se rend dans une petite ville au bord de l'océan, où se trouve un temple qui est aussi un célèbre lieu de pèlerinage. L'expérience de l'exil apparaît dans ce roman à travers différents points de vue. On y trouve celui du présent et celui du passé ; les perceptions de l'enfant et celles de la jeune femme de culture occidentale allant à la recherche de ses origines, encore hantée par la maltraitance et les abus sexuels subis pendant son séjour dans le ashram. Ce sont autant d'éclats coupants d'une mémoire persistante, qui se traduisent par un choix de narration assez complexe, voire un peu déroutant : alternance de la première et de la troisième personne, entre le point de vue interne et externe, ainsi que le narrateur omniscient, absence de repères temporels en dehors d'une suite de journées traversées par de nombreux retours vers le passé...

SUITE : http://inma-abbet.blogspot.ch/2017/01/sous-les-lunes-de-j...

16/03/2016

La Fabrique des parfums. Naissance d'une industrie de luxe

 

à propos de : La Fabrique des parfums. Naissance d'une industrie de Luxe, d'Eugénie Briot
 
   L'histoire du parfum met en lumière de nombreuses richesses culturelles, des significations, relevant aussi bien de l'histoire de la médecine et de la pharmacopée traditionnelle que de celle des mœurs, aussi bien de l'histoire de l'art que de la religion ou de la littérature, pour beaucoup tombées dans l'oubli. L'élément olfactif accompagne toute activité humaine mais, souffrant encore d'une image d'objet superflu, de caprice vaniteux et raffiné, le parfum reste la plus mystérieuse et ambivalente des substances. La Fabrique des parfumsnous propose d'explorer ce monde à la fois connu et méconnu en suivant différentes pistes, des traces dans l'histoire qui permettent, sinon de reconstituer l'évanescente nature du parfum, du moins de considérer son impact et son rôle à un moment de son histoire ou, tout en restant un article luxueux, il commence à être fabriqué en série et vendu dans le monde entier, au point de devenir un symbole d'une élégance très française, souvent associé à la haute couture. Les traces, on les trouve dans l'Ancien et le Nouveau Testaments, dans la littérature et les textes de lois, mais aussi dans les rapports des Expositions universelles, la publicité, les manuels de bonnes manières, les brevets ou les documents commerciaux, concernant les débuts de l'industrialisation de la parfumerie.
 
Les parfums jouaient un rôle dans la prophylaxie et l'hygiène jusqu'au XIXe siècle, avant d'être davantage des produits de luxe. On croyait autrefois que les épidémies étaient dues aux mauvaises odeurs. De ces croyances dérivent des expressions comme « peste » ou « pestilence » pour désigner la maladie, contre laquelle les extraits de racines, de fleurs et d'herbes aromatiques devaient être efficaces. En même temps, comme pour toute préparation thérapeutique, la notion de parfum n'était jamais loin de celle de poison. Ainsi, la légende tenait Catherine de Médicis pour instigatrice de nombreux empoisonnements, dont celui de Jeanne d'Albret, par le biais de gants parfumés. Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle, grâce à la découverte des bacilles et de leur rôle dans les épidémies, et à l'amélioration de l'hygiène dans les villes que l'odeur cesse d'être considéré comme le signe distinctif de la contagion (et de l'empoisonnement). Mais si plus personne ne croit à l'influence des odeurs sur la santé physique, il en va autrement du psychisme. La littérature confirme ce glissement du parfum en tant que médicament vers le parfum en tant que substance énigmatique et puissante par sa capacité d'évocation, et également par sa nature venimeuse. Et dans la poésie ou le roman, il ne s'agit pas de parfums fabriqués de manière artisanale ou industrielle, mais de fragrances florales ou, notamment comme motif romantique, de parfum exotique. Le XIXe siècle sera aussi celui des « sels » et des eaux de Cologne utilisées pour réveiller les élégantes évanouies, ou tout simplement des odeurs entêtantes, reprenant l'ancien thème du poison, comme chez Barbey d'Aurevilly, qui décrit superbement dans Les Diaboliques l'éternelle ambiguïté de ce qui est à la fois symbole d'une nature domestiquée et paisible (les fleurs de serre) et instrument de meurtre (le poison indécelable qui « dissout les liens de la vie plus qu'il ne les rompt »).
 

 

22/02/2016

La Huitième Reine

À propos de La Huitième Reine, de Bina Shah
 
La connaissance d'un pays est une entreprise improbable, une plongée dans un labyrinthe de complexité et de répétitions trompeuses qui ne peut être abordée que par le récit, ou plutôt par les récits : ceux de la fiction, mais aussi ceux de la chronique, des arts et du témoignage. Le roman de Bina Shah nous ouvre ainsi de nombreuses pistes, à l'intérieur même de l'intrigue, pour appréhender le Sindh, l'un des quatre régions pakistanaises, dans son histoire récente et son actualité tragique. Des brins de connaissance se trouvent aussi bien dans les fiches Wikipédia que dans les faits d'armes des Anglais, les poèmes ou les affiches électorales. Le Sindh n'est pas seulement l'une des régions les plus peuplées du pays. C'est aussi un monde où les structures féodales survivent non seulement dans les mémoires. C'est le pays des saints soufis et des seigneurs rebelles à la colonisation britannique, et c'est aussi le pays de la famille Bhutto. Un des fils conducteurs du roman sera ainsi le retour de Benazir Bhutto au Pakistan en 2007, et sa dernière campagne pour reconquérir le pouvoir dans une ambiance délétère. Ce bout d'un parcours personnel, intéressant en soi, met en lumière la quasi impossibilité de tout changement d'un système politique lorsque la guerre est à la fois à l'intérieur et à l'extérieur, depuis si longtemps qu'elle ressemble davantage à une ancienne coutume. Et en-deçà de la guerre et de la géopolitique, il y a des désirs d'émancipation et d'évolution individuels qui se heurtent aussi souvent à l'omniprésence de l'armée qu'à la menace islamiste, à divers risques d'arbitraire et à une insécurité constante.
 
Ali Sikandar est journaliste dans une chaîne de télévision à Karachi. Il est aussi étudiant, et amoureux de la belle Sunita, relation qui demeure cachée en raison de la différence de religion dans le couple. Pourtant, le poids des traditions ne semble pas insupportable dans le milieu où Ali évolue – son patron est une femme, ses amis fréquentent des plages et des lieux de divertissement de style occidental...- mais son mode de vie ne fait que souligner son déclassement, et son besoin de cacher ses origines féodales, qui se révèlent tantôt un défaut, tantôt un privilège. Ali est souvent, au sens propre comme au figuré, perdu dans la foule. Il suit les manifestations et l'actualité des élections pour des raisons professionnelles, mais il cherche à s'extraire des courants dominants et des pièges du collectif, tout en défendant une démocratie menacée. Il s'intéresse aux contradictions qui caractérisent la vie quotidienne dans sa ville et son pays : une justice fragile, des mœurs où règne l'hypocrisie, et un antiaméricanisme paradoxal, car ceux qui critiquent les États-Unis et les sociétés occidentales en général sont les premiers à vouloir y émigrer... La rue ne lui apporte guère de réponses, et la figure de Benazir Bhutto, à la fois lointaine et incontournable, est un rappel de sa propre histoire familiale, du rôle joué par les grands propriétaires terriens et les descendants des Pir. Le passé et le présent se mélangent dans de multiples reflets, les possibilités de connaissance se trouvent partout, éclatées, et les légendes empreintes de mysticisme, comme celles des sept reines, sont parfois un moyen plein de justesse pour comprendre le réel.
 

 

La Huitième Reine, de Bina Shah, traduit de l'anglais (Pakistan) par Christine Le Bœuf. Actes Sud, 2016
 

29/12/2015

En d'autres mots

 

à propos de En d'autres mots, de Jhumpa Lahiri

Y a-t-il un instant où une langue étrangère cesse de l'être ? Où peut bien aboutir l'immersion dans une culture choisie, l'appropriation véritable d'autres mots, d'autres tournures, d'autres pensées ? Ce sont quelques-unes des questions qui sont posées dans ce récit autobiographique dédié à l'exploration d'une passion singulière pour la langue italienne qui se manifeste chez une romancière nord-américaine d'origine indienne. Une passion qui la mènera à un profond changement dans son style de vie, car elle partira s'installer à Rome avec mari et enfants, et aussi à une transformation dans son métier d'écrivain. Lorsque la langue est la clé d'un monde inconnu qui ne demande qu'à être découvert, cela vaut bien un long apprentissage, la présence et le soutien de différents professeurs, l'usage et la composition de dictionnaires personnels, l'attente, le rêve et inévitablement la possibilité du découragement et de la déception. Un tel défi ne peut que séduire une artiste de l'écrit, et c'est sa mise en œuvre que nous propose Jhumpa Lahiri dans ce livre.

Suite : http://inma-abbet.blogspot.ch/2015/12/en-dautres-mots.html

20/11/2015

Le Kimono de neige

à propos de Le Kimono de neige, de Mark Henshaw
 
Les confidences entre deux hommes âgés, deux voisins vivant seuls sans le Paris de 1989 tracent des lignes ténues entre l'imaginaire et le vécu. L'ancien inspecteur de police Jovert et l'ancien professeur de droit Omura semblent avoir peu en commun, sauf peut-être leur solitude et la disposition identique de leurs appartements, ainsi qu'une expérience frustrée de la paternité. À l'occasion d'un accident qui rend ses déplacements difficiles, Jovert fait la connaissance du professeur Omura, Japonais amoureux de la France. Omura apprécie la compagnie de son voisin et lui parle de sa vie au Japon, une vie très discrète, en marge de tout événement dramatique et de toute passion. Seule l'évocation de sa fille Fumiko, adoptée dans des circonstances inhabituelles paraît renfermer un mystère. Pourtant, un personnage flamboyant et flambeur se dégage de son récit ; son ami d'enfance Katsuo Ikeda, qui aurait eu une vie riche en aventures, péripéties et disparitions. Katsuo agit là où l'énigmatique Omura se contente d'observer. Le premier se montre séducteur, ambitieux, sciemment immoral et aimant les plaisanteries cruelles, mais il devient également un écrivain à succès, un esthète à la recherche de femmes aimées qui se dérobent. Les portraits féminins se succèdent, sous le regard d'un Omura qui préfère afficher une certaine neutralité, tout en affirmant des principes moraux solides et en avertissant Katsuo de la tragédie qui ne manquera pas de se produire. De l'autre côté, l'inspecteur Jovert délie aussi le fil de ses souvenirs, en Algérie, où il a passé une bonne partie de sa vie, où le monde d'autrefois se manifeste encore sous forme de lettres. Un parallélisme troublant s'établit entre les deux hommes, car tous les deux s'efforcent de tenir le passé à l'écart et en même temps de le faire resurgir dégageant quelque chose qui ressemble à une culpabilité secrète, dans une ambiance étrange, marqué par le motif répété de la neige et de la glace. Le récit se construit, au-delà de la parole, par des images et des sons dont on ignore la signification : les pas dans les rues glacées, le bruit d'une machine à écrire entendu dans l'escalier, une scène dramatique entraperçue qui retourne très tôt au silence, et un kimono d'un blanc neigeux... Un roman original dans sa construction, fait de différentes histoires emboîtées les unes dans les autres et d'époques mélangées, oscillant entre le récit familial et le thriller psychologique.
 

 

Le Kimono de neige, de Mark Henshaw, traduit de l'anglais (Australie) par Aurélie Tronchet, Christian Bourgois Éditeur, 2015
 
 
 

01/11/2015

Il faut tenter de vivre

à propos de Il faut tenter de vivre, de Eric Faye
 
   Ne reste-t-il vraiment rien, pourtant, d'une tentative d'évasion Un esprit doit conserver quelque part une trace de cette grande bourrasque océanique -la liberté-, un peu comme, sur le sable, après le reflux de la vague, subsiste une frise d'écume. (p. 146) Les personnages de ce roman ressemblent aux ombres que l'on peut croiser, la nuit, sur un quai de gare ; des silhouettes un peu floues, difficiles à saisir dans leur mouvement, et pourtant captivantes. C'est ainsi que se présente au narrateur la figure d'une jeune femme rencontrée dans une soirée parisienne au milieu des années 90. Sandrine l'intéresse d'emblée, non pas comme une amoureuse probable, mais comme un motif romanesque, car il pressent la valeur littéraire de l'histoire accidentée de la jeune femme, où abondent les failles et les zones obscures. Sandrine lui échappe et revient pour s'en aller de nouveau, à l'image d'une vocation d'écrivain qui connaît une éclosion tardive. Il apprendra ainsi l'enfance en clair-obscur et les rêves d'une petite fille brimée par une mère jalouse, ses essais d'acclimatation à un milieu désespérément terne, ses inévitables fugues qui la mèneront plus tard à l'impasse dans les marges de la société. Entre arnaques sentimentales et fausses identités, Sandrine se perd à chercher le bonheur dans de l'argent trop vite dépensé et des relations bancales. Le narrateur observe, avec un regard à la fois bienveillant et désolé, ses nombreuses métamorphoses, ses tentatives de tout recommencer après l'échec, en changeant de pays, d'amis et d'amants. Pour éviter d'être envoyée en prison, Sandrine part en Belgique, mais c'est un isolement d'une autre sorte qui débute là-bas, dû à la peur d'être démasquée, et au besoin d'utiliser un nom d'emprunt. La liberté apparaît comme une affaire de temps, comme une longue attente de l'oubli ; à l'opposé de cette vision chronologique se dessine une recomposition de différentes époques et expériences, afin de retrouver une image de soi reconnaissable, sinon choisie, du moins acceptée. Toute révolte n'est pas libératrice, cependant l'énergie dépensée pour s'émanciper ne se perd jamais, elle se transforme en leçon de vie.
  On retrouve ici comme un écho des mots de Marguerite Yourcenar, Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait le tour de sa prison ? La recherche de parcelles de liberté et l'exploration d'identités fragmentées restent de fascinants sujets de réflexion.
 

09/09/2015

Avec les chiens

Avec les chiens

 

à propos de Avec les chiens, d'Antoine Jaquier

 

   Si, d'après certains, à dormir avec les chiens, on attrape des puces, que peut-il arriver à ceux qui se rapprochent d'un tueur d'enfants, dit l'Ogre de Rambouillet, tout juste sorti de prison ? Que risque-t-on à essayer la compréhension, le châtiment ou le pardon ? L'intrigue de ce roman ressemble beaucoup au récit d'une insidieuse contagion, facilement répandue à la faveur de la fascination du mal. Raconté à deux voix, le récit met en scène deux personnages, deux victimes du tueur en série Streum : Michel, le père d'un des enfants enlevés, et Julien, le dernier enfant longtemps séquestré dans la cave de Streum, et le seul rescapé. Chacun de leur côté, méfiants mais étonnamment naïfs, ils épient la nouvelle vie de l'ogre, s'arrangent pour faire sa connaissance sous des faux noms. D'abord, il y a un projet de vengeance, plutôt farfelu, mais bien sérieux, décidé treize ans plus tôt. La proximité de Streum va le rendre rapidement caduc. Au lieu de la détestation attendue, les deux hommes commencent à éprouver une attirance au début ambiguë, de plus en plus affichée ensuite, pour une figure qui représente à leurs yeux l'assouvissement sans limites des pulsions, la haine décomplexée des femmes, la rupture avec une civilisation adepte de la mièvrerie rigide, qui les gênent aux entournures, la liberté comme négation de l'autre. Ils adoptent ainsi les codes, le langage du meurtrier, et même ses étranges loisirs, sans se douter que le processus de victimisation continue, cette fois sous forme de manipulation des esprits. Puisqu'on vous avait dit que c'était un pervers...

 

Entre sadomasochisme et hybristophilie, la séduction exercée par le tueur en série semble bien être celle d'un improbable dernier fauve en liberté, d'un mauvais sauvage des banlieues et du no man's land pavillonnaire. Il s'épanouit aussi bien dans une ferme isolée que dans la jungle des sites de rencontres. Son adaptabilité lui donne une position dominante, et il n'hésite pas à exploiter les points faibles de ceux qui vont s'empresser plus tard de lui trouver des excuses (l'inévitable enfance malheureuse). Dans la description de ses victimes, la passivité et l'apathie n'est pas sans rappeler certains personnages de Michel Houellebecq (Les Particules élémentaires). Ici aussi, la victimisation devient un statut et, avec le temps, une stratégie. Avec les chiens décrit des folies individuelles, reflets de folies collectives : celle des médias, qui cultivent, chez le public, l'envie de se faire peur, celle des esclaves consentantes cherchant désespérément un maître, celle, enfin, de la réification des enfants, réduits à l'état d'objets ou à celui de projets. Dépourvu de tout discours moralisant, le deuxième roman d'Antoine Jaquier explore le domaine du polar, en cultivant le suspense, mais aussi celui du roman réaliste, avec ses personnages construits à partir d'agrégats, où se mêlent des clichés de notre époque et une solitude tenace.

 

 

 

Avec les chiens, d'Antoine Jaquier, éd l'Âge d'Homme, 2015

 

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