16/09/2012

Villes illusoires

À propos de La Ciutat invisible, de Emili Rosales

 

À la llarga he sabut que només existeix el que es perd, siguin ciutats, amors o pares

 

C’est une histoire de portes entrouvertes, de cachettes et de souvenirs presque enfouis, d’une quête qui n’arrive jamais à démarrer vraiment, malgré le nombre croissant de mystères qui s’abattent sur le protagoniste ce  roman catalan, le pauvre Emili Rossell qui ne demandait pas autant. Celui-ci a cependant mieux à faire que de  plonger dans la poussière de l’histoire pour chercher l’identité de son père, ou les traces de la ville invisible -étrange univers de ses jeux d’enfant- ou même un Tiepolo disparu il y a plusieurs siècles. Le passé ne l’intéresse pas. Il se dérobe à sa propre curiosité et à celle de ses amis, afin de continuer à mener la vie qui lui plaît dans sa galerie d’art de Barcelone.  Jusqu’au jour où les ruines de la ville invisible, un projet oublié du règne de Charles III, reviennent le hanter par le biais des mémoires d’un architecte toscan XVIIIe siècle, Andrea Rosselli, qui aurait travaillé à la conception d’une ville nouvelle dans le delta de l’Èbre, -Sant Carles de la Ràpita- sur le modèle de Sant Petersburg. Le récit de Rosselli permettra à Rossell de comprendre les origines du projet et les causes de son abandon. La nostalgie du roi qui regrettait toujours le Naples qu’il avait dû quitter pour des raisons dynastiques, et qui rêvait de transformer, grâce aux architectes italiens, les villes du pays pauvre  reçu en héritage, en exemples de beauté néoclassique. Rosselli devra se rendre à la cour de Russie, puis dans la région où Sant Carles doit être bâtie, mais en pure perte ; crises économiques, changements de ministres et intrigues courtisanes auront raison des plus beaux rêves architecturaux. Mais les ruines resteront là, mettant en parallèle les parcours des deux personnages qui partagent, à deux siècles de distance, une même qualité : la mise en retrait de ceux dont les illusions ne se sont pas tout à fait évanouies, mais qui préfèrent autant ne pas les explorer ou les interroger, les laissant plutôt glisser vers les territoires du rêve. Le passé est ici regardé avec scepticisme, avec une distanciation parsemée d’humour lorsqu’il s’agit d’évoquer des projets incongrus ou démesurés, qu’ils soient anciens ou actuels, que leur but soit la protection de l’environnement ou la construction d’une cité ex-nihilo. On devine que la ville invisible continuera de jouer le rôle de lieu indéchiffrable, cadre propice aux premiers amours et autres jardins secrets. [SUITE]

14/08/2012

Frontières invisibles

 


A propos de
Ici comme ailleurs, de Lee Seung-U et d’autres passionnantes futilités.

La petite ville de Sori nous est présentée comme un lieu oublié du reste du monde ; ancienne station thermale, c’est aussi lieu d’exil, qu’une géographie particulière prédispose à l’isolement. Et c’est là que le malheureux Yu débarque après avoir été muté par son entreprise, de façon arbitraire, pour développer un projet immobilier. Laissant femme et problèmes quotidiens à Séoul, Yu décide d’obéir, mais se trouve rapidement confronté à un microcosme hostile : son bureau est introuvable et il subit une série des agressions  –une femme vole son portefeuille, des jeunes marginaux détruisent sa voiture, il est agressé dans un bar…-, Certains lui conseillent de repartir à Séoul, d’autant plus que le prédécesseur de Yu au même poste semble avoir disparu.

Mais Yu s’entête à y rester, ne serait-ce que pour obéir au mandat de son entreprise, ou, parce que, dépossédé de son argent et de ses papiers, il ne sait plus où aller, et surtout parce que Sori lui pose des questions essentielles auxquelles il voudrait répondre. Quel est le sens de la lumière que certains voient dans la montagne voisine ? Qui est le vieil homme qui construit des maisons éternelles à l’intérieur des grottes ? Pourquoi la ville semble quasiment abandonnée ? Pourquoi ces gens l’agressent-ils en toute impunité alors que d’autres tentent de le mettre en garde discrètement ? Les gens de Sori obéissent à une loi du silence dont Yu ignore l’origine, comme il ignore le sens des autres règles qui s’appliquent dans la ville. Tout lui est étranger.

Il continue cependant sa quête improbable, dans une ambiance qui n’est pas sans rappeler -de loin- l’esthétique du western, avec des rues désertes, du vent qui soulève de la poussière, et des gens qui se terrent comme s’ils attendaient l’arrivée de celui qui va leur apporter la justice. Divine ? Probablement, car le roman de Lee Seung-U est traversé par des récits bibliques –l’auteur est d’ailleurs diplômé en théologie-, et la suite développe à la fois le thème du châtiment et celui de la fragilité inattendue des tout-puissants. Mais il y a également d’autres sources littéraires occidentales que l’on peut découvrir dans Ici comme Ailleurs : Camus, dont certaines œuvres sont citées explicitement, et bien entendu Kafka. Sori fait penser au Château, où l’arpenteur K. essaie dans succès d’entrer en contact avec les autorités du village qui est censé l’employer. On y retrouve le même délitement des règles, la même étrangeté dans l’atmosphère, et les mêmes frontières invisibles, comme s’il y avait quelque subtilité qui échapperait sans cesse au protagoniste perplexe ou démuni, quelque clé pour comprendre un monde dont le fonctionnement semble au départ absurde. [SUITE]

 

29/06/2012

Le Condottière

Une manière comme un autre de se casser la gueule 

C’est  tout un mystère, sous forme de roman inédit trouvé, comme il se doit, dans une vieille valise, que ce Condottière qui se cache et se dévoile, illustrant les thèmes du mensonge et de l’autodestruction. Dans ce récit de 1960, que Georges Perec considérait comme son premier roman abouti, apparaît pour la première fois le personnage de Gaspard Winckler, le même qui, dans La Vie mode d’emploi, fabrique des puzzles à partir des aquarelles peintes par Bartlebooth, objets destinés ensuite à être reconstruits, et lavés pour obtenir de nouveau des feuilles blanches. L’œuvre façonnée et détruite en même temps. Le contrôle absolu que l’on sait être une chimère. Dans Le Condottière, cette illusion de la maîtrise, de soi et de l’œuvre, éclate dans un long questionnement à propos d’un échec : celui de Gaspard Winckler, qui ne parvient pas à exécuter une copie du Condottière d’Antonello da Messina. Le faussaire expérimenté qu’est devenu Winckler se révèle incapable de réaliser autre chose qu’un pastiche, ou alors un autre tableau. La technique ne suffit pas, car, « pour peindre un condottière, il faut regarder dans la même direction que lui ». Il faut être Antonello da Messine pour peindre comme Antonello da Messina. Le faux impliquant une reconstitution de l’œuvre à l’envers, c’est-à-dire sans le contexte de sa création, la table rase devient la pente glissante qui conduit Winckler dans une cave, où, après avoir tué Madera –le commanditaire du faux tableau-, il se trouve dans un cul-de-sac, hésitant entre la fuite en avant et le retour vers le passé. [SUITE]

15/05/2012

Récits qui écoutent et poissons magiques

A propos de Au pays des mensonges, d’Etgar Keret


Un livre pourrait-il devenir un animal à la fourrure douce ? Un poisson transformé en homme par une sorcière ayant la bougeotte garderait-il la nostalgie de la mer ? Les univers parallèles sont-ils un remède au chagrin d’amour ? La plus belle histoire du monde ne serait-elle pas celle qui « écoute » le lecteur au lieu de lui imposer un récit ? Peut-on rencontrer un jour les personnages qui peuplent nos mensonges et qui ne manqueront pas de nous demander des comptes ? La lecture des 39 nouvelles qui composent Au pays des mensonges est ainsi des plus stimulantes. Parfois extrêmement brèves, les histoires nous laissent nous égarer dans un monde fantaisiste en constante expansion. Elles ouvrent des trappes secrètes dans les rêves ou les souvenirs. Mais le fantastique s’enracine le plus souvent dans un contexte quotidien, dans une plage hors-saison ou un appartement banal de quelque ville israélienne, description concise mais minutieuse du réel offrant en arrière-plan le portait d'un pays. Du fantastique, mais aussi beaucoup d’humour absurde au cœur de la tristesse, comme lorsqu’il s’agit d’évoquer les mésaventures sexuelles de personnages minés par l’indifférence, de raconter la solitude de celui qui possède un poisson magique qu’il tient absolument à garder dans un bocal, non pour les trois vœux que le poisson peut exaucer, mais parce que la qualité première d’un tel animal est qu’on peut discuter avec lui toute la journée...[SUITE]

18/04/2012

L'ombre et le reflet

À propos de La double vie de Vermeer, de Luigi Guarnieri

La vengeance doit-elle être nécessairement destructrice pour celui qui l’accomplit ? Ne rêve-t-on davantage d’une revanche dépourvue d’éclats publics, secrète mais efficace, et qui épargnerait le vengeur ? Et qu’adviendrait-il de quelqu’un dont le projet vengeance entraînerait une réussite personnelle inattendue ?  Ces questions et bien d’autres affleurent à la lecture de La double vie de Vermeer, de Luigi Guarnieri. Le roman, fiction construite autour d’un fait divers, assez connu par ailleurs, datant de la fin de la Seconde guerre mondiale –l’histoire d’un peintre hollandais qui avait dû démontrer sa qualité de faussaire en peignant un faux Vermeer en prison, alors qu’on l’accusait d’avoir vendu d’authentiques Vermeer aux nazis-, nous offre plusieurs portraits révélateurs où l’amour de l’art peut entraîner des comportements étranges, des recherches passionnées ou des pillages abjects. Au départ, VM est un artiste talentueux, mais –trop- fasciné par le passé. Dans les premières décennies du XXe siècle, cela ne se fait pas, on ne peut rester en marge de la modernité, et VM subit les moqueries et le mépris de toute une série de critiques capables de briser des carrières pour des raisons hautement subjectives, alors qu’eux-mêmes ne sont jamais mis en question. Afin de les confondre, VM imagine une vengeance originale : réaliser une fausse toile de Vermeer, la faire authentifier par le plus arrogant des experts, puis dévoiler la supercherie. Une bonne blague… Sauf que rien ne se passe comme prévu, car le faux tableau est si soigneusement exécuté (tout a été étudié, de la toile d’époque aux pigments, en passant par la qualité des craquelures, et il a eu besoin de six années pour le réaliser) qu’il est non seulement tenu pour vrai, mais acheté par un musée pour une somme importante. Devenu soudainement riche, VM renonce à ses projets de vengeance et se met à vivre dans l’ombre de Vermeer, [SUITE]

10/04/2012

Triangles


À propos de Le Mouvement pendulaire, d’Alberto Mussa

L’idée d’un nombre limité de thèmes dans la littérature de fiction, de quelques structures de base pouvant subir d’innombrables variations et combinaisons pour former des récits, apparaît au moins en une occasion chez Borges, qui définit quatre histoires possibles « Les histoires sont quatre. L’une, la plus ancienne, est celle d’une forte cité qu’encerclent et défendent des hommes braves […] Une autre histoire, qui est liée à la première, est celle d’un retour […] La troisième histoire est celle d’une recherche […] La dernière histoire est celle du sacrifice d’un dieu. » [1] La bibliothèque infinie serait ainsi composée de variantes de ces thèmes. Cette idée est mise en scène et développée dans Le Mouvement pendulaire d’Alberto Mussa, ouvrage inclassable qui affiche « roman » comme sous-titre, mais qui se compose d’une série de récits voués à définir un thème romanesque majeur : les triangles amoureux.

Issus de différentes mythologies et traditions littéraires grecques, égyptiennes, amérindiennes, finlandaises…, les triangles entraînent nécessairement la transgression et la lutte pour le pouvoir. Cela commence d’ailleurs par le vol du feu. Car, au-delà des histoires d’adultère, le triangle possède un aspect guerrier indéniable et les mouvements qui le transforment doivent beaucoup à des stratégies faites de duplicité et d’ambigüité, d’après les angles dans lesquels les personnages se situent, qui ne sont pas sans rappeler les préceptes de Sun Tzu. [SUITE]