27/03/2012

Éblouissements

Quand on contemple un être aimé, on le trouve tellement adorable qu’on le regarde toujours plus intensément. N’arrive-t-il pas alors que notre vue se brouille et que nous ayons l’impression de ne plus le voir ? (p. 29)

Ne plus voir ce qu’on voudrait voir, supprimer les fulgurances de la mémoire, dont la persistance et l’intensité sont insupportables et les remplacer par une « tristesse modérée ». Les Pissenlits, roman inachevé de Yasunari Kawabata, est traversé par cette idée des limites de la perception dès lors que l’enjeu devient à la fois désirable et douloureux. Inéko souffre d’une étrange maladie appelée « cécité devant le corps humain ». Il lui arrive de voir disparaître, d’abord des objets, puis des parties du corps de son amant, Hisano. Pour Inéko, la perception des choses, anodines ou importantes, n’est jamais fiable, elle est faite de tonalités d’arc-en-ciel et d’irisations. La mère d’Inéko décide de la faire enfermer dans un hôpital psychiatrique, craignant que l’escamotage de ces parcelles de réalité ne déclenche un jour une réaction violente chez sa fille. L’hôpital est situé dans une petite ville et les patients peuvent faire un signe d’adieu à leurs familles en faisant sonner une cloche. Sur le chemin du retour, alors qu’ils longent la rivière Ikuta, la mère et Hisano échangent des points de vue sur la folie, la compassion et la culpabilité. Des réflexions inattendues et parfois franchement étranges, où l’on apprend que l’amour indicible devient littéralement invisible.

Et pourtant, il n’y a pas que l’amour dans cette approche de l’absolu qui éblouit par son absence, car il est question ici d’un dialogue d’ordre général entre l’intelligence et les sens, entre ce que l’on doit voir et ce que l’on voit. [SUITE]

26/02/2012

Les presqu'aimées

La première impression que j’ai eu des personnages de Koike Mariko, aussi bien dans le roman Le Chat dans le cercueil que dans le recueil de nouvelles Je suis déjà venue ici, est celle du danger. Un danger insidieux et presque insaisissable collant aux relations amoureuses, et qui donne lieu à un suspense ténu mais continu. Un danger lié à des amours sombres et tièdes, à la rivalité ou la jalousie. Dans Le Chat dans le cercueil, la présence d’un animal domestique cristallise les rancœurs issues de rêves déçus. Un artiste peintre, qui élève seul sa fille Momoko, accueille dans sa maison une jeune élève, amoureuse de lui en secret. Le peintre a aussi une fiancée, Chinatsu, qui ne voit pas d’un bon œil l’attachement exclusif de Momoko pour le chat Lala. Tout ce monde met une telle volonté à être aimé et les dégâts causés par le monstre aux yeux verts sont tels  qu'on peut se demander dès le début si tout cela ne va pas mal finir. Dans les nouvelles, en revanche, il est souvent question de femmes désenchantées et de liaisons furtives mais étendues dans la durée. Des histoires d’amour dont on se demande ce qui peut bien les nourrir, si ce n’est l’attente d’un avenir improbable. Ce sont  onze portraits de femmes (et d’hommes, parfois) jouant entre deux âges et entre plusieurs vies, davantage presqu’aimées que mal-aimées, diluées dans l’anonymat des villes, des héroïnes à peine décrites et dépourvues de nom, comme pour souligner leur condition d’aventurières facilement remplaçables. [Suite]